Imaginaire en danger : pour rester accessible, la culture partagée doit être partageable

Tout le monde s’accorde là-dessus : la manière dont nous participons à la culture – qu’il s’agisse de la fabriquer ou d’y répondre – a été bouleversée par internet. Nous sommes plus nombreux chaque jour à nous y impliquer, qu’il s’agisse de publier une histoire, de mettre en ligne une vidéo de vulgarisation scientifique sur YouTube ou la critique d’un film sur son blog. Plus généralement – et j’avais eu l’occasion de l’expliquer dans la vidéo ci-dessous – nous sommes tous et toutes des créateurs : nous faisons vivre un écosystème culturel dans lequel tout le monde crée et commente à la fois, où on apprend des uns pour mieux apprendre aux autres, où ce que l’un pense d’une œuvre influence la fabrication de celle d’une autre. La création alimente la création. 

Brian Eno et le concept de scenius

Brian Eno (qu’on ne présente plus) décrit ce phénomène de participation culturelle avec un mot que je trouve très bien trouvé : le scenius. Construit en opposition au genius (le génie tant vanté par l’imaginaire collectif et les industries culturelles), le scenius se rapproche de notre génie collectif dans le sens où il reconnait l’existence d’un écosystème aux maillons intriqués plutôt que celle d’une pyramide hiérarchique avec d’un côté l’artiste génial et de l’autre le public passif et ébahi.

Le scenius reconnaît qu’il existe des « scènes » (nous parlerions de communautés) au sein desquelles se développent et s’enrichissent des idées à mesure qu’elles sont manipulées par les uns, retordues par les autres, remixées par les suivants, avec parfois des accomplissements notables sous la forme de succès d’estime ou commerciaux. La communauté entière se félicite de ces succès, qu’elle s’approprie pour les re-digérer, encore et encore, et ainsi de suite. Il s’agit de faire confiance à un groupe –constitué parfois de millions d’individus quand il s’agit de larges franchises comme Harry Potter ou Star Wars, et d’autres fois de quelques dizaines – pour faire vivre ces scènes, ces imaginaires communs.

Le concept de scenius reconnait que nous ne créons jamais à partir de rien, mais en nous inspirant des autres et en transformant ce que nous avons nous-mêmes ingéré. Et quand je dis « créer », je ne réduis pas mon propos aux seuls artistes, mais à tous les autres membres du scenius : le public, les blogueuses, les commentateurs, les personnes qui ne font même qu’en parler simplement devant la machine à café, toutes et tous participent à bâtir l’imaginaire commun au moins autant que les artistes concerné.e.s en enrichissant le scenius. En ce sens, le scenius recoupe le concept de continuum culturel.

Mais le plus important sans doute, c’est que nous nous bâtissons intérieurement – que nous le voulions ou non – en participant à ces scenius. Nous sommes ce que nous lisons, ce que nous écoutons, nous nous construisons par les peintures que nous admirons, nous devenons les films que nous regardons, les débats auxquels nous assistons, les conversations auxquelles nous participons – et nous pouvons nous construire en accord ou en opposition vis-à-vis d’eux, ou encore dans l’indifférence qu’ils suscitent en nous.

Dès lors, notre responsabilité est immense.

“Egosystème” vs “Ecosystème”, illustration par Austin Kleon

Se construire en tant qu’humain, à quel prix ?

Puisque notre culture est ce qui nous construit en tant qu’êtres humains, nous avons un devoir envers cette culture : la protéger, la respecter et la disséminer. Mais la culture elle-même a un devoir envers la communauté qui la maintient : rester facilement accessible. Car sans elle, nous ne pouvons pas devenir des personnes plus complexes, plus nuancées. Nous ne pouvons pas nous construire correctement. Or la culture n’est pas nécessairement accessible facilement.

D’abord, elle est parfois soumise à des barrières géographiques : il faut se déplacer pour assister à un spectacle, se rendre dans une librairie ou une bibliothèque. Internet tend à gommer ce problème, mais ne le résout pas entièrement. Mais l’accès à la culture est surtout soumis à des barrières économiques : il faut payer pour entrer dans un cinéma ou louer un film en VOD, pour écouter un album en streaming (qu’il s’agisse de payer via abonnement ou par l’écoute de publicité – on paye en temps de cerveau et en pollution intellectuelle) ou pour lire un roman.

Dès lors que l’accès au scenius rencontre des barrières pécuniaires, il n’est donc plus garanti pour toutes et tous : il dresse des murs entre riches et pauvres, entre ceux qui ont les moyens de se l’offrir et celles qui ne l’ont pas. Bien sûr, il existe des palliatifs auxquels les défenseurs du système actuels ont tôt fait de renvoyer la contestation : bibliothèques municipales, prêts entre amis, séances de cinéma à prix réduits, etc. Mais c’est oublier que :

  1. l’offre n’est pas exhaustive : on ne peut lire, écouter, emprunter que ce qui est disponible pour de tels usages ;
  2. l’offre n’est pas accessible, dans le sens où elle est certes gratuite ou à prix réduit, mais elle souffre de conditions d’accès par ailleurs très contraignantes (connaître quelqu’un qui possède le livre, se trouver proche d’un lieu qui diffuse un film, etc)
  3. l’offre ne suscite l’intérêt que d’un public déjà acquis et ne touche pas tous les publics : on a beau vanter l’excellence de nos bibliothèques, certaines personnes ne s’y rendront jamais car elles n’y sont pas sensibilisées ou ce mode de fonctionnement ne fait pas partie de leur scenius. Ce n’est pas parce que les Restos du Cœur existent que les gens ne rencontrent pas de problème pour se nourrir.

Ce problème d’accessibilité a de terribles conséquences : il renforce l’entre-soi et éteint la curiosité pourtant nécessaire à l’extension du scenius et à la construction intérieure. En résumé, les personnes pauvres qui n’ont pas les moyens (économiques ou imaginaires) d’aller voir plusieurs films privilégieront le blockbuster hollywoodien – un scenius plus accessible, souvent plus creux aussi – à un autre film plus exigeant ou moins mainstream. On se retrouve avec des foules lobotomisées, abreuvées des mêmes scenius sans âme car essentiellement bâtis sur des exigences de rentabilité commerciale. En résultent des fossés encore plus profonds, et un accès à la culture toujours plus balisé.

Ne plus être obligés de regarder dans la même direction, mais former des communautés de regards / photo par Davide Ragusa, via Unsplash

Légaliser

Puisque nos participons tous et toutes à construire la culture dans un grand continuum ou à travers nos scenius ingénieusement imbriqués, la culture doit nous être accessible. C’est seulement à ce « prix » que nous pouvons nous construire en tant qu’individus.

Dès lors il n’existe pas une multitude de solutions : la légalisation du partage non-marchand est inévitable. Celui-ci existe déjà par le biais de solutions propriétaires (Apple par exemple avec ton système de partage familial), mais nous devons l’entendre à l’ensemble de la société : dans le strict contexte des échanges non-commerciaux (par de vente, pas de publicité non plus), chacun doit pouvoir être libre de copier, d’échanger, de télécharger, d’accéder à n’importe quel contenu culturel. Avoir accès à plus d’œuvres et de savoirs ne rendra pas notre temps extensible, bien sûr. Mais en intégrant cette donnée à l’écosystème et à l’échelle de plusieurs générations, ce sont tous nos comportements culturels qui en seront modifiés, peut-être bouleversés.

Les droits culturels de l’humanité impliquent des notions de non-exclusivité et de réciprocité : si quelqu’un profite d’une œuvre, n’importe qui doit pouvoir en profiter tout autant, à commencer par la personne qui l’a créée. La légalisation du partage non-marchand, mais aussi des usages non-marchands (remix, réinterprétation etc), répond à ces critères puisque si le public a le droit d’accéder à l’œuvre, l’artiste a elle aussi droit d’accéder à toutes les autres œuvres pour s’en nourrir et enrichir le continuum. Elle n’exclue pas non plus les usages marchands, indispensables à la survie des artistes et des travailleur.se.s en général, la seule question étant de savoir si les deux usages entrent en concurrence. Si oui, un système de compensation (par exemple sous la forme d’une licence globale) pourrait être instauré.

 Jerkface – photo de Jon Tyson via Unsplash

En résumé

Chacun à notre échelle, nous participons à la construction d’un imaginaire culturel commun et partagé. Mais cet imaginaire est menacé de colonisation et de désertification : si nous n’intervenons pas, nous risquons de voir le continuum culturel s’assécher au profit de quelques uns, toujours plus riches de contrôle et d’argent.

Nous devons être conscients de cette menace pour réagir et proposer des solutions. Un monde dans lequel les œuvres et les connaissances circuleraient librement n’apparaît dès lors plus seulement comme un futur désirable, mais comme une nécessité absolue pour la construction des individus et l’épanouissement des communautés culturelles qu’ils et elles composent.

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Photo d’illustration : Felix Mooneeram, via Unsplash

2 pensées sur “Imaginaire en danger : pour rester accessible, la culture partagée doit être partageable”

  1. « On se retrouve avec des foules lobotomisées, abreuvées des mêmes scenius sans âme car essentiellement bâtis sur des exigences de rentabilité commerciale. »
    Hiérarchiser les scenius ne fait-elle pas d’un « écosystème » un « égosystème » ?

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