Humains trop humains : rivalité et jalousie chez les auteurs

À croire que l’univers conspire à me faire écrire cet article : depuis que Martin Page me l’a gentiment suggéré sur Facebook, je viens de participer à mon troisième échange en moins de 24 heures sur le sujet. La jalousie et la rivalité dans le petit monde de l’édition et des auteurs, c’est un peu comme une tache qu’on n’aurait jamais remarquée sur un vêtement qu’on aime bien : dès qu’on la pointe du doigt, on ne voit plus qu’elle.

Les auteurs sont des humains comme les autres, ce n’est une surprise pour personne : aussi beaux, généreux et surprenants que les autres parfois, et aussi vils, mesquins et égoïstes d’autres fois. Les écrivains — les artistes en général — ne dérogent pas à la règle qui fait de nous des êtres soumis à nos émotions primaires, celles qui viennent du ventre et qui nous obligent parfois — mais nous obligent-elles vraiment ? — à nous comporter d’une façon contraire aux bonnes mœurs ou à penser des choses dont nous retirons une certaine honte.

Le péché de l’auteur tient dans le simple fait qu’il est celui qui ose prendre la parole. Le problème, c’est qu’en tant que créatures de communication, nous prétendons à la réciprocité : si je crie, il faut que quelqu’un me réponde. Or, cette obligation n’existe nulle part. Personne n’est obligé de vous lire, d’acheter votre manuscrit ou de simplement manifester le moindre intérêt pour votre travail. Personne. L’attention, la compassion, l’empathie sont des denrées rares dont nous devons travailler à répandre les bénéfices et à vanter les vertus. Et comme toute denrée rare, celles-ci sont convoitées.

Rust.rost

Comme tout le monde, il m’arrive d’être jaloux. C’est un sentiment qui ne m’est pas étranger, loin de là. Pour commencer, je suis parfois jaloux du succès des autres. Même si la publication d’un roman d’un confrère dans une maison d’édition que j’apprécie me remplit de joie pour le dit-auteur, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine pointe d’amertume, de ressentiment, de colère parfois — oui, on peut aimer et haïr en même temps, il n’y a rien d’étrange. Ce sentiment ne reste jamais longtemps, il s’évapore bientôt et devient du carburant, du fuel pour mon moteur : “s’il y arrive, c’est que je peux le faire aussi”. On sous-estime l’importance du ressentiment dans le processus créatif. C’est un propulseur puissant, quoique souvent inavouable.

Et puis je me reprends vite en me disant que c’est assez normal que je n’ai rien publié depuis longtemps, puisque ça fait des années que je n’ai pas envoyé de manuscrits à un éditeur (difficile d’être édité dans ce cas de figure). Il y a une forme de démonstration dans la publication qui me laisse parfois perplexe, mais on ne peut pas prétendre à vivre de l’écriture sans s’y confronter. Ce sera bientôt dans les tuyaux, je me dis, et c’est vrai, j’enverrai bientôt mes manuscrits. On se rassure comme on peut. Comme quoi on peut éprouver des émotions négatives sans pour autant avoir des raisons valables de les ressentir. Ça arrive comme ça, et bien peu sont épargnés. Ne faites pas les innocents.

Mais quand la jalousie n’est plus le moteur d’autre chose que du repli sur soi et du ressentiment ressassé, quand elle n’est plus transcendée, cristallisée, alors la jalousie se transforme en bouchon. Elle devient une masse sombre, qui non seulement enténèbre celui qui l’éprouve, mais possiblement aussi ceux qui la subissent. C’est quelque chose qui grignote, qui coupe l’essence même de la créativité puisqu’elle n’est plus là pour propulser, mais pour contrecarrer, annihiler, détruire. Certains artistes ont tout perdu à ruminer leur soif de vivre la vie de l’autre : leur créativité, bien sûr, mais aussi leurs amis, quelquefois même le goût d’exister en tant que soi.

Mephistopheles2

Je lis souvent sur Twitter les remarques d’auteurs qui ont remarqué certains avis négatifs sur leurs ouvrages écrits par des utilisateurs au profil douteux, avec par exemple une critique dithyrambique sur un ebook auto-édité et une autre acerbe sur un livre en concurrence directe. Bien sûr, c’est peut-être un hasard ou de la paranoïa, mais pas toujours. Tout le monde sait que les avis sont le nerf de la guerre sur internet et qu’une critique négative peut défaire la réputation d’un livre en un clin d’œil… alors certains ne se privent pas d’utiliser les armes à leur (minuscule) portée, en démontant les autres pour se mettre en valeur par contraste. Cette pratique existe, comme en témoigne le célèbre cas des fausses critiques de RJ Ellory qui, comme l’article le souligne, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le trafic de critiques et de notoriété est monnaie courante sur le net, et il y a fort à parier qu’il fonctionnera encore longtemps : comme les discours populistes, rétrogrades, faciles, ils sont plus facilement assimilés par les “oreilles du ventre”. En somme, comme toute addiction, sombrer dans la jalousie et ses effets néfastes est souvent beaucoup plus facile que de s’en extraire.

Les petites mesquineries en société sont le lot courant des auteurs de tout poil : petites remarques acerbes sur les chiffres de vente des concurrents, soupçons de collusion, rumeurs de coucheries intéressées, tout est bon pour entraîner l’autre dans sa propre spirale déclinante. Mais tout est question de projection : ce que l’on reproche aux autres, c’est souvent ce que l’on voudrait pouvoir avoir le courage de se reprocher à soi. Ces manipulations sont néfastes, bien entendu : elles dégradent les bonnes ambiances, créent des clans, sabotent les amitiés au nom de la soif du pouvoir — car de quoi est-il question si ce n’est de pouvoir ? Nous sommes parfois ce sorcier maléfique des contes de fées qui veut étendre son emprise sur le royaume tout entier. Nous rêvons de voir les visages moqueurs baisser le front et s’incliner, vaincus. Nous voulons conquérir des territoires revendiqués par d’autres, et il y a peut-être là quelquefois du prédateur enfoui dans nos tréfonds qui ressurgit parfois. Ces sentiments, je pense qu’ils sont ordinaires. Rien que de très banal. Il suffit de les considérer un instant pour voir qu’ils ne sont que des châteaux de carte, et qu’il suffit de souffler pour qu’ils s’effondrent. C’est quand on commence à croire ces sentiments, à les considérer comme légitimes, que les ennuis débutent.

Les ennuis débutent parce que nous voulons trop bien faire — ou trop mal. Par souci de réussir aussi bien que l’autre, nous allons par exemple vouloir le copier, au risque de nous aliéner la sympathie du créateur que nous admirons (personne n’aime être plagié ou repris sans autorisation explicite), sans compter qu’en nous attribuant le travail de l’autre, on perd tout l’intérêt de la création, qui n’est avant tout qu’une expression sincère (et positive) du Moi-Je. On risque également de dénaturer son travail en se conformant à des règles de création trop strictes, à des gimmicks, à des trucs repêchés à droite à gauche, chez l’un et chez l’autre, qui, loin d’améliorer l’œuvre, l’affaiblissent et — surtout — la rendent insipides. C’est aussi la raison pour laquelle je n’aime pas multiplier les betalectures. À vouloir trop plaire à trop de monde, on se dilue.

On va également essayer de dramatiser, d’entraîner les autres avec soi dans la spirale du déclinisme et du “c’était mieux avant”, parce que “si je n’y arrive pas, il n’y a pas de raison pour que les autres y parviennent”. On décourage, on empêche, on dévalue, on se moque, on met des bâtons dans les roues, au risque de perdre toute énergie propre et de s’égarer sur la route. Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions.

La jalousie mutuelle des auteurs nous entraîne aussi sur des sentes plus glissantes, comme celle de l’individualisme. Les auteurs sont l’une des professions qui manquent le plus de cohésion syndicale, par exemple, même si des syndicats existent et que la plupart font un boulot remarquable. Il y a ce culte du chacun pour soi plutôt que du “chacun en soi”, qui nous amène à penser que si un auteur publie un livre, c’est forcément au détriment d’un autre… mais c’est une illusion. Personne ne prend la place de personne. Personne ne vole des lecteurs aux autres. Personne n’a “trop de talent pour se satisfaire de la médiocrité ambiante”. Il n’y a que de la jalousie, des blessures mal refermées, des problèmes que personne n’entretient et n’attise mieux que soi-même.

L’envie est une force qui ne nous quitte jamais et, quelquefois, cette envie est motivée par des desseins plus sombres que d’habitude. Ce n’est pas un mal. Il y a aussi de la puissance dans la noirceur. Mais sitôt que la noirceur cesse d’habiter en nous pour coloniser l’extérieur, elle n’est plus le moteur : elle devient un obstacle supplémentaire sur notre propre route.

Bandeau : Worms — by Wahj (via Flickr, BY-NC-ND 2.0)

6 pensées sur “Humains trop humains : rivalité et jalousie chez les auteurs”

  1. Personne ne vole des lecteurs aux autres. Personne n’a “trop de talent pour se satisfaire de la médiocrité ambiante”.

    Et c’est en décloisonnant, désappropriant les lecteurs, partageant les bons échos, les bonnes découvertes (même « médiocres ») que le nombre même de lecteurs pourra augmenter, et aider ainsi les auteurs dans l’ensemble…

  2. Très bon billet, comme toujours. J’ajoute que les auteurs doivent aussi apprendre à gérer la jalousie… des autres à leur égard, parce qu’on peut se retrouver objet de jalousie pour les raisons les plus idiotes, et que l’hostilité peut être très pesante. Un sujet lié, c’est celui des conversations entre auteurs. Je suis toujours frappée du côté ‘la mienne est plus grosse que la tienne’ dans les dialogues avec d’autres auteurs, même amis. Beaucoup de gens glissent des chiffres de vente, des ventes à l’étranger, des nominations à des prix, au milieu de phrases qui n’ont rien à voir. Je dois dire que je trouve ces antagonismes et ces insécurités très fatigantes et que c’est l’une des raisons pour lesquelles je recherche rarement la compagnie de mes confrères et consoeurs…

  3. C’est sûr les auteurs sont des gens comme les autres. Mais je me demandais si leur sensibilité ne venait pas exacerber ce que vous écrivez. J’ai l’impression que pour écrire, il faut forcément mettre un peu de soi dans ce qu’on écrit et que du coup il s’agit d’une remise en cause de soi en tant que telle en plus de son travail. Après je dis ça, je n’ai jamais écrit donc c’est pure hypothèse de ma part.

  4. Les problèmes reviennent un peu dans toutes les communautés. Chez les développeurs logiciels, on se bat en ligne un peu pour la renommée, la gloire, pour que notre blog soit visible. Chez les archers, la saine compétition prévaut la plupart du temps, avec même de l’entraide ou des gestes chevaleresques entre concurrents, mais cela se perd un peu, et j’ai eu quelques coups bas dans le passé. Je ne suis pas encore assez grand auteur pour faire de l’ombre à d’autres, aussi j’en profite en attendant 😉

  5. Je suis entièrement d’accord avec cet article! Et surtout cette phrase: « Personne ne prend la place de personne. Personne ne vole des lecteurs aux autres. »

    La jalousie, c’est tous les jours, et pas simplement de la part des auteurs; aussi des maisons d’éditions. Les « bâtons dans les roues », oh que oui! Et j’en ai été plus que témoin. Là où l’on croit que la passion de la littérature unifie, en réalité, elle divise… C’est un triste constat.

  6. Bonjour,

    De cet article, je retiens surtout «Ce sentiment ne reste jamais longtemps, il s’évapore bientôt et devient du carburant, du fuel pour mon moteur : “s’il y arrive, c’est que je peux le faire aussi”.» car c’est très vrai.

    Je vais avoir le plaisir de découvrir votre nouvelle dans Moisson d’épouvante… 🙂

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