J’ai fait un plan (horreur)

Il est de ces petits hasards de la vie comme des petites dégustations offertes au hasard des différents comptoirs d’un supermarché : c’est gratuit, on ne s’y attend pas et ça fait plaisir. Il y a précisément deux ans, j’écrivais cet article dans lequel je m’interrogeais sur l’utilité de bâtir ou non un plan pour un roman ou une nouvelle. Citant Bradbury, l’un de mes maîtres à penser en la matière (j’aime imaginer Bradbury en toge blanche, assis en position du tailleur au sommet d’un mont enneigé, dispensant sa sagesse narrative aux voyageurs épuisés), je me plaçai du côté de ceux pour qui le plan n’a pas en soi une grande importance. Deux ans plus tard (et sans que je me sois concerté avec moi-même, ce qui est un exploit), je me retrouve ici, dans cette même interface de rédaction, à écrire un petit article pour avouer : Oui, j’ai écrit un plan. Et j’ai aimé ça. (Jetez-moi des pierres.)

S’il est une constante chez moi, c’est bien que je me sens toujours tiraillé entre deux mondes : je n’ai, je crois, jamais trouvé une posture avec laquelle je me sente parfaitement à l’aise (et je ne parle même pas d’une position physique, parce que je suis à peu près aussi souple qu’une brique — il faut d’ailleurs que j’y remédie). Je ne me sens jamais vraiment chez moi dans une idée, et même si je me sens confortable quelque part pendant un temps, il vient toujours un moment où j’entre en contradiction avec moi-même. C’est un sentiment assez plaisant, en vérité, parce que je n’arrive jamais à me lasser de ce cerveau qui ne fait que se prendre sans cesse à rebrousse-poil. D’ailleurs, il m’arrive très régulièrement de ne pas être d’accord avec moi-même. C’est une chance.

Pour en revenir à cette histoire de plan, c’est arrivé tout d’un coup. Je ne m’y attendais pas, vraiment. Le roman traînait dans ma tête sous la forme d’une phrase, dont je retournais les mots sans cesse jusqu’à l’épuisement. Mais je n’avais pas le début. C’est sans doute ça qui me chagrinait. J’avais un enjeu, une tension, une situation, mais pas de manière de l’introduire. À vrai dire, je n’en avais aucune idée — et ça ne me chagrinait pas plus que ça. D’ordinaire (et c’est le cas pour la plupart de mes nouvelles) je pars d’une situation de départ et je laisse les personnages me surprendre. C’est, en gros, la méthode Bradbury.

120606015049-ray-bradbury-01-story-top

“Hahaha, la gueule qu’ils vont faire quand je leur dirai que c’était du bluff…”

Cette méthode a des avantages et des inconvénients. L’avantage c’est l’énergie, le zest et le gusto comme disait ce bon vieux Ray. Rédiger un plan, c’est certes s’astreindre à une discipline, mais c’est aussi et surtout épuiser l’énergie de départ, l’impulsion, celle qui fait qu’on se jette sur le stylo ou le clavier pour débiter le tronc d’un bon coup de hache. On peut risquer, au sortir d’un plan complexe, d’avoir perdu l’envie, d’avoir la sensation d’avoir déjà écrit le livre — au moins en rêve — et de se sentir dépassé à l’idée de le réécrire une seconde fois, mot après mot. Mais la méthode Bradbury peut elle aussi receler un piège (et j’ai pu en faire l’expérience lors du Projet du même nom) : celui de l’évidence. Sans un esprit parfaitement préparé (et génial) comme celui de l’auteur de Fahrenheit 451, on peut parfaitement risquer de tomber dans la facilité. C’est un fait, la première idée qui nous vient pour résoudre un conflit narratif est souvent un stéréotype : à la manière d’un moteur de recherche, notre cerveau sort les résultats les plus évidents en première page et laisse de côté les occurrences plus exotiques. C’est sans doute la véritable faiblesse de la méthode Bradbury : mise entre de mauvaises mains, elle peut donner des résultats parfaitement médiocres.

Pour Lovecraft par exemple, il en va des romans comme des maisons : avant de se lancer dans le gros œuvre et de commencer à poser les premiers parpaings au petit bonheur la chance, il vaut mieux coucher un croquis sur le papier. Le maître (encore un autre) de Providence recommandait de rédiger d’abord un synopsis dans l’ordre chronologique des évènements, puis d’en rédiger un second dans l’ordre de narration avant de commencer la rédaction à proprement parler. J’avais mis en œuvre cette méthode pour mon précédent roman (Le Cœur des Monstres, en ce moment dans les mains des éditeurs, hey, clin d’œil complice, signe-moi chez toi steuplé)  sous la forme de fiches cartonnées : sur chacune d’entre elles, j’expliquais en quelques mots la teneur d’un chapitre, puis je m’amusais à les mélanger, à les intervertir, à les classer jusqu’à obtention du résultat souhaité.

IMG_3467

Pour ce roman (on conseille toujours aux auteurs qui attendent des réponses de la part d’éditeurs de commencer un autre projet, dont acte), j’ai procédé sensiblement de la même manière, à la nuance près de l’échelle du plan : celui-ci ne prend plus la forme de quelques fiches, mais de dizaines de feuilles A4 (le plan en lui-même fait une vingtaine de pages, plus à peu près la même chose pour toutes les notes de contextes, les phénotypes des personnages, les observations géographiques, etc). J’ai retrouvé la souplesse des fiches dans le plan sur feuilles volantes — je compile toutes mes idées dans des carnets, ce qui peut être compliqué ensuite pour les remettre dans l’ordre. Je procédais donc de la manière suivante : je notais tout ce qui me passait par la tête dans mes carnets, peu importait l’ordre, puis je remettais tout cela en forme sur une feuille volante à part, une par chapitre et au crayon de papier pour ne rien graver dans le marbre. J’ai notamment « découvert » un trait de personnalité essentiel d’un des personnages secondaires sur la fin (une de ces caractéristiques qui éclairent l’histoire sous un angle totalement différent, et qui deviennent donc indispensables à l’histoire), d’où l’utilité de pouvoir effacer.

IMG_3466

Pour ce plan, j’ai aussi utilisé un outil dont je ne fais d’ordinaire pas toujours le meilleur usage possible : le temps. Je me suis laissé le temps. Une complication narrative m’a ainsi laissé sur le carreau pendant plus de dix jours : j’avais une manière de faire avancer l’histoire, mais elle ne me plaisait pas, elle était trop évidente ; pourtant je ne voyais qu’elle, comme s’il s’agissait d’une concession obligatoire à la banalité. Refusant de me laisser soumettre par un stéréotype, j’ai laissé couler sans me préoccuper d’une quelconque deadline : j’ai laissé tourner l’histoire en tâche de fond dans mon cerveau. Résultat, dix jours plus tard, la solution à mon problème a surgi d’elle-même au détour d’une promenade. Le temps semble donc être un bon remède aux clichés.

Chose étrange, maintenant que ce plan est terminé (j’y aurai quand même passé plusieurs semaines), je ne ressens pas cette lassitude de l’histoire déjà racontée. J’ai envie de l’écrire, de m’y replonger. Cela n’arrivera sans doute pas avant plusieurs semaines pour cause d’arrivée imminente de nouveaux-nés, mais ça ne me chagrine pas plus que ça : je sais que l’histoire sera là quand je reviendrai pour elle, prête à l’emploi, prête à me surprendre à nouveau.

Prendre le temps d’éviter les écueils du cliché m’a aussi gonflé d’une certaine fierté : quand je regarde le résultat final, je suis assez convaincu de son originalité — toute relative bien sûr, puisque rien n’est jamais vraiment original. Disons plutôt qu’elle est un reflet fidèle de ce que j’ai envie d’exprimer en ce moment, à cet instant T, alors que ma vie s’apprête à changer pour toujours (et pour le meilleur).

5 réflexions sur « J’ai fait un plan (horreur) »

  1. C’est adorable. <3

    Personnellement, je suis devenue une grande planificatrice ces dernières années. J'ai bien ce phénomène de perte d'énergie qui se manifeste, mais quand tel est le cas, je pars du principe que je n'avais pas réellement envie d'*écrire* cette histoire, mais seulement de me la raconter dans ma tête, et que je n'ai donc rien perdu.

    Les vieux plans sont aussi des mines de vieilles idées bien plus exploitables que les vraies mines de vieilles idées (pot à crayons rempli de post-its, cahier comportant des notes aléatoires… Sérieusement, quand j'étais gamine je lisais des interviews d'écrivains qui prétendaient qu'ils ne fonctionnaient que comme ça, c'était quoi l'idée ? Tacler la concurrence dès le berceau ?)

    Le plan me donne aussi une meilleure idée du volume final. Je peux me dire à l'avance "tiens, cette histoire fera vingt pages, ou "cinquante pages", ou "cent pages", ou "oh bonté céleste c'est une saga en trois tomes, tuez-la, tuez-la avec du feu". (Je ne suis pas… très… propice à la forme longue. Je m'épuise, plan ou pas plan. Je bosse sur des projets courts dans l'espoir d'acquérir plus d'endurance, mais je n'y crois pas vraiment.)

    Pis je suis multi-projets, aussi. Garder des plans, ça me permet de savoir de quoi parle chaque projet, pour éviter des redites via des inflexions de l'histoire de dernière minute. (J'ai bien mes petites névroses mais je ne voudrais pas écrire cinquante fois le même roman non plus. Vu le nombre de projets tournant autour de la télépathie dans mes cartons, je sais déjà que certains vont disparaître car redondants dans leur approche du sujet, et je suis un peu triste.)

    Bref, le plan, c'est le bien, le plan, c'est la vie. <3

  2. Marrant que Bradbury ne fut pas pour les plans, alors que sa suggestion de noter les cinq premières idées qui viennent, et de les rayer pour ne garder que la sixième, témoigne plutôt d’une démarche de préparation (plus sommaire qu’un syno, soit).

    Sinon, pour l’anecdote de se donner du temps, John Cleese - des Monty Python - disait que pour être créatif, il faut se donner un lieu, du temps (un moment dédié), de la confiance, du temps (de la durée, sans se presser), et Lord Jeffrey Archer
    Tout son discours est très bon : https://www.youtube.com/watch?v=Qby0ed4aVpo

  3. Moi j’ai une autre méthode. Si j’ai une idée, j’écris une proto-histoire, 200 mots. Et je laisse maturer. Après, généralement, j’écris un truc qui a rien avoir, mais au moins, l’idée est en tâche de fond, et non pas au premier plan, me permettant de me concentrer sur autre chose (genre les cours).

  4. Ceux qui écrivent par « le fond de leur pantalon » et qui ne font pas de plan. Sont en fait des gens chanceux capables à la volée lorsqu’un concept leur arrive à la tête, de le triturer, découper et re séquencer dans leur imaginaire. Car si vous disséquez un Bradbury ou un Stephen King réputés pratiquants de la méthode. On trouve bien une trame et un plan que l’on peut par ingénierie inverse extraire de l’oeuvre. Donc a un moment ou l’autre le plan s’est imposé dans le processus. La seconde hypothèse serait le syndrome du cinéaste anxieux qui tourne pleins de plan non prévus autour du thème et en salle de montage arrive à donner un sens à « une » histoire Aurait elle été la même avec moins de pellicule ? J’en doute. Faire de même à l’écriture ne semble pas pointer vers l’efficacité. Je crois que par amour pour nos auteurs favoris nous avons tendance a vouloir transcender notre amour sous forme de dogme. Mais une chose est certaine, le meilleur outil est celui que nous utilisons avec succès tout les jours. Je pratique les deux. Sur des très courts 25 Pgs à courts 100 Pgs Par le fond du pantalon marche bien. Au delà de 75 Pgs on commence a avoir du déchet notoire donc remaniement Donc il faut un plan. SK comme RB ont toujours été des spécialistes du court Quand on y regarde bien même dans leur pavés on peut détecter les séquences courtes qui s’imbriquent. (Difficile car on embarque dans l’histoire vite. Je suis bon public) King a avoué avoir fait un roman en combinant deux histoires + - courtes dans une conférence de L’Umass Nowell () Fac du Massachusetts. Nous sommes ici comme des fins gourmets se demandant si le chef a salé au début au milieu ou vers la fin de la cuisson. Ce dernier peut nous donner une réponse et pratiquer le contraire par nécessité d’un jour sur l’autre. Le plus important étant que le plat soit délicieux et notre narration captivante. Et à notre tour inventons nous des outils adéquat. Un magnifique échafaudage ne garantit pas un beau bâtiment mais çà aide. Et un beau trait de crayon avant ? Sans nul doute que oui !

  5. Et bien moi ça me donne envie de tester pour un JdR. Avec des fiches volantes, triables et classables pendant le jeu, on évite le formatage d’écriture et de jeu vers la linéarité !
    Franchement, je vais vraiment essayer !

Les commentaires sont fermés.