Je hais les algorithmes

Je déteste profondément les algorithmes : ces formules mathématiques, qui n’ont de la logique de l’apparence mécanique, font pousser les crises économiques plus vite que des mauvaises herbes et pourrissent mes écrans de publicités aussi ineptes qu’impromptues.

 

Je déteste profondément les algorithmes : ces formules mathématiques, qui n’ont de la logique que l’apparence mécanique, font pousser les crises économiques plus vite que des mauvaises herbes et pourrissent mes écrans de publicités aussi ineptes qu’impromptues. Je hais particulièrement les algorithmes de recommandation, et notamment celui d’Amazon, qui, quand il ne me conseille pas d’acheter mes propres livres, se contente de me suggérer d’acquérir les livres dont j’ai simplement visité la page, quelquefois par erreur, ou ceux que d’autres clients ont achetés dans la foulée de ceux-ci. J’aime bien les histoires qui mettent en scène des robots, mais laissez-moi vous dire que, jusqu’à présent, je trouve qu’ils ont des goûts littéraires de chiotte et la cohérence d’un chat bourré devant une balle rebondissante.

Quand on interroge les quelques gauchistes et rentiers qui ont encore l’outrecuidance de fréquenter les librairies, la première raison qu’ils invoquent pour préférer se déplacer en magasin est le conseil proposé. D’expérience, je sais que cette soif de conseils est quelquefois fantasmée et que ceux qui prétendent aimer discuter de vive voix avec leur prescripteur préféré sont quelquefois ceux qui, une fois le conseil empoché, commandent le livre sur internet une fois rentrés à la maison. N’empêche : l’humain revêt quand même une certaine valeur à nos yeux. Cette valeur est peut-être galvaudée ou surestimée (j’ai déjà recommandé des livres à des gens qui ne les ont pas du tout aimés, par paresse d’esprit, par lassitude ou simplement par manque de discernement), mais elle existe, cohérente ou non. Mais je ne suis pas une machine, et à ce titre je n’ai pas l’obligation d’être cohérent tout le temps. Prout.

Je m’étonne toujours de la foi que nous plaçons dans les machines et, plus particulièrement, en ce qui concerne nos sujets de prédilection, dans les algorithmes de recommandation. Les articles se multiplient ces derniers jours (ici et ici par exemple) pour enterrer la théorie de la longue traîne. Je m’étais moi-même fendu d’un billet sur le sujet, et Thierry Crouzet aussi. C’est un fait, la bestsellerisation est en marche : on n’a jamais vendu autant de titres du top 100, voire du top 20, et aussi peu des autres. Mais cet état de fait traduit davantage la balle que nous nous sommes nous-mêmes tirée dans le pied plutôt que la faillite d’un modèle. Ce n’est pas la longue traîne qui est morte : c’est notre capacité à la faire advenir.

Religion Plays an Important Part in the Lives of Residents...

La religion du best-seller est sur toutes les lèvres. Les blogs des gourous influents sont les nouveaux missels. Nous nous plaignons de l’omniprésence du top 100, mais basons le web sur ce même principe : « Les articles les plus lus, les livres les plus vendus, les musiques les plus écoutées, etc ». Dans notre aveuglement, cet holocauste à la technologie toute-puissante, nous avons oublié que l’être humain ne fonctionne pas comme une machine et qu’il n’a pas vocation à être dominé par leur omniprésence, que notre cerveau ne fonctionne pas en binaire et qu’il utilise des nuances de gris (le monde de l’édition ne saurait réfuter cela). L’éditorialisation est la clef de l’avènement de la longue traîne, et je suis convaincu que les algorithmes les plus sophistiqués n’arriveront jamais à la cheville d’un libraire, d’un disquaire, d’un critique ciné qui connait bien son travail. Nous avons une part de rationnel que les machines peuvent capter, mais nous raisonnons aussi de façon irrationnelle, avec nos sentiments. C’est d’ailleurs le problème auquel font face les ingénieurs en intelligence artificielle : au supermarché, qu’est-ce qui fait que vous préférez le paquet de céréales rouge au paquet de céréales bleu ? Eh bien quelquefois, c’est seulement parce qu’aujourd’hui, vous vous sentez d’humeur rouge. Une machine est incapable de lire dans vos contradictions, et encore moins dans vos tripes (à moins d’y planter un couteau, mais je préfère autant éviter l’avènement d’un monde à la Terminator).

Ce qui me désole un peu, c’est que le web est devenu un espace de prédation. Les contenus merdiques pleuvent sur nos écrans par dizaines de millions dans l’espoir d’en voir émerger un, qui surnagerait dans l’océan de détritus qu’est devenu un certain pan du net, sans que l’on se préoccupe de leur éditorialisation, de leur curation, autrement que par le biais de formules mathématiques. Les humains sont idiosyncratiques; ils obéissent individuellement à leurs propres règles et je ne vois pas pourquoi une machine y comprendrait quoi que ce soit (mais je suis peut-être débile).

Du coup, je me dis qu’une part du savoir de notre espèce est en train de partir en fumée — pas celui qui contient l’information, mais celui qui la relie, la ramifie, la priorise et la catégorise — au profit d’une techno dont chacun s’accorde aujourd’hui à dire qu’elle est en train de tuer la diversité éditoriale. C’est peut-être le moment d’insuffler un peu de subjectivité dans vos recommandations, les gars, un peu d’humain, quoi. Plutôt que de capitaliser sur une capacité acquise, on a préféré la détruire pour switcher vers un modèle imparfait qui, au final, nous plonge le nez dans nos propres excréments.

Idée cadeau de start-up bidon, si quelqu’un veut s’y coller : embauchez des libraires et des disquaires qu’internet a foutu au chômage et montez un site, avec une hot-line téléphonique 24/7, qui, à travers une discussion chat ou voix, propose des conseils personnalisés et humains. « Allô ? J’ai aimé L’ombre du Vent, vous me conseillez quoi ? — Ha, mais ça dépend, madame… Voyons voir. » Ce serait peut-être une piste vers une culture ré-humanisée, où nous serions moins des consommateurs que des éclaireurs.

MAJ du 27.06.2014 : suite à l’article,  cette initiative de Numeriklivres en forme de clin d’oeil visant à disséminer un label « anti-grégaire » avec un joli mouton. Son billet est à lire ici.

mouton2

3 réflexions sur « Je hais les algorithmes »

  1. Bonjour,

    Dis-donc, tu fais de sacrés raccourcis, quand tu réfléchis avec tes tripes 😉 (mais on t’aime quand même !). D’autant plus que, comme nous tous, tu es un M. Jourdain de l’algorithmie… La bestsellerisation du net ne fait que reproduire celles des médias en général (journaux papiers, émissions culturelles radio. et télé., etc.). Je me souviens avoir outré une étudiante de licence de lettres qui faisait un sondage ALC auprès des lycéens, lui répondant que jamais, au grand jamais, je ne lisais les « prix littéraires » au moment de leur sortie, préférant qu’ils « mûrissent » un peu dans l’esprit des lecteurs de mon entourage. Je continue peu ou prou à faire pareil, me fiant davantage à l’avis de lecteurs (twitter est supergénialmagique pour ça !) qu’à celui de critiques patentés, tant la lecture - et l’affection que l’on a pour une œuvre - est subjective, donc intime…

  2. >Idée cadeau de start-up bidon, si quelqu’un veut s’y coller : embauchez des libraires et des disquaires qu’internet a foutu au chômage et montez un site, avec une hot-line téléphonique 24/7, qui, à travers une discussion chat ou voix, propose des conseils personnalisés et humains. « Allô ? J’ai aimé L’ombre du Vent, vous me conseillez quoi ? — Ha, mais ça dépend, madame… Voyons voir. » Ce serait peut-être une piste vers une culture ré-humanisée, où nous serions moins des consommateurs que des éclaireurs.

    Ca s’appelle une bibliothèque ! :))

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