Hors des sentiers battus, écrire et faire lire autrement

La publication de mon précédent article m’a libéré d’un poids en même temps qu’elle m’a aidé à rebondir. Parfois les choses qui ruminent dans nos ventres ont besoin d’être posées, écrites, puis diffusées aux autres pour fabriquer de l’écho et surtout du sens. C’est aussi une manière de définir un point de départ, un statu quo. Le statu quo, en dramaturgie, c’est une situation de départ : il ne se passe rien, mais un incident déclencheur va venir bouleverser l’équilibre. Quelquefois cet incident est un mot, une phrase, une idée toute simple. Dans tous les cas, le cycle de l’habitude est brisé. On voit soudain le monde d’une autre manière. Vous êtes quelques un·es à y avoir vu un moment de déprime. Le ton était un peu crépusculaire, mais il n’y avait pas vraiment de tristesse. J’avais juste besoin de poser ces mots, de les sortir. Et j’ai sacrément bien fait. Parce qu’une énergie nouvelle est née de cette publication.

Je crois que l’essentiel de nos frustrations, en tant qu’auteurs·trices débutant•es ou confirmé·es, vient du fait que nous nous conformons à un schéma d’évolution qui ne peut pas être satisfaisant. Ce schéma, nous ne l’avons pas été inventé : il nous a été fourni en kit, prêt à être monté, par l’histoire d’abord, puis par l’économie et par la société. C’est le parcours du combattant de l’artiste : commencer tout en bas, se faire remarquer, publier une première œuvre, espérer un succès, puis recommencer jusqu’au sommet, chaque publication assimilée à un barreau supplémentaire de l’échelle gravi, une marche supplémentaire montée en direction du podium, du panthéon, de la postérité. Soit. Le problème avec ce schéma, c’est qu’il est fondamentalement source de déception, parce que quelle que soit la marche ou le barreau sur lequel on se trouve, il y a toujours un barreau plus élevé que le nôtre, un objectif supérieur, qui nous fait immédiatement oublier où nous nous trouvons pour nous faire nous projeter jusqu’au prochain stade. Dès lors, on ne pense plus à ce qu’on a, mais à ce qu’on aimerait encore obtenir. Ce n’est pas un schéma qui ne s’applique qu’à l’art. Ça fonctionne avec à peu près tout.

Être publié par une grande (ou au moins respectable) maison d’édition, c’est un peu l’étrier auquel on rêve tous de mettre le pied. Parce que notre besoin de reconnaissance et d’acceptation par nos pairs est un fait : être publié n’est pas une fin en soi, mais permet de gagner de l’argent (un peu) et surtout d’accéder à certaines portes autrement fermées (les demandes de subvention, les résidences d’écriture, les ateliers, les rencontres dans les écoles, les dédicaces, les invitations en salons, etc). Cela permet aussi d’éviter le regard gêné, voire déçu, des gens avec qui on discute en soirée et qui nous demandent invariablement si on peut trouver nos livres en librairies (ce à quoi nous répondons que non, mais qu’on peut nous lire sur internet, mais il y a cette mine déçue, ce regard un peu compatissant, que nous connaissons bien). Parce que l’establishment répond à des structures, à des schémas, à des organisations séculaires. Que tout ce qui ne se conforme pas à ces schémas est jugé hors-norme, et donc hors-respectabilité. D’où notre désir de suivre ces voies dégagées, de les faire nôtres, de nous parer des honneurs que les autres, jalousés, ont déjà reçus, plutôt que d’en inventer de nouvelles.

Mais voilà, ces mots une fois posés là où ils sont, je me rends compte à quel point tout ça est vain. Peut-être même idiot, oui, à ce point-là. L’époque nous a donné l’informatique (les moyens) et internet (le vecteur, le medium), qui à eux deux forment juste le terrain de jeu le plus excitant et le plus dingue dont on puisse rêver en tant que créateur·trice. L’impression n’est même plus un problème. La seule chose — et pas des moindres — que ça change, c’est que nous n’avons plus accès aux outils des chemins balisés. Nous ne postulons plus aux récompenses offertes à ceux qui les suivent. Jusqu’à présent j’ai vécu cela comme un manque, une amputation de mes possibilités : si je m’auto-édite chez Amazon, par exemple, je me mets à dos les librairies (et en tant qu’ancien libraire, croyez bien que ça me fait mal). Ce manque masque à ma vue tout ce que je gagne à côté. Les librairies ne veulent pas de mon livre, ou bien ne peuvent pas le commander parce que leur schéma de commande obéit à des règles strictes ? Prenons ça pour acquis. Mais je peux faire plein d’autres choses : vendre mon livre lors d’une soirée dans un pub, dans une bijouterie, dans une épicerie, sur un banc ou dans la rue à la sauvette, sur internet bien sûr et au prix que je veux, et puis le donner si je le souhaite. Et cela, ce n’est que parler de la distribution. Les possibles sont ni nombreux que ça en donnerait presque le tournis. Ils étaient pourtant occultés par mon propre aveuglement, mon propre souhait de jouer selon les règles.

L’expérimentation pour règle, le défrichage comme horizon, construire ensemble nos propres échelles de valeur — de nouvelles échelles de valeur — et y gagner une liberté totale. Ne pas se retrancher derrière l’alternatif pour pallier l’absence, pour soulager ses frustrations, mais au contraire parce que nous le pouvons, parce que le monde change et qu’il faut que nous changions avec lui (quelquefois contre lui) de la manière la plus humaine et réciproquement bénéfique qui soit.

J’ai souffert de double pensée. Je viens peut-être seulement de m’en guérir, en posant quelques mots sur un clavier.

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4 pensées sur “Hors des sentiers battus, écrire et faire lire autrement”

  1. Eh bien, voilà, c’est exactement ça. Il faut faire son chemin, et son chemin ne entre pas forcément dans les balises déjà établies ! Bonne route Neil.

  2. On pourrait imaginer que dans 50 les maisons d’éditions sont encore là, mais comme l’opéra est là d’une certaine façon : très subventionné, quasi-public, encore prestigieux, sous une sorte de cloche de verre.
    Quant aux revenus… Même du temps de la splendeur de l’édition, l’Education Nationale, en France, a toujours été une source très importante de revenus pour les auteurs - bcp de profs, de bibliothécaires, etc., de gens qui ont un métier qui leur permet d’écrire. Pas autant qu’ils le souhaiteraient, sans doute, mais qui le permet quand même. Bergounioux, Emaz, aujourd’hui François Bon, devenu prof, etc.

  3. Bonjour
    C’est vrai, le nombre de « cygnes noirs » (best sellers) annuels francophone est extrêmement limité pour plus ou moins 80 000 candidats officiels déclarés (selon le ministère Français de la culture. Donc, au moins le double ou le triple dans la réalité).
    Comme pour toutes les activités liées à la culture, l’écriture fait miroiter en guise de motivation un Nirvana à priori inatteignable sauf par une poignée d’élus bénis des dieux. C’est un fait !
    Pour une J. K. Rowling et ses 450 millions d’exemplaires, combien d’écrits fantastiques on été broyés et digérés en seulement quelques centaines de ventes (au mieux). Certes cette réalité est extrêmement décevante quand on la regarde dans les yeux, mais doit-on pour autant abandonner ses rêves de lendemains meilleurs ? Dans cette chasse à l’or teinté à l’encre de chine doit-on considérer les petites pépites comme des échecs ? Le rendez-vous entre vos écrits et le public intéressé par ceux-ci, doit-il être oublié ?
    Alors c’est vrai pour trouver un éditeur prêt à parier sur vous, il vaut mieux avoir des relations et surtout ne pas croire que celui-ci va parier uniquement sur votre talent. Ce qui intéresse les éditeurs c’est principalement votre capacité à capturer et captiver un public le plus large possible. Quelle soit bien écrite est optionnel si votre prose est intelligible et sait brosser les besoins des lecteurs dans le sens du poil. Certes le ticket d’entrée d’un auteur dans le monde de l’édition est extrêmement difficile à obtenir. D’autant plus que le marché physique est en forte perte de vitesse, le nombre d’écrivain, nourris à l’internet, en explosion constante, et les éditeurs devenus très frileux.
    Penser à de nouveaux moyens de vendre ses écrits est une démarche logique face à ces contraintes. Mettre en place l’Uber de l’écriture est la logique d’ Amazon pour face à ce challenge. Mais il existe quand même une limite aux business-modèles à venir : Le niveau de vie des auteurs.
    S’ils ne peuvent tirer des revenus conséquent de leur travail ces auteurs se tourneront vers d’autre sources de revenus plus lucratives (comme le ferons à terme les chauffeurs d’Uber). Si plus personne ne peut vivre de son écriture les œuvres originales vont disparaître peu à peu et avec elles les éditeurs avares et frileux.
    L’édition numérique est néanmoins une chance. C’est une manière de prouver au monde que vos écrits peuvent trouver un public. Contrairement à l’édition historique, c’est un ticket d’entrée sans risques financiers. Vous devenez vous-même un éditeur qui n’a pas besoin d’investissement autres que le travail que vous êtes prêt à faire pour mener ce projet à son terme ou le vendre sur la toile. La possibilité de tester en grandeur réelle l’impact de vos écrits sur le public. Mine de rien c’est une avancée majeure pour une population qui n’avais il y a quelques années que l’édition à compte d’auteur pour tenter ce pari.
    Si les ventes (et les royalties) sont au rendez-vous, vous pouvez compter sur le fait qu’il ne sera pas difficile pour un éditeur classique de reconnaître en vous une bonne source de revenus (par exemple en essayant d’agrandir la zone de chalandise de votre roman. En prenant en charge une traduction de celui-ci).
    Je pense également que dans ce cas les auteurs ont plus de latitude pour négocier des revenus conséquents. Les auteurs de « Best-sellers » sont bien mieux payés que les nouveaux venus. Etre en top des ventes en numérique trouve que votre signature vaut d’ores et déjà son pesant de cash. Cette valeur ajoutée au produit représente un moyen de négociation dont les débutants ne peuvent se prévaloir. Je dirais même que dans ce cas l’auteur sachant ce qu’il représente vraiment financièrement comme créateur de l’œuvre peut se valoriser à son juste prix.
    Certes il y aura au final très peu d’élus venant de l’édition numérique. Comme il y a peu d’élus dans l’édition physique. Mais cela ne doit pas vous empêcher d’acheter vous aussi votre ticket de Loto.
    Même si les chances de gagner le gros lot sont faibles, tous les gagnants ont dû jouer un jour !

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