Personne n’est enthousiaste à l’idée de mourir. Disparaître n’a en soi rien de réjouissant. Pourtant, ce qui naît doit mourir, puis disparaître : c’est la première règle, l’article principal du contrat que nos parents nous obligent à signer en nous mettant au monde.

Dans une époque où l’ambition affichée par Google est d’éradiquer la mort, où la frénésie des réseaux sociaux nourrit l’illusion qu’en étant tout le temps présent nous ne disparaîtrons jamais, où pour ne pas exploser en vol l’air du temps fait miroiter aux naïfs une célébrité aussi hypothétique qu’improbable qui nous sauverait de l’oubli, il paraît urgent de se souvenir d’une phrase. Un adage.

Memento Mori.

Souviens-toi que tu vas mourir. Parce que ça arrivera, d’une manière ou d’une autre.

La promesse de l’immortalité — physique ou intellectuelle — n’est qu’une manière de soutenir une oppression, de perpétuer un système. Elle est ce Paradis nouveau qui remplace celui en lequel nous avons perdu foi.

La perspective de la mort et de l’oubli m’est assez confortable. Si elle relativise beaucoup, elle implique encore davantage. Savoir se rappeler qu’on est voué à la poussière, quelle plus belle manière d’exister pour soi et pour les autres ?

J’ai eu cette idée étrange – presque étrangère tant elle est loin de notre “web qui se souvient” – de transformer mon site pour le mettre en adéquation avec tout cela. La page sur laquelle vous venez d’arriver affichera toujours mon dernier texte. Quand j’en écrirai un autre, celui-ci remplacera le précédent, qui disparaîtra dans mes archives. À moins de l’avoir imprimé ou archivé par vos propres moyens, vous ne pourrez plus le lire et il n’existera aucun lien, sinon connu de moi seul, pour le consulter. Je n’annoncerai pas non plus la parution d’un nouveau texte sur les réseaux sociaux. « Bâtir » une réputation, construire une cohérence, ajouter à la masse des archives consultables, chercher à être lu à tout prix, autant de poids que je n’ai plus envie de porter.

On pourra m’objecter que choisir ce mode de publication est en soi une manière de créer la discussion et d’attirer l’attention. C’est possible. Mais je me rassure en me rappelant que ça ne durera pas. Alors, tout rentrera dans l’ordre.