Inside Sherlock

Sherlock Holmes considéra le lustre en cristal pendu au plafond du gigantesque vestibule dans lequel il venait de pénétrer. Fixé à la verticale d'un petit guéridon laqué trônant sur un tapis persan, le chef-d'œuvre de verrerie flottait au centre de la pièce comme un vaisseau céleste.

Le détective se passa une main sur les yeux et se concentra sur ses narines. Si le commun des mortels se contentait de la vue lorsqu'il s'agissait d'analyser une situation, l'enquêteur préférait optimiser ses chances de réussite en ouvrant la porte à ses autres facultés de perception.

Une vague odeur iodée, subtile et lointaine, titilla son nez affuté. C'était comme si l'océan était venu lécher les lames du parquet avant de se retirer. Cela n'avait bien entendu aucun sens, et ce qui n'avait pas de sens n'avait pas de raison d'exister dans son cerveau. Il procéda à un rapide déroulé de déductions. Peut-être la femme de ménage, suivant une recette de grand-mère dont il ignorait l'origine, avait-elle lavé le sol à l'eau de mer ? Peu probable, mais pas impossible pour autant : sa supposition n'était donc pas disqualifiée.

Il pivota la tête et constata que son cou était ankylosé, comme s'il n'en avait pas usé depuis des jours.

Un torticolis ?

Holmes avança jusqu'au guéridon, mains croisées dans le dos. Il se pencha sur le vase translucide qui y avait été déposé. Les fleurs étaient fraîches, coupées de ce matin s'il s'en fiait à la section des tiges. Cette plante appartenait à une espèce tropicale, ce qui faisait du propriétaire à la fois un botaniste éclairé, un riche héritier et un probable rentier, et ce pour différentes raisons.

D'abord, l'architecture du hall — sa vastitude, son aménagement, sa patine — invitait à croire qu'il s'agissait d'une demeure de famille. Convenablement entretenue, cette bâtisse ne prenait pas soin d'elle toute seule : cela impliquait des domestiques, et donc de l'argent pour les payer.

Quant aux qualités d'horticulture de son hôte — un homme sans doute possible, si l’on s’en fiait aux scènes représentées sur les tableaux accrochés aux murs —, le détective les avait déduites en posant son regard sur le vase. Cette fleur ne pouvait avoir éclos que dans une serre chauffée, si l'on considérait la rigueur de l'hiver qui s'était abattu sur l'Angleterre en cette fin d'année 1889. Un loisir de gentleman, pensa le locataire de Baker Street, sans pour autant réussir à identifier l'élégante pousse qui émergeait du pot. Il plissa les paupières. Son nom devait forcément se trouver quelque part dans sa mémoire.

Une sensation de vertige le saisit. D'instinct, il se cramponna à la rambarde de l'escalier et reprit son souffle, se plongeant en lui-même pour deviner l'origine du mal.

À sa grande stupéfaction, rien ne lui vint : son cerveau, comme englué dans les vapeurs d'un mystérieux alcool, ne fonctionnait pas aussi vite qu'à l'accoutumée.

Le détective s'assura que ses pieds étaient bien ancrés dans le parquet avant de lâcher la rampe. Quand avait-il mangé pour la dernière fois ? Il n'était pas dans ses habitudes d'oublier ce genre de détail. Inspectant sa poche pour en tirer sa pipe et son tabac, il constata que son lourd manteau de drap s'était lui aussi envolé.

— Que signifie cette plaisanterie ? pensa-t-il à haute voix.

Sa question résonna dans le vaste hall et grimpa en écho jusqu'aux étages. Il tendit l'oreille, à l'affut du moindre bruit. Pas un craquement de parquet, ni un claquement de talon. Dans une demeure si ancienne, cela ne pouvait révéler qu'une chose : la maison était vide.

Revenant sur ses pas, Sherlock Holmes vérifia que son vêtement n'avait pas été suspendu au porte-manteau, puis fouilla ses poches de pantalon : même s'il les gardait d'ordinaire vides, elles pouvaient contenir un indice. Il fit un tour sur lui-même et remarqua les chandelles. Quelqu'un avait pénétré ici quelques minutes avant son arrivée, puisque la cire était à peine entamée. La lumière des flammes, magnifiée par le lustre, l'avait empêché de noter que les murs du vestibule n'étaient percés d'aucune fenêtre.

Le front du consultant londonien se plissa tandis qu'il essayait de se rappeler la raison pour laquelle il était entré dans ce manoir. Le vide l'habitait, et il était incapable de seulement dire s'il faisait jour ou nuit dehors. Une telle distraction ne lui ressemblait pas. Lui était-il arrivé malheur ? Cette désorientation induisait un état de choc, et le traumatisme avait été si violent qu'il en avait oublié l'élément déclencheur.

Contrarié par les questions sans réponse qui dansaient dans sa tête, Holmes reporta son attention sur la porte d'entrée. Constituée d'un massif panneau de bois sombre sur lequel un bouton rond rehaussait d'une touche de doré l'uniformité ennuyeuse du battant, elle paraissait impossible à manipuler. Le détective avança d'un pas résolu et empoigna le bouton d'une main ferme. Mais il eut beau le tourner dans les deux sens, pousser et tirer de toutes ses forces, donner de l'épaule sur le bois, la porte ne voulut rien savoir. Enfermé, une panique sourde éparpilla son légendaire sang-froid.

— Ouvrez ! s'exclama-t-il. Ouvrez !

De dépit, il plaqua l'oreille contre le panneau et fit de son mieux pour apaiser les battements de son cœur. Le murmure d'un ressac transpirait de l'autre côté du bois : il ne s'était donc pas trompé. À en juger par l'épaisseur du battant et le potentiel assourdissement des ondes sonores, il estima que l'océan se situait à une centaine de mètres de la maison. Cette proximité expliquait l'odeur d'iode qu'il avait sentie plus tôt. L'amplitude des vagues lui laissait penser qu'il se trouvait sur la côte Atlantique. Avait-il pu voyager jusqu'en Irlande sans en garder le souvenir ? Cette hypothèse était hautement improbable, mais l'aspect exceptionnel de la situation l'obligeait à ne pas restreindre le champ de ses possibles. Comme il le répétait assez à Watson, lorsque toutes les solutions impossibles ont été écartées, ne reste plus que la vérité. Où se trouvait son bon docteur à cet instant ? En tout cas, suffisamment loin pour ne lui être d'aucune utilité.

— Watson ? appela-t-il, mais la maison lui renvoya seulement l'écho de sa propre voix.

Il traversa le vestibule en direction d'une porte qui devait certainement donner sur un salon ou une bibliothèque, lorsqu'un vertige le gagna une nouvelle fois. Préparé à cette éventualité, le détective mit à profit toutes ses facultés et focalisa son œil intérieur sur son ventre, son bassin et ses pieds dans l'espoir d'en déterminer l'origine.

Sa conclusion l'estomaqua : ce qu'il avait pris pour un vertige était en réalité une cinétose, communément appelée mal de mer. Son corps n'avait aucun problème, c'était la maison qui en avait un. Il leva les yeux vers le lustre en cristal. Ses prismes et pendeloques n'avaient pas bougé d'un demi-pouce.

— Impossible, murmura-t-il.

Maintenant convaincu d'être seul dans la maison, il ne craignait plus de raisonner à haute voix. Le procédé l'aidait à structurer sa pensée, pendant que son cerveau connaissait des ratées.

— Réfléchis, Sherlock : si tu es victime de mal de mer, c'est que tu te trouves sur un bateau ou sur une plate-forme flottante. Même si cela parait absurde… c'est que la maison y est donc forcément arrimée. Qui mettrait une villa entière sur une barge ? Il faudrait une force de traction inouïe pour soulever une telle bâtisse… À moins qu'elle ait été construite directement sur le navire, ou que ces pièces constituent la partie habitable d'un édifice plus grand. Il pourrait s'agir d'un paquebot. Mais si la taille du bâtiment — forcément gigantesque — atténue mathématiquement l'effet du roulis, le fait que je puisse le ressentir implique une certaine intensité minimale. Une force suffisante pour…

Son regard remonta vers le lustre. Si le détective se trouvait à bord d'un bateau, le luminaire aurait forcément dû bouger, voire cliqueter, et ses pendeloques s'entrechoquer. Or, il était immobile.

— C'est impossible, répéta Holmes. Cela contrevient à toutes les lois de la physique. Si cette maison se trouve sur un bateau et que je me situe moi-même à l'intérieur de cette construction, il faut nécessairement que…

L'enquêteur posa le menton sur sa poitrine et croisa les bras. Cette position l'aidait d'ordinaire à s’orienter dans son palais mental. À l'intérieur, il avait disposé en imagination toutes les informations dont il voulait garder une trace dans sa mémoire. Chaque pièce correspondait à un thème, chaque meuble à un sujet, chaque tiroir à une spécialité. Il finissait toujours par y trouver une réponse. Le principe de localisation des souvenirs était un truc vieux comme le monde. Plusieurs millénaires avant lui, les Grecs en avaient pérennisé l'usage via le loci : lui, n'avait fait qu'en systématiser le processus. Mais il eut beau faire le vide en lui, se concentrer sur le chemin qui d'ordinaire s'ouvrait à lui… son palais mental avait disparu. C'était comme si quelqu'un était entré en lui et avait effacé ses propriétés intérieures. Le détective se sentit aussi vide d'une coquille déposée sur la plage par la marée.

— C'est impossible ! se lamenta-t-il.

Il frappa plusieurs fois dans ses mains et fit les cent pas autour du guéridon. Un homme comme lui ne pouvait pas souffrir d'amnésie. Cette supputation était absurde. Et Sherlock Holmes n'avait qu'une règle : quand une hypothèse s'avérait inenvisageable, elle devait être écartée.

Un frisson prit naissance dans sa gorge et s'enfonça loin dans son estomac, comme s'il avait avalé un verre de glace pilée.

— Dieu du Ciel, chuchota-t-il.

Tout prenait sens : c'était la raison pour laquelle la porte était fermée, le lustre immobile et son manteau égaré en chemin. S'il ne parvenait pas à accéder à son palais mental — à ses souvenirs, à sa mémoire —, c'est parce qu'il s'y trouvait déjà.

Quelque chose l'avait emmuré dans sa propre psyché… et il y était enfermé.

 

Passée la surprise initiale, Holmes rassembla ses esprits. S'il était captif de son propre havre psychique, c'est qu'il avait dû arriver malheur à son corps. Sa psyché s'était dès lors réfugiée là où elle se sentait le plus en sécurité, dans son palais mental. En somme, il n'était prisonnier que de lui-même. Néanmoins, la situation devait être grave, peut-être même désespérée : il avait dû rencontrer un péril mortel dont il n'avait pas été à la hauteur.

Un rythme entêtant se mit à battre ses tempes. Se retournant, il découvrit qu'une horloge ornait désormais un mur du vestibule. Son balancier, oscillant de gauche à droite, produisait un bruit qui, s'il n'avait rien de mécanique, apaisait étrangement ses angoisses.

— Cette horloge, c'est… mon cœur.

Effaré par sa déduction, il appliqua son poignet contre son oreille et écouta attentivement : son pouls s'était évanoui pour migrer dans l'horloge. Et le balancier ralentissait son mouvement.

— Je suis en train de mourir, dit froidement Holmes.

D'abord gagné par l'irritation, un second sentiment diffusa en lui une chaleur inattendue : face au défi à relever, à la question insoluble, au mystère à résoudre, l'excitation jaillit. La difficulté était à la fois son carburant et son moteur.

Sherlock Holmes laissa échapper un rire aigre puis, serrant les poings, se dirigea vers la porte. Il connaissait cet endroit : de fait, il l'avait construit pièce par pièce et, maintenant qu'il avait compris le tour que lui jouait son esprit, son architecture lui revenait. Cette équation était peut-être insoluble, mais elle serait sans doute sa plus belle montagne à gravir.

Le détective pénétra dans la partie de sa maison-mémoire qui abritait les archives scientifiques. Il déboucha dans une interminable galerie dont toutes les fenêtres avaient été clouées de planches. Sur des tables de consultation alignées comme dans une bibliothèque, des lampes vertes baignaient les fauteuils d'une lumière tamisée. Une odeur de tabac froid empesait les arcades qui, du côté gauche, accueillaient des rayonnages encombrés de livres, dont les dos étaient soigneusement étiquetés. À droite, à côté d'un buste de Nelson, une petite pendule ornait le linteau d'une cheminée en marbre. La mécanique tictaquait sur le même tempo obsédant que l'horloge du vestibule, et son rythme avait encore ralenti. Je dois me dépêcher, pensa le détective.

Holmes accéléra le pas et longea les bibliothèques en balayant leurs étagères familières. Il s'était mille fois rendu ici en esprit pour obtenir un renseignement sur la composition d'un précipité ou sur la résistance d'un métal. L'ouvrage qu'il cherchait reposait un peu plus loin, derrière les compilations de faits-divers, les journaux reliés par mois et par années, les comptes-rendus de colloques, les atlas et les manuels de chimie, dans un meuble spécial qu'il finit par trouver. Il passa rapidement en revue les étagères consacrées à ses propres travaux.

— Voilà.

Coincé entre son traité des cendres de tabac et son exposé en deux volumes sur les parfums, un petit volume tendu de cuir rouge attendait patiemment que son auteur le compulse. Sherlock Holmes avait écrit cet ouvrage imaginaire au fil de ses enquêtes et en avait enrichi le sommaire à chaque affaire résolue. Intitulé Morts inexplicables et agonies stupéfiantes de l'Antiquité à nos jours, ce compendium l'avait plus d'une fois tiré du pétrin.

Les pages voletèrent sous son doigt fiévreux. Son écriture fine était presque illisible et trahissait en lui le médecin qu'il n'aurait jamais pu devenir, et que son fidèle comparse John Watson avait remplacé au pied levé. Néanmoins, aucun mot ne manquait, ce qui indiquait que sa mémoire n'avait pas été endommagée.

Il parcourut les chapitres consacrés aux affaires du Signe des Quatre, du Chien des Baskerville, de l'Escarboucle Bleue et de l'Homme à la lèvre tordue, en passant par la Ligue des Rouquins, le Vampire du Sussex et les Hommes dansants. Ces enquêtes prestigieuses avaient bâti sa célébrité au même titre que d'autres, certes moins romanesques, mais tout aussi intéressantes, telles que l'Idole des Nazcas, la Guilde des Amateurs de Whisky, les Allumettes chinoises et le Géant dans la Cheminée.

Pourtant, malgré ses efforts, il ne trouva rien de comparable à sa situation présente. Il s'apprêtait à refermer le volume d'un geste rageur, lorsque ses yeux passèrent sur le chapitre consacré à l'affaire du Ruban moucheté.

— Un poison ? murmura-t-il.

Si le détective s'en référait aux battements de l'horloge, son cœur décélérait à vitesse modérée : cela excluait d'emblée une violente et douloureuse agonie. S'il s'était fait couper un bras, qu'il avait été blessé par une balle ou transpercé du fil d'une épée, son pouls se serait emballé. Ce n'était pas le cas. Quoi qu'il se trame de l'autre côté du voile, son corps n'est pas en proie aux spasmes d'un trépas imminent et, même si l'urgence existait, il avait encore un peu de temps devant lui. Watson était sans doute à son chevet et retardait l'heure du glas en lui administrant les meilleurs soins.

Dans l'affaire du Ruban moucheté, le docteur Roylott avait tué sa belle-fille en introduisant dans sa chambre une vipère rapportée des Indes dont le poison était si violent que sa morsure était capable de tuer presque immédiatement. Mais le serpent s'était finalement retourné contre le conspirateur après qu'Holmes l'ait frappé avec une canne. Le détective avait étudié l'effet des neurotoxines sur le cerveau humain, et bien qu'il puisse affirmer que le venin d'un tel serpent l'aurait foudroyé dans l'instant, le poison était envisageable pour expliquer son état.

Il reposa le livre et se dirigea vers la section de sa mémoire consacrée aux analyses toxicologiques. Il occulta volontairement les venins, trop violents, pour s'intéresser aux plantes d'Amérique du Sud. Les fenêtres barricadées de son palais mental signifiaient que ses paupières étaient maintenues fermées par une puissante drogue qui, petit à petit, paralysait ses muscles. Cette toxine le contraignait à l'immobilité et, si Watson ne trouvait pas une solution rapide, la mort par suffocation le faucherait lorsque ses poumons cesseraient finalement de fonctionner. De tels effets ne pouvaient être causés que par une essence de la famille des curares.

Il récapitula sa situation. Ce désagrément n'était pas le fruit d'un coup sur la tête. Pour avoir été plusieurs fois assommé au cours de sa carrière, le détective savait qu'en aucun cas il n'aurait pu connaître un tel épisode de lucidité. En effet, sa mémoire n'étant pas plus atteinte que ses facultés de raisonnement, son corps devait connaître une paralysie qui l'avait plongé dans l'inconscience. L'empoisonnement était patent. Restait à deviner de quelle manière il avait été contaminé par la substance toxique.

Le plancher du manoir eut un soubresaut et Holmes manqua de faire tomber le dossier qu'il tenait dans les mains.

— Je connais ce tangage.

Bondissant sur ses pieds, le détective quitta la salle des archives pour retourner dans le vestibule. Là, il s'élança à l'assaut des grands escaliers, frôla une armure montée et s'engouffra dans un couloir qui filait en ligne droite le long de l'aile principale.

— Réfléchis, réfléchis, répétait-il en enfilant le corridor qui n'en finissait pas.

Ses jambes avaient maintenant regagné toute leur motricité. Il ignora plusieurs cabinets garnis de commodes, d'armoires, de bibliothèques et de casiers à documents — chacun d'entre eux contenait des informations dont il aurait peut-être besoin un jour, mais pas pour le moment — et poussa la porte d'un petit salon dans lequel reposaient des maquettes de bateaux sous cloche. Dans le coin, près des tentures, trônait une mappemonde dont l'axe avait été sculpté dans une essence noble. Holmes caressa le globe tendu de cuir, sur lequel les stylets des géographes avaient gravé les frontières du monde, et s'approcha d'un bureau où plusieurs cartes maritimes s'empilaient en mille-feuille. D'instinct, il roula celles qui ne correspondaient pas à son idée et s'attarda sur une reproduction du cours de la Tamise. Suivant ses méandres du doigt, il s’empara d’une chandelle qui brûlait sur la table et saisit une loupe déposée à côté.

Eurêka !

Les secousses qu'il avait d'abord prises pour des vertiges étaient en réalité causées par les remous caractéristiques des écluses qui parsemaient le fleuve royal. S'il en croyait l'odeur sentie plus tôt, ils voguaient vers Londres, de retour d'un voyage qui leur avait fait traverser la Manche. Holmes, qui se connaissait par cœur, pouvait déjà en tirer quelques déductions.

— Je ne suis pas du genre à me déplacer inutilement : si j'ai donc choisi la voie maritime, c'est que j'obéissais à une volonté de discrétion. La calèche, ou même le train, auraient été plus rapides, mais aussi plus visibles. Une mission secrète ? Ha ! Je n'y comprends rien !

Furieux, Holmes renversa les cartes et jaillit hors de la pièce. Dans le couloir, une horloge martelait son tic-tac sinistre encore plus lentement que tout à l'heure.

— Revenu par le fleuve, sur un bateau, par le chemin des écluses, il s'agit bien entendu d'un voyage discret ! Quelle est la destination la plus évidente d'une telle équipée ? Allons, la réponse est ici, quelque part…

Holmes remonta le corridor aussi vite que ses pieds pouvaient le porter et se dirigea vers une autre aile de son palais mental. Il pénétra dans une chambre dont le lit était recouvert de livres d'Histoire et où régnait un désordre improbable. Le détective se fraya un chemin dans le capharnaüm et plongea les mains dans un tas de vieux papiers.

— Traités de paix, armistices, déclarations de guerre… Inutile, stupide, lassant… Ennuyeux !

Dans un soupir, il passa à l'étude d'un second tas.

— … échanges commerciaux, tractations économiques, négociations de prisonniers… Non, non ! Ce n'est rien de tout cela.

Excédé, Sherlock Holmes envoya valser la paperasse.

— C'est forcément ici.

Ses yeux se posèrent sur une commode où gisait une boîte à musique. Le détective effaça la distance qui l'en séparait et essaya d'ouvrir les tiroirs, en vain. Ce n'était pas normal. Dans sa mémoire, aucune porte n'était jamais verrouillée. Ces précautions n'étaient pas nécessaires, puisque lui seul avait accès à son palais mental. Il éclata soudain de rire, mystifié par son propre génie.

— Raison d'État ! s'exclama-t-il. Un document codé, dont le contenu se trouve dans cette commode et dont j'ai volontairement oublié le propos. Il n'y a pas plus de trois commanditaires possibles pour cette affaire.

Il tourna les talons et posa ses mains sur ses hanches. Au milieu de la pièce, trois personnages de haute stature le dévisageaient. Sherlock Holmes reconnut à sa barbe, son ample moustache et son profil d'aigle le président français Sadi Carnot. À sa gauche, un homme au physique d'acteur de théâtre dont les moustaches noires s'érigeaient vers le ciel scrutait le détective : affublé d'un uniforme militaire, Guillaume II, troisième empereur allemand et dernier roi de Prusse, lui adressa un sourire pincé. Enfin, assise à la droite de Carnot sur une chaise aux faux airs de trône, le regardait d'un œil sévère la figure ronde et austère de la Reine Victoria.

Sherlock Holmes s'inclina, puis ordonna à la monarque de quitter la pièce. La petite femme se leva et disparut sans protester. Holmes savait qu'une telle mission n'avait pu lui être confiée que par sa propre souveraine. Mais concernant le second protagoniste, son cœur balançait entre le Français et l'Allemand.

Le détective enclencha le mécanisme de la boîte à musique d'un tour de manivelle. Dans un crissement d'engrenages, une mélodie tintinnabula dans la chambre.

An der schönen blauen Donau, récita Holmes. Un souvenir crypté. Johann Strauss… Le Beau Danube Bleu.

Le détective fit volte-face et pointa du doigt Sadi Carnot.

— Une alliance secrète contre le Kaiser, n'est-ce pas ?

Le président français sourit. Holmes éclata d'un rire grave.

— La France et l'Angleterre unies contre l'Empire. Une missive scellée à porter à Paris, pour être confiée en mains propres au chef de l’État. Un bateau pour rentrer à Londres… et un empoisonnement au retour ?

La commode disparut. S'il ignorait toujours le contenu de la lettre, il savait pourquoi le meuble avait été verrouillé.

Laissant derrière lui les deux hommes, le détective revint sur ses pas et manqua de se prendre les pieds dans l'armure. Il descendit dans le vestibule où reposait le vase et reconnut la fleur qu'il n'avait pas su identifier plus tôt.

— Le curare est extrait de certaines lianes d'Amazonie, mais son ingestion n'est pas dangereuse : seule l'introduction de la toxine dans le sang l'est.

Le sol se déroba sous ses pieds tandis que le rythme des pulsations de la pendule décélérait encore. Tempus fugit. Le curare impliquait une blessure : pour s'infiltrer dans les vaisseaux sanguins, le poison devait, par exemple, avoir été badigeonné sur la pointe d'une flèche.

— Cela n'a aucun sens.

Sherlock Holmes s'imaginait assez mal une attaque d'indigènes en pleine campagne anglaise. Un couteau aurait pu faire l'affaire, mais il excellait dans le maniement des armes, et en particulier des lames. À moins d'avoir été poignardé dans le dos, il ne voyait pas comment il aurait pu se faire surprendre. De plus, un tel raffinement était incompatible avec un résultat si définitif, sans compter qu'il n’éprouvait aucune douleur. Si le curare paralysait les muscles, il n'inhibait pas les fonctions de perception du cerveau : la preuve en était son étonnante capacité de raisonnement restée intacte. S'il était blessé, il aurait dû ressentir quelque chose. Mais à part ses vertiges, aucune chaleur ne l'incommodait, ni aucun picotement.

— Il doit y avoir autre chose.

Le détective trépigna et imagina le moyen par lequel il aurait pu être empoisonné, sans pour autant souffrir d'une grave blessure. La maison tressautait sur ses fondations. Il n'avait plus beaucoup de temps.

Un cliquètement métallique le tira de sa réflexion. À son plus grand effroi, il constata en se retournant que l'armure disposée au sommet des escaliers avait pris vie et se dirigeait vers lui d'un pas lourd, le glaive serré dans le gantelet.

— Arrière ! s'exclama-t-il.

Sherlock Holmes s'empara d'un sabre suspendu au mur et engagea la joute. Aucun danger ne le menaçait vraiment : il ne s'agissait que d'une manœuvre de son esprit pour le mettre sur la voie. L'épée symbolisait l'arme. Quant à l'armure, elle dissimulait sous son heaume le visage du commanditaire.

— Dévoile-toi ! s'écria-t-il.

Le détective ferma les paupières et continua l'échange en aveugle. Qui voudrait s'emparer du secret le mieux gardé du royaume — peut-être d'Europe —, à part un brigand d'envergure internationale ? Il fallait quelqu'un de fondamentalement cupide, capable de monnayer cette information auprès du Kaiser. Forts du succès de leur mission, Holmes et Watson avaient rembarqué pour Londres, sans s'imaginer qu'une terrible menace était montée avec eux.

— Pourquoi m'avoir drogué, s'il s'agissait de me soutirer une vérité ?

Si l'empoisonneur avait visé Watson, Holmes aurait possiblement consenti, dans un premier temps et au nom de l'indéfectible amitié qui le liait à son bon docteur, à trahir un secret d'État. Mais quel intérêt y avait-il à assassiner à petit feu celui qui aurait pu détenir l'information ? C'était absurde. Grotesque. Idiot.

L'évidence le frappa : le poison ne lui avait jamais été destiné, mais visait son compagnon de voyage. Cet imbroglio dramatique fournissait au conspirateur un moyen de pression d'une intensité qu'il n'aurait jamais obtenue par la seule violence. Les victimes avaient été interverties par erreur.

Cette méprise ne pouvait signifier qu'une chose : le poison se trouvait dans une assiette, qui avait ensuite été servie à la mauvaise personne. À bord d'un bateau, il ne voyait qu'une façon dont la substance avait pu être libérée par une blessure à l'intérieur de son corps : des arêtes de poisson trempées dans le curare. L'une d'entre elles, suffisamment aiguisée — peut-être même taillée avant d'être replacée dans l'animal —, s'était logée dans sa gorge et avait expulsé le suc mortel dans ses veines.

— Il n'y a pas deux crapules capables d'imaginer un plan pareil ! tonna le détective.

D'une botte imparable, Holmes fit sauter le heaume du chevalier. James Moriarty, haletant, le visage pourpre et le front luisant, le dévisagea comme si tous les démons des Enfers le possédaient.

Holmes connaissait ce funeste personnage pour l'avoir affronté plus d'une fois sur son terrain. Sa toile était celle du crime organisé, des malversations financières, des pots de vin et du terrorisme. Ce criminel malfaisant réussissait à faire fondre les inculpations comme neige au soleil, et Holmes s'était juré de confondre ce loup dont le faciès grotesque peuplait ses nuits de cauchemars.

D'un grand coup de pied, Holmes envoya le Napoléon du crime valdinguer contre la rambarde. L'armure explosa sur le sol dans un formidable tohu-bohu. Son occupant avait disparu.

— Le plan n'a pas fonctionné. Moriarty n'a donc pas dû se dévoiler à Watson, qui doit penser qu'il s'agit d'une grave intoxication alimentaire. Mais si nous sommes sur un navire, tout n'est pas perdu : le malfrat est encore à bord !

Holmes se précipita de l'autre côté du hall et pénétra dans un immense atelier aux baies vitrées condamnées, qui contenait une gigantesque sculpture inachevée représentant un gisant. L'effigie mortuaire était à l'image du détective, figé dans l'immobilité des derniers instants. Ivre tant de colère que d'avoir réussi à percer le mystère, l’enquêteur se rua sur les fenêtres et tenta de défoncer les planches à grands coups d'épaule.

— Watson ! cria-t-il. Watson !

Le jour perça la pièce et un rayon de soleil tomba sur le visage de pierre. Holmes se jeta sur la statue et, délaissant le burin, s'employa à modifier la position du gisant en tirant sur ses membres de toutes ses forces.

— Le poisson ! s’époumona-t-il. C'est un empoisonnement, Watson, les arêtes, le curare ! Il faut stopper Moriarty ! Il avait accès aux cuisines, il doit donc encore se trouver sur le bateau, peut-être déguisé en commis ou en serveur… Watson !

Le sol trembla. Les tempes du détective se percèrent d'une douleur insoutenable. L'horloge du vestibule claqua une dernière fois, avant de se taire. Un silence glacial s'abattit sur la maison.

Sherlock Holmes ferma les yeux et tomba à la renverse.

 

Au chevet du lit d'hôpital, le docteur Watson consultait d'un air inquiet le dossier médical du détective. Le locataire de Baker Street leva une paupière. Une vilaine humeur empesait sa poitrine comme un sac de farine, sa langue était pâteuse et son estomac en charpie. Le monde était tellement… dense.

— Vous semblez préoccupé, John, dit l’enquêteur non sans mal.

— Bonté divine, s'exclama Watson, Sherlock Holmes est réveillé ! Vous avez frôlé le trépas, mon ami !

Le détective se redressa. Sa gorge était un nœud de douleur et la tête lui tournait encore, mais il était en vie.

— Moriarty ?

— Envolé. Selon vos instructions, nous avons passé les cuisines et la salle des machines au peigne fin, mais l'oiseau était déjà parti.

— Mes instructions ? Vous m'avez donc entendu ?

— Vous murmuriez dans votre délire. J'ai d'abord pris vos paroles pour des divagations, car j'avais soupçonné que le poisson n'était pas pour rien dans votre condition. Mais lorsque vous avez soufflé le mot curare, alors j'ai compris qu'il fallait au plus vite vous administrer les soins idoines. Je n'avais rien deviné, et vous aviez vu juste, mon ami, comme d'habitude. Bon sang, comment avez-vous pu résoudre ce mystère plongé dans l'inconscience ?

Holmes sourit.

— Il n'y a pas de miracle, mon cher Watson, pas plus qu'il n'existe de coïncidences : il y a seulement des faits et, de là, des déductions à effectuer.

Les deux hommes échangèrent un regard complice. Le docteur lui tapota le bras et secoua la tête.

— Vous pourrez quitter l'hôpital d'ici quelques jours. Bon sang, vous m'avez fait une peur bleue, Holmes.

Le détective toussa.

— J'étais pourtant dans le meilleur endroit au monde.

Levant une main tremblante, il posa son index sur sa tempe.

— Tout est ici, John, dans mon palais.

— C'est positivement incroyable.

— Incroyable ? Non, mon cher Watson : élémentaire.

Le médecin hésita entre éclater de rire et se mettre en colère, mais finit par se laisser submerger par l'hilarité.

— Vous êtes impayable, Sherlock.

Sur ces mots, le docteur Watson salua son ami et, aussi apaisé qu'émerveillé, quitta l'hôpital, héla un cab et regagna Baker Street.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©