Internet est un espace de prédation

On nous a vendu Internet comme un formidable terrain de jeu et de libertés, et on continue de le faire. Pourtant, une impression ne me quitte plus : celle de me retrouver assiégé, et plus spécialement en tant qu’auteur et plus généralement, en tant qu’artiste.

 

On nous a vendu Internet comme un formidable terrain de jeu et de libertés, et on continue de le faire. Pourtant, une impression ne me quitte plus : celle de me retrouver assiégé, et plus spécialement en tant qu’auteur et plus généralement, en tant qu’artiste.

Assiégé pourquoi ? Parce qu’à l’instar de l’Anneau unique du seigneur Sauron, j’ai la sensation d’être l’objet d’une lutte millénaire pour la conquête duquel toutes les armées se combattent afin de s’en assurer le contrôle (quand je dis “je”, j’inclue bien évidemment de tout ceux qui créent des oeuvres de l’esprit et essaient tant bien que mal d’en faire profiter le plus grand nombre sur le web sans se faire dévorer).

À bien y réfléchir, ce terrain de libertés qu’on nous sur-vend se transforme souvent en piège, et même en piègeS tant le net en est truffé. Le pire, c’est que nous contribuons à en augmenter la dangerosité en créant à notre tour des pièges qui se referment sur nous.

A lion tamer at Bertram Mills Touring Circus, Ascot

Les grandes sociétés du net — qu’il s’agisse de Google, d’Amazon, d’Apple, de Facebook, de Microsoft, de Netflix, des différents fournisseurs d’accès au réseau — mais aussi les plus petites — Spotify, Deezer, Oyster et tous les services de streaming — se battent pour le contrôle de la matière première que sont devenus les auteurs. Désormais dépouillés de leur unicité, ceux-ci forment une masse grouillante, en perpétuel renouvellement, comparable à un gigantesque banc de poissons : on y plonge ses filets pour en ramasser le plus possible et gagner son argent avec. Le pire dans l’histoire, c’est que cette captation prend souvent l’apparence de la liberté.

Amazon, par exemple, vend son écosystème fermé en offrant aux auteurs la possibilité de vendre sans frais leurs oeuvres — ponctionnant à l’instar de ses petits camarades une bonne portion des revenus, jusqu’à 70% si l’on choisit de vendre son ouvrage hors de la fourchette prescrite (entre 2,99$ et 7,99$). Facebook vous offre la possibilité de promouvoir votre activité, mais limite le nombre de vues d’une page parme ses fans, vous obligeant à payer pour accroître votre visibilité. Quant aux modèles qui utilisent le principe du streaming, les rémunérations sont si faibles qu’aucun artiste ne peut décemment espérer en vivre. Pourtant, ces entreprises ont en commun leur apparente simplicité et, surtout, nous vendent une liberté qui n’existe que dans leurs publicités et, par extension, dans l’image que nous nous en faisons. Le but est simple : nous enfermer dans un écosystème et s’y trouver si confortable qu’on ne puisse plus s’en passer.

Ce n’est pas mieux du côté des éditeurs historiques de contenus, qui jouent sur les peurs des créateurs : ils bardent les oeuvres de DRM pour en empêcher la circulation et pratiquent des prix trop élevés pour en favoriser la démocratisation, tout en rétribuant souvent les auteurs au lance-pierre. Rappelons que dans la chaîne de l’industrie culturelle, les auteurs sont toujours les moins bien rétribués : pour le livre, jamais plus de 6 à 8 % du prix total d’un ouvrage revient à l’auteur. Faites le calcul vous-même. Pourtant, il y a de l’argent : en France, la culture pèse davantage que l’automobile dans la balance de l’économie. Il m’apparaîtrait donc logique que ceux qui contribuent à rendre possible cette industrie en tirent de plus grands revenus.

À l’autre extrémité se tiennent les partisans d’une libération complète des oeuvres de l’esprit via la légalisation du partage non-marchand, sur lequel mon opinion a eu le temps de s’affiner au cours des dernières semaines. Plutôt que de s’attaquer aux industries culturelles qui privent les auteurs d’une part acceptable des bénéfices que leurs oeuvres engendrent, ceux-ci préconisent d’instaurer une loi qui permette à tout un chacun de dupliquer et de partager les oeuvres à volonté sans autorisation préalable de l’auteur. La compensation d’un tel système s’effectuerait via la création d’un revenu de base (que je soutiens) et d’une contribution à la création (taxe sur les abonnements internet destinée à un pot commun à répartir entre les créateurs). Ces idées sont bonnes, mais elles sont aussi indissociables : sans revenu de base, la légalisation du partage non-marchand sans autorisation de l’auteur condamnerait possiblement à la précarité des créateurs qui n’ont vraiment pas besoin de ça (régime de retraite obligatoire, remise en cause du statut de l’intermittent, etc). Oui à un changement de paradigme qui favoriserait l’auteur, mais attention à faire les choses dans le bon ordre, sans quoi on risquerait de mettre le feu à un écosystème déjà très précaire.

Caged canines, Lord John Sanger & Sons

Et puis les auteurs sont leurs propres ennemis, et se comportent en prédateurs entre eux-mêmes en participant à la bataille de l’attention. Cet article de blog en est une preuve, puisque je ne peux pas m’empêcher de solliciter votre précieuse attention pour vous faire partager mon point de vue pas forcément plus intéressant que celui d’un autre. Notre lectorat est notre armée : plus son effectif est grand, plus important est notre pouvoir d’attention — de nuisance ? — sur internet. Nous tissons nous aussi des toiles d’araignée pour capturer notre lecteur, notre spectateur, notre auditeur. Nous contribuons à faire d’internet un terrain de guerre plutôt qu’un terrain de paix.

D’une manière générale, internet contraint chaque créateur à se tenir sur ses gardes, tant sont nombreux ceux qui prétendent agir pour leur bien sans vivre le problème de l’intérieur. La seule véritable solution est sûrement l’autonomie pure et simple via un hébergement personnel et la non-utilisation des plateformes qui cherchent à nous enfermer dans leur propre logique commerciale (ne cherchez pas chez elles d’intérêt artistique) : les auteurs sont le plancton dont se nourrissent les baleines du web, mais ça ne veut pas dire qu’ils doivent se laisser faire.

J’ai appris dans un livre que pour donner l’illusion de la liberté tout en gardant un contrôle strict sur les agissements d’une population, il suffisait de restreindre le panel de choix et de laisser pleine liberté aux gens de choisir à l’intérieur de cet éventail réduit. Liberté, oui, mais contrainte et diminuée. C’est ce qui est en train de se produire. Les créateurs, loin de jouir de toutes ces nouvelles libertés dont on les pare, sont en état de siège. Ce sont pourtant eux qui ont le pouvoir. Il ne tient qu’à eux de le reprendre.

 

3 pensées sur “Internet est un espace de prédation”

  1. Les auteurs ont un formidable outil à leur disposition : internet.
    Malheureusement j’ai l’impression qu’ils ne savent pas s’en servir.
    Le problème de l’auto-hebergement et de la vente directe c’est la visibilité.
    Qu’est ce qui vous empêche de former une association qui financerait et créerait une plateforme, visible par le public, de vente/mise à disposition d’oeuvres tous domaines artistiques confondus ou les auteurs fixent le prix, la licence, l’ajout de drm, etc ?
    Je trouve triste de voir les auteurs se plaindre du piratage, du vol des intermédiaires, de leur refus de réimprimer une oeuvre et ne voir aucune autre action que des mots et du lobbying.
    Pourtant, globalement vous souhaitez tous le respect de vos droits d’auteurs et améliorer votre situation financière et pour ce faire c’est à vous (auteurs) de prendre initiative d’un point de vue technique et modèle social ce que vous ne faites pas (ou alors si peu que je n’ai jamais rien vu de tel).
    Il est pas trop tard pour vous organiser.

  2. Aux regrets. Je me pose une question, admettons. Dans un système de revenu de base, où une taxe se chargerait de payer les créateurs, comment paieront-on les créateurs ? Techniquement. Tous les créateurs seraient payés la même chose indistinctement ? Je dois être stupide, car je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela fonctionnerait. Si les œuvres sont distribuer en toute liberté, j’ai failli écrire en toute impunité, combien serait payé Michel Houellebecq ? Que l’on n’aime ou pas les prétentions littéraires du bonhomme, la majorité des gens considèrent qu’il a du talent. Étant donné qu’il a du talent, il se vend et gagne de l’argent. Imaginons. Michel Houellebecq est un écrivain de la génération revenu de base. Il aurait été payé la même chose que tout le monde ? Toutes les créations se valent ?

    Sans réponse, voici mon point de vue. Un créateur ne vaut pas un autre créateur. Une création n’a pas la même valeur qu’une autre créateur. Quelqu’un qui a du talent mérite de gagner sa vie mieux qu’une personne qui n’en a pas. Une personne qui travaille mérite de gagner mieux sa vie qu’une personne qui ne travaille pas. Et une personne qui travaille plus et mieux mérite d’être payé plus et mieux.

    Le travail c’est de l’argent, mais ce n’est pas parce qu’une personne travaille que son travail équivaut à n’importe quel travail. Oui, je considère que travailler dur c’est une valeur en soi. Je ne vois pas pourquoi la société devrait privilégier les artistes ou qui que ce soit.

    Je vais donner mon avis moi aussi. Je suis contre le revenu de base présenté comme il est présenté. Est-il devenu tabou de parler d’entrainement à l’effort, de respect des échéances, de travail bien fait, de capacité à faire des choix, de responsabilité ? Être artiste c’est un choix, ou une vocation, ou un besoin ou ce que vous voulez, mais la société n’a pas profession à subvenir aux artistes.

    Les artistes sont des grands garçons, ce sont des indépendants, ils prennent des risques, comme les indépendants, et ils sont responsables de gérer leur affaire, comme les indépendants.

    La seule chose sur laquelle je suis d’accord, et heureusement que tu en parles sinon j’aurais eu la sensation de m’acharner, c’est sur la nécessité pour un artiste d’avoir son propre site web pour gérer son business et créer du lien avec ses potentiels clients.

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