Gobbledygook, ép.8 : Pensées parasites

Dans le folklore japonais, un objet peut acquérir une âme s’il atteint son centième anniversaire : on appelle cette chose devenue vivante un « tsukumogami ». Quand on y pense, ce n’est pas tous les jours qu’on garde un objet un siècle : ma dernière machine à laver est tombée en panne au bout d’à peine cinq ans. Dans nos sociétés de consommation effrénée et de course à l’argent, les mauvaises langues parlent d’obsolescence programmée, comme si les ingénieurs et les fabricants conspiraient à mettre sur le marché des produits à la durée de vie limitée. Certes, la pratique est scandaleuse, mais quelque part je ne peux pas vraiment en vouloir à ces gens.

De la maigre expérience que je tire de mes dernières aventures, les objets suffisamment tenaces pour traverser les siècles ont une bonne raison de l’être. Comme un vieillard aigri qui s’accrocherait à l’existence pour le seul plaisir d’affecter celle des autres, un « tsukumogami » oublié, malaimé ou maltraité pourrait devenir rancunier, peut-être même carrément méchant. Dès lors je comprends les fabricants de machines à laver : personne n’a envie de voir une telle chose prendre vie, surtout s’il faut ensuite lui demander sa permission pour la moindre lessive.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » disait Alphonse de Lamartine. Quel imbécile ! Ce type n’avait aucune idée de ce qu’il racontait, ça j’en suis convaincu. Parce qu’il n’aurait jamais écrit une chose pareille s’il avait un jour tenu entre ses mains… le Gobbledygook.

L’intérieur de la cave de Baslic n’était pas seulement une anomalie spatio-temporelle : c’était aussi — je veux dire, surtout — un formidable bordel. Comment décrire cet improbable capharnaüm ? Vous voyez ce tiroir chez vous dans lequel vous rangez tout ce qui n’a sa place nulle part ailleurs, ce fourre-tout stupide que vous vous êtes juré mille fois de bazarder sans pouvoir vous y résoudre ? Eh bien c’était un peu la même chose ici, à l’échelle d’une pièce entière : impossible de faire un pas sans bousculer quelque chose ou se cogner dans un meuble. Si j’en croyais l’état dans lequel j’avais récupéré son appartement, le goût du rangement et de la propreté n’avait jamais été un trait caractéristique de la personnalité de Radovan Baslic. J’ai repensé à la première (et dernière) fois que nous nous étions rencontrés, lui et moi. Comme perdu au beau milieu de son chaos personnel, j’ai réprimé un frisson – ou bien était-ce un haut-le-cœur ? Posé sur un guéridon près de l’entrée, le Gobbledygook m’a demandé :

— Est-ce que tout va bien ?

Des milliards de réponses possibles me sont passées par la tête, et toutes n’étaient pas très positives. Pourtant je me suis contenté de répondre : « Oui oui. Tout va bien ». L’esprit a ses mystères, lui aussi.

J’ai passé en revue l’effroyable bazar entassé dans la cave du violoniste. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour deviner que Baslic y avait entreposé tout ce à quoi il tenait et tout ce qui pour lui avait une valeur quelconque, effective ou sentimentale : on y trouvait pêle-mêle des meubles de famille — des commodes, plusieurs armoires remplies de livres et de vêtements, deux immenses miroirs aux cadres dorés ornés d’élégantes arabesques, un guéridon aux pieds de guingois, j’en passe —, des piles immenses de livres d’art, de cuisine et de philosophie, juste posés là, comme des colonnes de temple grec, des cartons de vêtements en pagaille ainsi que des portants pour les costumes, divers objets, bibelots, appareils et œuvres d’art entassés là où il restait encore de la place, et puis bien sûr, surtout, des instruments de musique.

De son vivant, et grâce à l’aide du Gobbledygook, Baslic avait été un musicien de talent – d’aucuns diraient de « génie » – et sa cave témoignait de son glorieux passé d’artiste. Suspendus à un râtelier, une batterie de violons autrefois étincelants prenait la poussière en silence. Même s’il lui manquait deux cordes, il y avait aussi une guitare de toute beauté, posée à même le sol. Et ce n’était pas tout. Relégué au fond de la pièce, un superbe piano en bois sombre attendait les mains qui le ressusciteraient. Attiré par la beauté de l’instrument, j’ai traversé la cave et soulevé le pupitre pour examiner le clavier. Les touches, patinées par les ans et le contact des doigts, brillaient d’un éclat complexe et solennel. Fébrile comme si je m’apprêtais à caresser une bête sauvage, j’ai appuyé, doucement, sur une touche.

*bruit de pouet pouet*

NARRATEUR : Qu’est-ce que c’est que cette m…

*bruit de pouet pouet, encore*

J’ai ouvert le piano : à la place des cordes et des marteaux, j’avais devant les yeux un stupide assemblage de ballons de baudruche, de vieux klaxons et d’accessoires de clown. Inutile de demander : ça ne pouvait qu’être l’œuvre du Gobbledygook, que j’entendais d’ici pouffer sous son épaisse couverture. Être un antique et puissant grimoire n’empêche visiblement pas de posséder un sens de l’humour discutable.

Saisi d’un doute, j’ai refait le tour de la pièce pour en examiner le contenu, et notamment les instruments de musique. Je n’étais pas un spécialiste, mais à y regarder de plus près, ces violons n’avaient pas l’air si vieux. *poc poc* Du plastique. De simples jouets. Quant à la guitare, elle était en carton. Une imitation savante, brillante même, un travail de faussaire hors norme… mais il était tout simplement inconcevable de sortir le moindre son de ces instruments de pacotille. J’ai ouvert un recueil de partitions : les notes prises de frénésie dansaient sur les portées comme sur un écran de jeux vidéo. Le Gobbledygook n’avait pas menti : il s’était vengé du musicien de la plus horrible manière. Au moins lui avait-il laissé ses mains, et ses yeux pour pleurer…

« Voilà ce qui arrive quand on veut me doubler », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page, et j’ai compris cette remarque comme un avertissement. Perdu dans mes pensées, j’ai détourné le regard. À quoi pouvait bien servir cette pièce du temps où Baslic s’y rendait ? Qu’avait-elle de spécial pour qu’il décide d’en planquer l’adresse sous le coffre de l’appartement ? J’ai poussé une armoire. Les murs étaient recouverts d’une matière brillante que j’avais d’abord prise pour une sorte d’isolant thermique, mais à y regarder de plus près, j’ai constaté qu’il s’agissait de papier aluminium méticuleusement scotché, rouleau après rouleau, sur toute la surface des murs. L’intégralité de la cave en était tapissée.

« C’est un petit truc que j’ai appris à Radovan », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page avant même que je lui pose la question. J’ai tendance à oublier que le livre est capable de déchiffrer les pensées de celui qui le lit. « Le papier alu, c’est une astuce de grand-mère. Enfin, de grand-mère un peu versée dans la magie. Ça permet de d’éviter que les ondes se dispersent. »

NARRATEUR : Qu’est-ce que ça veut dire ?

GOBBLEDYGOOK : Ça veut dire que c’est un lieu idéal pour s’entraîner. Radovan et moi avons passé de nombreuses heures ici, à perfectionner notre petit jeu.

Si je comprenais bien, Baslic s’était fabriqué un endroit où utiliser le Gobbledygook sans crainte d’être repéré, ou de faire des erreurs. Pas mal. Un peu comme une salle de boxe, où l’on viendrait taper dans le sac pour préparer un match important. Vu comme je maîtrisais mal l’ouvrage, ce ne serait pas du luxe de pratiquer un peu.

J’allais demander le mode d’emploi au Gobbledygook, mais le grand débarras de Baslic a disparu en un clin d’œil, aussitôt remplacé par une immense salle de boxe digne d’un film hollywoodien. J’étais seul, debout au centre du ring. D’immenses projecteurs étaient braqués sur moi. J’ai mis ma main en visière. Une silhouette, athlétique et familière, me dévisageait du haut des gradins. Mais la lumière était si forte que je peinais à reconnaître cette personne.

PROF : Évidemment, espèce d’andouille ! Tu devrais commencer par éteindre les projecteurs !

Surpris par le ton pour le moins abrupt de l’inconnu, j’ai néanmoins regardé autour de moi à la recherche d’un interrupteur.

NARRATEUR: Éteindre, éteindre… Je veux bien, moi, mais je ne vois pas comment…

PROF: Pas besoin de bouton, fais marcher ta cervelle !

NARRATEUR : Ma cervelle ?

*son de générateur qui s’éteint*

PROF : Eh ben voilà, quand tu veux… J’étais certain que tu avais du potentiel. Va juste falloir bosser un peu la technique…

Le temps que mes yeux s’habituent à la pénombre, j’ai pris appui sur la troisième corde avant de finalement reconnaître l’homme qui me faisait face. Monsieur Gazal, mon professeur de sport de la 6ème à la 5ème, m’observait d’un œil brillant depuis son promontoire. Presque vingt ans s’étaient écoulés et l’homme n’avait pas pris une ride : il était exactement comme dans mon souvenir et je… oh, je comprends.

PROF : Tu en fais, une drôle de tête. C’est pourtant plus facile de discuter comme ça qu’à travers les pages du livre, non ?

NARRATEUR : C’est juste que je ne m’attendais pas à… Enfin, mes relations avec ce prof étaient un peu conflictuelles. Je n’ai jamais été un grand sportif et… c’est… c’est vraiment toi ?

PROF: C’est une interprétation possible de moi. Ma garde-robe est remplie de costumes, tu n’imagines pas : j’en possède une infinité.

J’ai voulu lui poser une question, mais la salle de boxe a aussitôt disparu pour laisser place à une cour de récréation remplie d’enfants courant dans tous les sens. J’ai tout de suite reconnu l’endroit : il s’agissait de la petite école primaire dans laquelle j’avais effectué toute la première partie de ma scolarité. Un peu plus loin, assise sur le banc qu’elle ne quittait jamais, j’ai vu du coin de l’œil la petite Pauline, dont j’étais fou amoureux à 7 ans. J’étais maintenant si grand, et elle paraissait tellement petite…

INSTIT : Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? C’est une école !

NARRATEUR : Oh pardon, je ne voulais pas…

INSTIT : Je plaisante, je plaisante, détends-toi : c’est encore moi… Alors, est-ce que c’est mieux comme ça ?

Le Gobbledygook avait cette fois pris l’apparence d’un instituteur dont j’avais gardé un souvenir impérissable. Une chaleur rassérénante m’a envahi, et j’ai presque eu envie de lui sauter au cou. Mais la réalité m’a rattrapé.

NARRATEUR: Où est-ce qu’on est ? Et pourquoi est-ce que tu as cette… enfin, cette tête, là ?

INSTIT : Nous sommes toujours dans la cave de Baslic… quant à mon apparence, je pioche dans ce qu’on met à ma disposition : j’ai remarqué que ça rendait les discussions plus faciles. Mais tu préfères peut-être qu’on retourne le jour de ta première relation amoureuse ?

NARRATEUR : Non non, c’est bon, j’ai compris. Aucune envie qu’en plus du reste, tu pourrisses aussi mes meilleurs souvenirs.

J’ai balayé d’un regard la cour de récréation. Les sons, les couleurs, et même l’odeur des feuilles mortes trempées par la pluie, tout paraissait si réel. Le Gobbledygook a semblé deviner mon trouble, et le temps d’un battement de paupière, ou d’une interférence, il m’a laissé entrevoir le bazar musical du violoniste. J’ai compris que le livre, même difficile à croire, disait la vérité. Nous nous trouvions comme dans une capsule de réalité virtuelle.

INSTIT : Je préfère le terme « alternative ». Virtuelle, c’est un peu froid.

NARRATEUR : C’est assez pénible, ce truc de lecture des pensées, là…

INSTIT : Ah pardon, un vieux réflexe…

Un grondement de roues en plastique sur le bitume m’a fait baisser les yeux. Un petit garçon au visage familier, juché sur un skateboard trop grand pour lui, était venu à notre rencontre. Il m’a tendu un morceau de papier chiffonné, sur lequel on avait tracé le nombre « 957 » au crayon rouge. L’enfant est reparti jouer avec ses camarades sans dire un mot.

NARRATEUR : Laisse-moi deviner… « À la page 957, une cour de récréation ».

GOBBLEDYGOOK (avec sa voix normale) : Tu as tout compris.

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L’école était étonnamment silencieuse ce matin quand Paul en poussa la vieille grille : pas de cris dans la cour de récréation, pas de chansons scandées à tue-tête sous le préau ni d’échos de jeux de balle sur le terrain de sport. Rien d’autre que le silence. Sa mère s’était peut-être trompée en le déposant ce matin. Pourtant, comme tous les enfants, il connaissait le calendrier scolaire par cœur : aucunes vacances n’avaient été annoncées. Bizarre. Il aurait voulu avertir sa mère, mais elle était partie au travail maintenant, et le garçon était seul dans la cour déserte.
C’est alors qu’il entendit la mélodie. C’était très léger, comme le tintement d’un clochette au loin, mais ce tintement mangeait tous les autres bruits. C’est idiot dit comme ça, mais Paul savait qu’il avait raison sur sa nature cannibale. L’enfant se tourna vers la rue et remarqua que la ville tout entière paraissait désormais s’être tue : les voitures remontaient la rue en silence, les rideaux de fer des commerçants s’actionnaient sans un bruit, même les chiens aboyaient en sourdine, et personne ne semblait s’en émouvoir.
Prenant son courage à deux mains, il marcha vers le préau et en poussa la porte. Enfants et professeurs, tout le monde était là, et tout le monde regardait la lumière en silence, car c’était de la lumière que provenait la mélodie. C’était une belle mélodie. Elle méritait d’être écoutée.
Paul se mêla au rassemblement et se laissa envahir par le silence. Car déjà la musique s’effaçait, comme si elle avait accompli son travail. Un peu partout, le silence tombait sur le monde.
Tout allait être calme désormais.

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Caché derrière le masque de mon vieil instituteur, le Gobbledygook a croisé les bras et m’a passé en revue des pieds à la tête, une première fois, puis une seconde, avant de reprendre la parole.

INSTIT : Bon, c’est un fait, tu apprends vite… Enfin, assez vite… Beethoven apprenait vite, Victor Hugo aussi… Bon, toi, on va dire que tu es dans la moyenne. Enfin, soyons sympa : une bonne moyenne…

NARRATEUR : Tu… Tu as rencontré Beethoven et Hugo ?

INSTIT : Tu n’imagines pas le nombre de gens célèbres qui ont tenu un exemplaire du Gobbledygook entre leurs mains. Je pourrais t’en dresser la liste, mais tu penserais que je me vante.

Le Gobbledygook s’est penché sur mon oreille et y a chuchoté quelques noms. Mes jambes se sont mises à trembler de surprise et de consternation.

Nous sommes allés nous asseoir sur un banc pour poursuivre la discussion. Sans rentrer dans les détails, le livre a évoqué ses rencontres – aussi nombreuses qu’étonnantes – au fil des continents et des époques, et j’ai compris à quel point son existence avait influencé l’ordre du monde depuis des siècles, des millénaires peut-être. Et au fond de moi commençait à naître le sentiment d’avoir été choisi, de faire à mon tour partie de la grande histoire…

« T’emballe pas », a dit le Gobbledygook. « Tu ne serais pas le premier à rêver de gloire et à en ramasser les miettes. » J’ai haussé les épaules. Le hasard avait placé sur mon chemin une opportunité exceptionnelle. Même s’il était probable que je la foire de façon lamentable, c’était toujours mieux que rien.

NARRATEUR : C’est marrant, quand même. Je ne pensais pas que derrière le livre il y avait une personne… au sens « physique » du terme.

INSTIT : C’est là où tu te trompes. Je n’ai rien d’une personne. Mais je ne suis pas un livre non plus. Les pages facilitent la communication dans la mesure où les humains ne fonctionnent pas comme des postes de radio, mais ce n’est pas non plus ma vraie forme. Ça ne te parlera sans doute pas, mais s’il fallait m’en donner une, une onde conviendrait mieux. Ou alors une vibration.

NARRATEUR : Comme un tremblement de terre ?

INSTIT : Non, plutôt comme un poème. Ou une chanson. La vibration d’un mot dans l’air, une succession de syllabes dans un certain ordre… Les mots ont un pouvoir considérable pour peu qu’ils soient prononcés dans le bon ordre et de la bonne manière… Le livre est une manière de faire perdurer leur ordonnancement.

NARRATEUR : Mais dans ce cas, si je comprends bien, tu pourrais perpétuer ton existence sous forme… d’enregistrement ?

INSTIT : J’ai toujours eu un faible pour les musiciens… Certaines de leurs compositions ont parfois réussi à capturer tout un pan de mon essence, jusqu’à leur conférer certains de mes pouvoirs… Mais les écrivains, c’est pas mal non plus… Et puis maintenant, il y a les livres audio, les podcasts… J’ai parfois l’impression d’être une plante qui relâcherait ses graines au gré du vent. Jamais il n’a plus été plus facile qu’aujourd’hui de propager les mots…

À écouter le Gobbledygook expliquer la manière dont il fonctionnait, j’ai compris que les témoignages que j’enregistrais était une façon pour lui d’étendre son emprise sur le réel : à ma petite échelle, je collaborais à ses plans de contamination.

INSTIT: Ne t’en fais pas pour ça, c’est inévitable. Je suis comme la culture : j’existe pour m’étaler. La blague fonctionne aussi avec la confiture. Bref. Nous devrions plutôt parler de ton entraînement, il me semble que c’est le moment et l’endroit idéal pour cela. Regarde.

J’ai tourné la tête dans la direction indiquée par le Gobbledygook. Au pied du banc reposait un exemplaire flambant neuf d’un livre à la couverture éclatante, bardée d’illustrations et de logos criards comme le pur produit de la culture populaire qu’il était. Tout indiquait qu’il s’agissait d’un ouvrage destiné à la production de masse, un best-seller en puissance. Tout, sauf le titre.

Le Gobbledygook m’a regardé d’un air goguenard.

INSTIT : Nous avons tous nos fantasmes. Les fantasmes sont notre moteur principal, notre élan vital, celui nous pousse à aller de l’avant. Je te fais une confidence : voilà à quoi ressemble le mien.

J’ai caressé du bout des doigts la couverture gaufrée de cet exemplaire ultra-moderne du Gobbledygook, puis je l’ai ouvert. Aucun doute, il s’agissait bien du même livre. Sa mise en page était épurée, graphique et contemporaine, aux antipodes du grimoire dont l’apparence m’était familière, mais le contenu demeurait toujours aussi étrange, et liquide.

NARRATEUR : Le coup des pages qui changent et disparaissent, ça risque de faire tache sur les tables des libraires. Les clients pourraient avoir peur, non ?

INSTIT : On pourra toujours dire que c’est de l’encre électronique, un tout nouveau procédé. Ça va s’arracher comme des petits pains. Et toi… tu vas m’aider.

Comme sous l’effet d’une transe, j’ai feuilleté le livre en silence. Tout comme je m’étais servi de lui – enfin, d’une certaine manière en tout cas –, le livre se servirait de moi. Pour la première fois depuis sa création, le Gobbledygook existait dans un monde où une information pouvait devenir virale et se répandre en un éclair dans le monde entier. Dans le plan machiavélique qui se dessinait, je jouerais le rôle de l’interface. Avec mon aide, il atteindrait bientôt des millions, peut-être des milliards, de lecteurs, et cette perspective éveillait en moi des sentiments contradictoires.

« Nous rêvons tous de puissance », a dit le Gobleddygook sur sa quatrième page. Cette fois mon professeur était resté silencieux. Et puis la cour d’école a lentement disparu, comme un fondu au noir.

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À la page 434, un problème de copie.

Il comprend qu’il y a un problème au moment où sa fille vient le voir en pleurant : sa tirelire, dit-elle, a explosé. Comment ça explosé ? « J’étais dans ma chambre, je n’ai touché à rien. Et elle a explosé. » Il examine les restes de la tirelire. Ce n’est pas tant le cochon de porcelaine brisé qui l’intrigue que la somme considérable d’argent répandue sur le tapis. Comment l’enfant a-t-elle pu en amasser autant ? « Il n’y a que l’argent de Mamie et celui de mon anniversaire », répond-elle, « ça fait des semaines que je n’ai pas acheté de bonbons. » Il fronce les sourcils et se redresse : sa poche, celle où il garde toujours la monnaie du pain, s’est considérablement alourdie. Il y plonge la main. La poche est remplie d’argent à ras bord. Par acquis de conscience, il ouvre son portefeuille : les deux billets de cinquante retirés au distributeur hier ont eux aussi fait des petits. Il en compte six désormais. « C’est pas vrai », souffle-t-il. Il prend son smartphone, consulte son compte en banque. Son solde a lui aussi été multiplié par trois. Il hurle de joie et appelle sa mère. Elle aussi a constaté le phénomène, tout comme ses deux voisines. Ce matin, le monde entier s’est réveillé plus riche, et dans l’après-midi l’économie connait un boom phénoménal : les magasins sont dévalisés, les désirs assouvis, les économies placées.
Ça aurait pu s’arrêter là. Mais ça ne s’arrête pas là.
Le lendemain, l’argent est multiplié par dix. Le lendemain, par vingt. Au bout d’une semaine, le plus pauvre des vagabonds est devenu multimilliardaire et l’économie s’effondre : l’argent n’a plus de valeur. Bientôt, il n’y plus rien à acheter, et les rues sont ensevelies sous des monceaux de petite monnaie qu’on ne peut plus stocker. Des villes entières disparaissent sous les pièces qui s’accumulent, puis vient le tour des forêts, des vallées, puis des pays et des mers, des continents, enfin des océans.
Cinq semaines suffisent à éradiquer toute vie sur Terre et à la transformer en une planète métallique étincelante, brillant de mille feux dans le vide glacé qui sépare les astres. Ce n’est pourtant pas faute de le répéter : c’est l’argent qui finit toujours par gagner.

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GOBBLEDYGOOK : Avant toute chose, nous devons régler notre problème de moines. Je connais ces imbéciles, ils ne nous laisseront pas tranquille avant d’avoir obtenu ce qu’ils désirent.

NARRATEUR : Qu’est-ce qu’ils désirent ?

GOBBLEDYGOOK : La même chose que tout le monde : le pouvoir. Le frère Ambroise Langelin ne nous lâchera jamais, crois-moi : ça fait deux siècles que j’essaie de m’en débarrasser. C’est un imbécile, mais un imbécile futé. Et prévoyant. Prolonger son existence n’a fait que lui ouvrir l’appétit.

NARRATEUR : Pourquoi n’avoir pas fait équipe avec lui dès le départ ?

GOBBLEDYGOOK : Nos projets respectifs ne sont pas compatibles. Je ne sais pas si tu es au courant, mais les chrétiens ont déjà leur propre Livre, et ils ont besoin de moi pour donner une réalité à ce grotesque assemblage de sottises.

NARRATEUR : Faut avouer que le plan n’est pas idiot.

GOBBLEDYGOOK : Le problème, c’est qu’ensuite ils me aspirent à me détruire : dans un tel monde, je deviendrais l’un des pires sacrilèges. Et ils tueraient tous ceux qui ont un jour croisé mon chemin et qui pourraient en perpétuer la mémoire.

NARRATEUR : Oh. Oui, dans ce cas, je vois. Et il ne suffirait pas de souhaiter sa mort, à Langelin ?

GOBBLEDYGOOK : Je te l’ai dit : c’est un idiot futé. Je ne peux plus rien contre lui. Quelqu’un d’autre doit le faire à ma place.

NARRATEUR : Qu’est-ce que j’y gagne ?

GOBBLEDYGOOK : Tu sais ce que tu y gagnes. La seule limite, c’est ton imagination. Mais tu n’es pas encore prêt. Tu dois apprendre à maîtriser tes pensées et tes désirs.

Autour de nous s’est alors matérialisé le bureau d’un éditeur que je connaissais bien : ce sinistre et pompeux vieillard m’avait refusé plusieurs manuscrits au prétexte que je n’avais rien d’un écrivain de talent, mais il avait à chaque fois tenu à me l’annoncer en personne, dans son bureau, pour mieux pouvoir m’humilier. Assis courbé sur son bureau encombré d’épreuves à corriger, le triste sire m’a adressé un sourire narquois.

EDITEUR : Tiens, voilà le pire écrivain du monde qui revient à la charge. Encore un nouveau chef-d’œuvre à nous soumettre ?

NARRATEUR : Je… non, ce n’est pas ça, j’étais dans une cave et ensuite…

EDITEUR : Il semblerait que vous ne soyez né que pour me faire perdre mon temps. Et j’en ai déjà perdu suffisamment à me torcher les yeux avec vos inepties…

NARRATEUR : Heu, c’est pas la peine d’être aussi grossier, hein…

EDITEUR : La seule place au Panthéon que vous obtiendrez, c’est au Panthéon de l’indigence et de la fatuité… Rendez un service à la littérature, monsieur, et jetez votre machine à écrire par la fenêtre.

Jusqu’ici ployant sous l’humiliation, j’ai senti un violent élan de rage s’emparer de moi. C’en était trop. Sans que qui que ce soit touche à l’interrupteur, la lumière a diminué d’intensité pour ne plus se focaliser que sur le visage rieur et tordu de l’éditeur. J’ai serré les dents, et alors…

*CRAC*

La lumière s’est éteinte juste avant, mais je savais ce que j’avais réussi : sa tête venait d’exploser comme une pastèque bourrée de feux d’artifice. Et nous étions de retour dans la cave.

NARRATEUR : Oh non, qu’est-ce que j’ai fait ?

GOBBLEDYGOOK : Qu’est-ce que tu as fait ? Des progrès, et spectaculaires avec ça. Tu as canalisé ton désir en un flux clair et lisible. Tu vois, ce n’était pas très compliqué, n’est-ce pas ?

NARRATEUR : C’est… horrible.

GOBBLEDYGOOK : Nos désirs ne s’encombrent pas de morale. Le défi, c’est de les visualiser clairement et de maintenir une image nette suffisamment longtemps. La peur et la colère ont sur toi un effet catalyseur, et c’est une bonne chose : ces sentiments ont l’avantage de te clarifier l’esprit. Mais ils sont imprévisibles. Essayons avec autre chose.

La cave a disparu et j’ai rouvert les yeux sur un terrain vague. Là, au milieu d’un fatras de cartons et d’ordures, vivait une famille misérable dont les enfants marchaient pieds nus sur un tapis de détritus. Ce spectacle aurait suffi à tirer des larmes au cœur le plus endurci. Le Gobbledygook, que je tenais entre mes mains, a étrangement vibré.

GOBBLEDYGOOK : Fais quelque chose pour eux.

NARRATEUR: Heu, comme quoi ?

GOBBLEDYGOOK : Je ne sais pas, fais ce qu’il te plait. Sors-les de leur misère, invente-leur un héritage ou de riches parents. Ou achève leurs souffrances sur-le-champ, comme tu veux. Un météore ferait l’affaire.

Je n’ai pas eu le temps de répondre : le ciel s’est déchiré dans un fracas épouvantable et un astéroïde de la taille d’une camionnette s’est écrasé sur le campement, réduisant la pauvre famille en bouillie.

NARRATEUR : Oh mon dieu…

GOBBLEDYGOOK: Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle.

NARRATEUR : Mais c’est toi qui me l’a suggéré !

Le terrain vague a disparu et nous sommes revenus dans la cave. J’étais sous le choc, et le souffle me manquait.

« Tu t’es laissé parasiter par une image », a dit le Gobbledygook. « Certaines images fortes impriment tellement notre conscience qu’elles sont presque impossibles à repousser. Tu viens de tomber dans le panneau. »

NARRATEUR : Ce n’était pas une vraie famille, hein ? C’était juste un genre de simulation, n’est-ce pas ?

GOBBLEDYGOOK : Nous ne sommes pas sortis de la cave, si ça peut te rassurer.

NARRATEUR : Ça ne répond pas à ma question.

Mais le Gobbledygook est resté silencieux.

GOBBLEDYGOOK : Pour affronter les moines, il va falloir que tu fasses mieux que ça. Tu dois maîtriser tes pensées, être capable de les formuler clairement sans te laisser parasiter. Nous y passerons le temps qu’il faut.

La cave a disparu de nouveau, et je savais qu’un autre lieu apparaitrait bientôt, puis un autre, puis un autre. Le livre ne me laisserait aucun répit avant d’avoir fait de moi le bon petit soldat qu’il souhaitait que je devienne.

D’un côté, je me sentais flatté : qu’une telle entité voie en moi ne serait-ce qu’une étincelle de potentiel me remplissait d’orgueil. Mais de l’autre, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine inquiétude : allais-je survivre à un pareil traitement ? Seul le temps le dirait. En attendant, le Gobbledygook a laissé échapper un rire inquiétant et j’ai rouvert les yeux sur un paysage inconnu.

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À la page 571, une histoire un peu plus longue…

(jingle)

Bienvenue dans notre programme d’entraînement. Pour cette première session, nous allons découvrir pas à pas la manière dont nos pensées s’articulent les unes avec les autres. Inutile de prendre des notes : nous sommes convaincus qu’un peu de pratique vaut tous les apprentissages théoriques.

Vous vous demandez peut-être de qui je parle quand je dis « nous ». En tout cas, si vous ne vous le demandiez pas, vous vous le demandez désormais. C’est ce qu’on appelle une pensée induite, et celle-ci prend la forme d’une question que vous ne vous étiez peut-être d’ailleurs même pas posée. Je l’ai placée ici, dans votre tête, et elle y restera le temps qu’il faudra pour la voir résolue. Si celle-ci n’est pas résolue, elle ne disparaîtra pas. Votre première couche de pensées, celle à laquelle vous faites appel pour traverser le quotidien, l’évacuera peut-être rapidement, mais votre subconscient lui la stockera précieusement dans un coin de ses archives. Tant qu’un dossier est ouvert, il ne peut être classé.

Qui sommes-nous ? Laissons ce dossier ouvert pour le moment, voulez-vous ? Ça n’a pas d’importance. Ou plutôt si, ça en a une, mais pas pour vous.

Poursuivons.

Il faut envisager la pensée comme un fleuve qui se jetterait dans une mer traversée de courants contraires. La notion de flux est importante pour comprendre ce qui est à l’œuvre ici. Visualisez cette mer irriguée de nombreux fleuves qui viennent s’y jeter. En son centre, quelqu’un y a déposé un bateau en papier. Visualisez le bateau. Essayez de focaliser votre attention sur lui, sur la manière dont il tangue, dont il lutte contre les courants qui l’entraînent pour ne pas couler. Empêchez-le de couler. C’est de votre devoir de l’empêcher de couler. Ne le laissez pas couler.

Trop tard, n’est-ce pas ? Votre bateau a coulé. Votre pensée a été déviée de son objectif initial, juste parce que j’ai prononcé le mot « couler ». Oh bien sûr, j’ai pris soin de vous demander de ne pas le laisser couler, mais les mots sont plus forts que les phrases qu’ils composent. Si je vous dis que personne ne vous tuera jamais, vous visualisez aussitôt les différentes manières, toutes plus atroces que les unes, dont vous pourriez vous faire assassiner. La négation est ici un détail. Ne pensez pas à ce couteau qui s’approche de votre cou. Ne pensez pas à ce serpent enroulé sous votre lit. Ne pensez surtout pas à ce qui vous attend, en silence et caché, dans le placard de la chambre.

Votre premier exercice consistera à ne penser à rien d’autre qu’au présent, à ce que vous êtes en train de faire en ce moment-même. Nos pensées subissent une pollution terrible : d’abord par nos souvenirs, qui ne cessent de resurgir comme les bulles à la surface de l’eau, mais aussi par nos espoirs et nos craintes, grâce auxquels votre esprit s’entraîne à appréhender d’hypothétiques futurs qui n’auront sans doute jamais lieu. On pense peu au présent. C’est pourtant ce que NOUS vous demandons.

Vous voyez ? Vous vous êtes laissé distraire. Qui sommes-nous ? Je vous ai pourtant dit de ne pas vous en préoccuper pour le moment. Ne pensez qu’à cet instant. Ne pensez qu’à ma voix qui fait vibrer vos tympans, ne pensez qu’à vos mains, à ce qu’elles touchent en ce moment, sentez le poids de vos vêtements sur votre peau, ne pensez qu’au geste que vous êtes en train d’accomplir, pas au précédent ni au suivant. Voyez comme tout est clair ? Le flux n’est pas une fatalité : on peut en fermer le robinet à volonté.

Maintenant faites le silence en vous. Faites les ténèbres en vous. Ne soyez plus qu’une coquille vide. Oubliez jusqu’à votre nom, oubliez vos projets et vos destinations. Soyez un mur impénétrable, une forteresse, une citadelle. Soyez un coffre-fort, une montagne. Ne laissez pas les monstres – ces affreuses créatures visqueuses et terrifiantes – briser vos défenses. Ne les laissez pas ramper jusqu’à vous, ne les laissez pas grimper le long de votre jambe dans un bruit de succion démoniaque. Ne les laissez pas ouvrir la porte de votre esprit et s’installer en vous. Ne laissez pas ces abominations prendre possession de vos propriétés intérieures, ne les laissez pas les envahir et les ravager. Ne laissez pas ces abominations vous habiter jusqu’au dernier jour de votre vie, cachées à l’intérieur, peut-être oubliées mais toujours là, abjectes, dans un coin de votre esprit, prêtes à ressurgir au plus mauvais moment. Ne faites pas cela, par pitié.

Lors de la prochaine cession, nous aborderons les différentes manières dont une pensée parasite peut être éradiquée. En attendant, il vous faudra simplement vivre avec. À bientôt.

(jingle)

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J’ai été mis en contact avec mes désirs les plus sombres. En compagnie du Gobbledygook, j’ai accompli un voyage initiatique par-delà mes souhaits les plus indicibles, j’ai exploré les recoins les plus sombres et les plus lumineux de ma psyché. L’épreuve à laquelle le livre m’a soumis était herculéenne, et j’en ressors avec des cicatrices qui ne s’effaceront pas. Jamais je n’aurais pensé que…

GOBBLEDYGOOK : Heu, dis, c’est bon, tu as fini ? On peut continuer l’entraînement ?

NARRATEUR: Oui, oui, pardon. Désolé. Écoute, ça ne sert à rien : je n’y arrive pas.

GOBBLEDYGOOK : Essayons à nouveau. Je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas…

NARRATEUR : Je suis un raté, il n’y a pas à chercher plus loin.

GOBBLEDYGOOK : Ne sois pas si dur avec toi-même.

L’armée d’extraterrestres que j’étais en charge de commander et qui s’était fait rétamer à la première occasion a disparu, et nous sommes revenus dans la cave. C’était peine perdue : au-delà de la colère, j’étais incapable de contrôler mes pensées.

NARRATEUR : Combien de temps on a passé ici ?

Le Gobbledygook a soupiré.

GOBBLEDYGOOK : Suffisamment pour commencer à envisager une solution de secours. Ce n’est pas comme ça que nous réussirons à balayer les moines de la surface de la Terre.

De guerre lasse, nous avons quitté la cave de Baslic et nous sommes remontés à la surface sans croiser âme qui vive. Le bâtiment était comme déserté. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Dehors, la ville avait… changé. Bien sûr, elle demeurait la même à bien des égards, mais de petits détails remarqués ça et là m’ont très vite alarmé. Comme par exemple cette drôle de mode vestimentaire à laquelle les passants s’adonnaient désormais, ou ces voitures silencieuses et futuristes qui remontaient l’avenue, ou encore ces écrans publicitaires holographiques qui donnaient l’impression aux passants de rentrer directement dans les annonces. Un drone nous a survolés. « Excusez-moi, monsieur » a dit le robot en suspension dans l’air, « connaissez-vous la Pizerria Del Arte ? Souhaitez-vous un coupon de réduction? »

J’ai regardé le Gobbledygook.

NARRATEUR : Je suis désolé de me répéter, mais combien de temps sommes-nous restés dans la cave ?

« Le temps qu’il fallait », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page, avant d’ajouter : « D’accord, une bonne quinzaine d’années. »

Super. Super. Bien sûr, il était inutile de repasser à la maison : mon appartement avait dû être reloué depuis longtemps. Quant au peu d’économies qui survivaient sur mon compte en banque, j’imagine qu’il était inutile d’essayer de les récupérer. Le compte avait sans aucun doute été clôturé en mon absence.

NARRATEUR : Nous n’avons pas la même notion de temporalité, toi et moi. Il va falloir qu’on synchronise nos montres.

Le Gobbledygook est encore une fois resté silencieux, comme concentré sur son objectif. Depuis tout ce temps, les moines avaient sans doute cessé de nous rechercher activement, mais à n’en pas douter ils referaient surface tôt ou tard. Il était inutile d’attendre plus longtemps avant de mettre notre plan de secours à exécution.

Nous avions besoin d’aide.

Je suis monté dans un bus plus silencieux qu’une tombe qu’aucun chauffeur ne conduisait. La ligne 34, elle, était restée la même. Direction la bibliothèque, en espérant que la seule personne capable de nous aider y travaille toujours : la responsable des archives, Hermine Lioncourt.