Héroïnes à embaucher : trop de mâle tue le mâle ?

Si la majorité des lecteurs sont des lectrices, la plupart des écrivains publiés sont des hommes : un constat dont nous ne pouvons malheureusement que nous lamenter. D’accord, la situation s’est un peu améliorée depuis l’époque de George Sand : cette chère Aurore Dupin s’était vue contrainte d’endosser ce pseudonyme pour que l’on considère ses écrits avec autre chose que de la condescendance. Depuis, Agatha Christie, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Zadie Smith, J.K. Rowling et tant d’autres ont prouvé (le fallait-il ?) que leur plume valait bien celle de leurs homologues masculins, n’en déplaise à nos prosateurs gonflés de testostérone et à leur fierté à moustache. Reste que les inégalités en matière de publication demeurent, et que les implications et les conséquences dépassent de loin les simples considérations de quota.

Car autant on pourrait, dans l’absolu, ne pas donner d’importance au sexe de celui ou de celle qui publie un livre (après tout, ça n’a pas d’incidence directe sur le contenu du bouquin, a priori), autant dans la réalité pragmatique des choses, nos chromosomes ont à voir avec nos personnages et donc, avec la fiction que nous projetons dans le monde et dans laquelle les lecteurs et les spectateurs vont à leur tour se projeter. Vous vous souvenez ? On a coutume de dire qu’on n’écrit bien qu’à propos de ce que l’on connait bien. Rien d’étonnant donc à ce que nos histoires — qu’elles soient écrites ou filmées — se retrouvent avec, dans le rôle du vaillant héros, un personnage masculin, et dans celui de la victime à sauver, un personnage féminin : leurs auteurs sont souvent des hommes, et ces derniers ne poussent pas toujours la curiosité jusqu’à sortir de leur zone de confort narrative. Ce qui donne des histoires qui, si elles ne sont pas toujours ouvertement machistes, manquent cruellement d’imagination et contribuent à reproduire des clichés, des poncifs, des facilités, là où elles devraient jouer le rôle de zones de test et de terrains de jeu ambitieux.

Il y a quelques jours, des internautes bas du front et confits de misogynie ont argué que, dans le futur reboot de la saga Ghostbusters, remplacer les quatre chasseurs de fantômes par des chasseuSES était une mauvaise idée. Selon eux, une telle annonce ne pouvait être qu’un gimmick, un tour de magie à visée commerciale, une manière d’attirer un public avide de décolletés dans les salles obscures. Parce bien entendu, des héros masculins, c’est tout à fait normal, mais dès qu’il s’agit de les remplacer par des héroïnes, c’est un coup marketing. Ces insinuations démontrent bien la place que tiennent les femmes dans nos narrations, réduites à l’état de faire-valoir, de prix à conquérir, voire carrément d’objet décoratif. Et toute tentative de faire un pas hors du chemin tracé se solde par un rappel de l’ordre de la conscience collective qui, décidément, n’a pas envie de bouger d’un pouce ce matin.

Des tentatives de redorer le blason des personnages féminins ont existé. Bien souvent, ces tentatives se sont soldées par des échec, avec notamment ce que l’on appelle le syndrome Trinity, ainsi nommé d’après l’héroïne (ou supposée comme telle) de la trilogie Matrix. D’abord présentée dans le premiers films comme une femme forte, elle est ensuite réduite à son rôle traditionnelle de créature fragile qui a désespérément besoin du secours du héros masculin. J’avais plutôt apprécié le film Frozen (La Reine des Neiges en VF) parce que j’avais justement trouvé qu’il évitait la plupart des écueils du syndrome Trinity. Pour ma part, je trouve que l’irruption de telles histoires est vraiment réjouissant : cela veut dire que les choses changent et que les personnages féminins ne sont plus cantonnés à leur simple féminité. Elles peuvent désormais faire preuve de qualités que l’on croyait exclusivement dévolues aux garçons. Ouf !

Woman working on an airplane motor at North American Aviation, Inc., plant in Calif.  (LOC)

Pendant la rédaction des 52 nouvelles du Projet Bradbury, j’ai souvent été confronté à la tentation de faire de mon personnage principal quelqu’un qui me ressemblait : un trentenaire, souvent citadin, qui se pose des questions et aime les livres, par exemple. C’est tellement facile. Mais il s’agissait de se renouveler chaque semaine, et l’envie s’est très vite imposée de laisser derrière moi ce stéréotype et d’aller explorer du côté des personnages qui ne me ressemblaient pas : des enfants, des personnes âgées, et… des femmes, bien entendu. De l’avis de plusieurs lecteurs/-trices, mes héroïnes sortent du commun de mes personnages. Avec le recul, je suis totalement d’accord avec ces opinions. Pour tout dire, je trouve maintenant mes personnages féminins beaucoup plus intéressants que mes personnages masculins. Ces derniers me semblent souvent plus ennuyeux, plus monolithiques, là où paradoxalement je trouve que mes personnages féminins me ressemblent davantage. D’ailleurs, dans mes deux prochains romans, les personnages principaux sont des adolescentes. Pourtant, mes souvenirs — ceux dont je me sers pour enrichir mes histoires — sont ceux d’un garçon. Mais par un phénomène que je ne m’explique pas, je me sens plus à l’aise avec des personnages féminins. Peut-être parce que ces héroïnes me poussent dans mes retranchements, qu’elles m’incitent à me poser des questions en tant que narrateur, qu’elles interrogent mon empathie en temps normal roupillante, car confortablement avachie sur les poncifs de mon vécu masculin. Faites le test : j’ai constaté que bien souvent, switcher le sexe de mes personnages rendait mes histoires plus intéressantes. Je ne parle pas de formule magique, mais regarder le panorama sous un autre angle rend souvent un paysage familier plus intéressant.

Les histoires sont des usines à empathie : elles influencent leurs lecteurs, leurs spectateurs, qui les reçoivent, les ingèrent et les digèrent. Les contes que nous inventons, que nous lisons, que nous allons voir au cinéma, s’ils nous divertissent, nous entraînent aussi pour la vie de tous les jours. Ils sont une simulation plus grande que nature, un grand huit émotionnel qui nous fait rire et pleurer sans que nous ayons peur pour nos vies un seul instant. Aussi, dans un monde où on déshabille encore les femmes pour vendre des voitures et où celles-ci gagnent moins d’argent à travail égal, avouez que ce ne serait pas du luxe de suivre les aventures de davantage d’exploratrices, de businesswomen, de hackeuses, de cambrioleuses, de soldates, de chercheuses, de professeures, de détectivEs privées, de paumées, d’alcooliquEs, d’astronautEs et bien d’autres. Non seulement nous y gagnerions en diversité narrative, mais aussi en empathie et, par extension, en humanité.

Allez, quoi. Un petit effort.

9 pensées sur “Héroïnes à embaucher : trop de mâle tue le mâle ?”

  1. Mouais. A mon sens, le seul reproche qu’on puisse faire à un auteur c’est de manquer de sincérité. Si tu es sincère, tes personnages vaudront le coup, quel que soit leur sexe et leur caractère. Je pense que les catégories « héros » et « victime » ne sont absolument pas pertinentes, et n’existent que chez les mauvais écrivains. La tentation de généraliser à partir de ces concepts est un piège : il y a des milliers de romans où l’on pourrait dire qu’une femme a un rôle de victime (ou de cruche) et l’homme un rôle de héros (ou de sage), mais où ce serait une classification abusive, passant totalement à côté du sujet. Je n’ai besoin de citer que la princesse de Clèves, Madame Bovary et Belle du Seigneur (roman qualifié de phallocrate par des besogneux ayant manifestement un marteau de magistrat à la place du coeur) pour me faire comprendre. Il y en a réellement des milliers d’autres, à toutes les époques, et même la nôtre. Les romans où l’on trouve des « rôles », c’est à dire où les personnages sont réduits à des fonctions, sont issus d’imaginations médiocres et ne restent pas dans la mémoire collective. J’en connais très peu.

  2. Et donc, pour conclure, de mon point de vue, cette recommandation actuelle d’écrire plus de personnages de femmes fortes, ou d’héroïnes, est une recommandation de mal écrire. Même si ça part d’une bonne intention, même si c’est pour briser des clichés ou des tabous, écrire mal, c’est à dire écrire sans sincérité, écrire pour « faire passer un message », c’est à dire encore écrire sans respecter les personnages, est la faute la plus impardonnable pour un écrivain.

    (accessoirement, le fait qu’April soit une femme, dans le film Revolutionary road (Les noces rebelles) ne m’a pas empêché une seconde de m’identifier pleinement à elle - ces histoires de rôles sexués sont des pièges, seule compte la sincérité)

  3. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas en quoi penser au sexe de son héros — et accessoirement envisager de le changer pour voir si l’histoire est plus intéressante ainsi — peut être considéré comme un défaut de sincérité. On peut être sincère et réfléchir, non ? Si Madame Bovary avait été un homme (ce qu’elle était au final, puisque on prête à Flaubert les mots “Madame Bovary, c’est moi”), le roman aurait sans aucun doute eu moins d’impact. Pourtant, j’imagine que sa première intention/tentation/intuition a été de s’exposer en tant qu’homme.

  4. Un très bon exemple est je trouve le cycle de l’assassin royal, écrit par une femme, dont le héros est un homme, mais en même temps une victime totale. C’est un héros dans le sens où c’est effectivement lui qui sauve tout le monde, mais son côté «je suis victime de tout et de tout le monde» est assez proche des caricatures féminines qu’on peut trouver par ailleurs. Tout ça pour dire que je suis d’accord avec Neil Jomunsi et Halv : il faut que les personnages soient sincères, sinon homme ou femme je n’accrocherai pas à un roman, mais le point de vue féminin ou masculin peut en effet apporter un éclairage intéressant.

  5. Je suis tout à fait d’accord avec l’article.
    Je pense que la représentation dans les médias est quelque chose de très important, et qu’il faut donc plus d’héroïnes, mais aussi plus de personnes de couleur, de personnes avec des handicaps ou des maladies mentales,…
    Je ne vois pas ça comme une perte de sincérité, plutôt comme une volonté de montrer la société telle qu’elle est vraiment, avec toutes sortes de gens différents qui peuvent également être des héros.
    Mettre une femme, un aromantique, une personne handicapée parmi les personnages principaux du roman ne démontre pas forcément la volonté de passer un message, et même si c’est le cas, je ne vois pas en quoi la qualité du roman s’en retrouverai gâtée.

  6. Écoute Neil franchement tu vas rire parce que j’ai pensé à ça tout au long de la rédaction de mon prochain roman Le Monstre… Mais pas exactement en fait.

    Déjà je te trouve un peu dur avec les auteurs. On peut leur reprocher beaucoup de choses mais il existe beaucoup d’héroïne féminines quand même! Mais je te rejoins sur le faite que lorsqu’il y a des héroïnes féminines elles sont en général irréalistes, sûrement parce que les auteurs ne font pas l’effort de se mettre à la place des femmes ou ils ne les comprennent tout simplement pas.

    Ensuite je suis d’accord avec toi sur le faite que les héroïnes féminines, quand elles sont bien construites, sont généralement plus intéressante que les personnages masculins. En réalité je ne me concentre pas sur le sexe du personnage mais sur sa destinée: que ce soit une femme ou un homme cela n’a pas d’importance pour moi. Ce qui est important c’est que l’histoire soit bien écrite et originale.

    Toutefois je t’accorde que dans mon prochain roman Le Monstre je me suis forcé à prendre une héroïne féminine car dans Le Clairvoyant c’était Alexandre le personnage principal. Ne me demande pas pourquoi je n’ai pas de raison particulière! Si ce n’est la concordance de l’histoire…

    Et en ce qui concerne les clichés c’est tout à fait le sujet que j’ai choisi. Il te suffit de regarder la télé pour voir ce que la société veut de toi. Pour les femmes c’est catastrophique seulement très peu s’insurgent contre cette image et j’irais même jusqu’à dire que beaucoup l’acceptent et l’alimentent!

    Ceci dit merci pour tes superbes articles….

    Guillaume

  7. Pour faire écho au futur reboot de Ghostbusters en version féminine, je voulais juste mentionner le projet de JC Deveney et du Lyon BD Festival, qui ont entrepris d’inverser les genres des personnages de BD : http://hero-ine-s.tumblr.com/
    Je les cite : « Il ne s’agit pas de prétendre que les figures féminines n’existent pas dans la BD ou que l’imaginaire du 9e Art est machiste mais leur représentation reste minoritaire et très souvent liée à des stéréotypes convenus : les femmes ont leur place en BD … au côté du héros, prêtes à l’épauler ou à le soigner en cas de coup dur. Elles peuvent également constituer de très bons éléments à séduire, à sauver du danger et même parfois à instruire. Autant de situations où elles deviennent des objets passifs et non des éléments agissants. »
    Alors merci pour cet article, en espérant voir plus d’héroïnes, en BD et en litté…

  8. Je suis assez d’accord avec le titre : le tout masculin finit par être fatiguant. On commence à voir des femmes de pouvoir dans les séries (Damages, The Good Wife etc.) mais aussi dans l’univers SFFF (les personnages féminins de J.R.R. Martin sont tout de même bien fait : si l’univers reste misogyne, le rôle des femmes est en réalité plus que primordiale). Et du coup, les livres vraiment masculins deviennent étouffants. En tout cas, c’est ce que je ressens en lisant Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski : à peine deux ou trois personnages féminins travaillés, les autres ne sont que des figurantes. Et je suis convaincu que l’angle même macho n’aurait pas souffert de la présence de femmes au caractère bien trempé - au contraire. Ce bouquin pourtant est captivant et bien fait à tous autres égards, mais ça me freine vraiment dans ma lecture. Je ne me sens pourtant pas comme un ultra-féministe. C’est sûrement une question de changement d’époque ?

  9. Le tout masculin a un charme désuet. Souvenez vous de la première introduction d’un personnage féminin dans les aventures de Blake & Mortimer. Ça a cassé un truc. Un peu comme si les héros s’écriaient « Mother Fucker » au lieu du bon vieux « Damned ».
    Je ne suis pas d’accord sur le côté changement d’époque. Dans l’univers des pulps, il y a une vielle émission de radio téléchargeable : Captain Midnight. Les filles y ont des rôles aussi importants que les garçons, chez les gentils comme chez les méchants. Et ça date de la fin des années 30.

Les commentaires sont fermés.