Gobbledygook, ep. 7 : Les morts savent vivre

Vous êtes en train de m’écouter, le casque sur les oreilles ou au volant de votre voiture. Ce matin vous vous êtes levés, probablement habillés, et vous avez commencé à faire ce que vous aviez à faire — nous avons tous des *choses* à faire — jusqu’à ce moment précis. Les évènements des derniers jours m’amènent à réfléchir sur la notion de moment précis. Nous nous trouvons à l’endroit où nous nous trouvons, juste ici et pile maintenant, parce que toutes les décisions que nous avons prises, ou que l’on a prises pour nous, depuis notre naissance, nous ont conduits à cet endroit et à ce moment. Certains de nos choix paraissent dérisoires, mais ils résonnent en écho même des années plus tard. Eux et tous les autres forment une grande trame qui, malgré le hasard, l’entropie et la promesse du chaos, reste pourtant cohérente. Aussi bizarre que cela puisse paraître, nous sommes tous liés par la somme de nos choix.

Imaginez qu’un éditeur m’ait proposé un contrat. Que j’aie rencontré quelqu’un lors d’une dédicace dont je sois tombé amoureux, que je n’aie jamais vécu dans un studio dévoré par l’humidité et que je n’aie jamais eu à déménager, que je ne sois jamais tombé en arrêt devant ce coffre collé au plancher par Radovan Baslic. Imaginez-moi refermant cette porte, horrifié à l’idée de vivre ici et préférant rester chez moi, dans mes craquements et mes moisissures. Je ne serais pas là, avec vous, ici et maintenant.

« Tu n’as pas bientôt fini de rêvasser ? » a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page. « Nous avons des moines à nos trousses, et pas de temps à perdre. »

Nous sommes la succession de tous nos choix depuis notre naissance, et c’est cette pure folie aléatoire que nous nommons destin. Et pourtant, pourtant, tout est à sa place.

GENERIQUE

Livre sous le bras, j’ai couru comme un dératé à travers la ville. Après l’incendie du couvent, je ne tenais pas à rester dans les parages, d’autant qu’une fois les flammes éteintes, les moines se lanceraient sûrement à ma poursuite. Mais pour le moment, ils étaient sans doute suffisamment occupés avec le mode d’emploi des extincteurs.

J’ai filé à travers les rues comme un courant d’air, presque comme dans un rêve où je ne serais jamais à bout de souffle, où aucun point de côté ne viendrait me planter son couteau dans l’aine, comme si la dernière fois que j’avais vraiment fait du sport n’avait jamais été cette veille de vacances scolaires à la fin de mon année de terminale. Le Gobbledygook me prêtait ses ailes, et quand je suis arrivé devant mon immeuble, j’avais à peine commencé à suer. « C’est mieux que le dopage », a dit le Gobbledygook. J’ai poussé la grande porte et traversé le hall. Claude n’était pas là. Sûrement sorti faire des courses.

Comme un fauve aux abois, j’ai avalé l’escalier d’une traite et en silence. La porte de mon appartement, défoncée par les idiots qui m’avaient enlevés la veille, gisait toujours par terre. Visiblement, aucun voisin n’avait prévenu la police ou ne s’était même seulement inquiété de mon sort. Et après, on s’étonne que des vieux pourrissent chez eux des semaines entières après leur mort. Ah, on peut bien crever…

Toujours sans bruit, j’ai enjambé la porte et remonté le couloir vers la cuisine. Les types qui m’avaient assommé s’étaient visiblement fait plaisir : la porte du frigo était grande ouverte et ce qui n’était pas répandu par terre en flaques ou en miettes avait sans doute été emporté par mes agresseurs en guise de goûter. Il n’y avait pas une minute à perdre. Les moines savaient où j’habitais et pouvaient revenir d’un instant à l’autre.

Dans la chambre, j’ai ouvert la penderie et fourré au hasard quelques vêtements propres dans un sac à dos avant d’y glisser le Gobbledygook. Mon portefeuille, lui, se trouvait toujours sur la table de nuit — une sacrée chance. D’ailleurs, je n’avais pas encore pensé à la suite. Est-ce qu’il fallait mieux aller à l’hôtel ou carrément quitter la ville ? J’avais bien quelques amis et un peu de famille sur le canapé desquels dormir, mais il était hors de question de les mettre en danger. Non, je devais me débrouiller seul. « Tu vas trouver quelque chose, j’en suis sûr », a chuchoté le Gobbledygook à travers le sac. « On finit toujours par trouver quelque chose. »

J’ai bouclé mes affaires pour me faufiler à travers les débris jusqu’au salon. Je devais récupérer mon dernier manuscrit avant de partir. Je ne me faisais aucune illusion quant à ses qualités, mais j’aurais eu l’impression d’abandonner un enfant derrière moi. Là, un frisson d’épouvante a dévalé ma nuque : Claude, le gardien, gisait sur le plancher du salon, face contre terre. Il avait sans doute croisé mes ravisseurs et essayé de s’interposer. Quel brave homme. Stupide certes, mais courageux.

NARRATEUR: Claude ? Oh bon sang, Claude, répondez-moi.

Il respirait encore. J’ai cherché le téléphone, mais le salon était sens dessus dessous. Même si ses jours n’avaient pas l’air d’être en danger, je n’étais pas médecin : il fallait faire venir une ambulance. Bon sang, où était passé ce fichu téléphone ?

Un froissement de plastique derrière moi. Les cheveux dressés sur la tête, j’ai fait volte-face. Devant moi se tenait un immense moine franciscain en robe traditionnelle, les bras chargés de sacs de courses. L’homme me dévisageait d’un air condescendant et j’étais figé sur place comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

MOINE : Une chance, j’ai failli vous rater. Votre frigo, là, c’est vraiment un frigo de célibataire.

NARRATEUR : Je… qu’est-ce que vous faites chez moi ?

Je savais très bien ce qu’il faisait chez moi. J’ai esquissé un mouvement de retraite, mais le moine a levé la main pour m’en dissuader.

MOINE: Ne faites pas l’idiot, il n’y a que dans les films que le héros repasse chez lui sans se faire prendre. Inutile de résister, d’ailleurs ça n’a pas réussi à votre ami…

Une aubergine a roulé sur le plancher tandis que le moine posait ses sacs de courses par terre. Il était seul, et j’avais le Gobbledygook de mon côté. Même si je n’étais pas un champion des sports de combat et que le type faisait bien une tête de plus que moi, l’assommer d’une droite bien placée était à ma portée. J’ai serré le poing et je me suis mis en position, essayant de me faire le plus menaçant possible. Mais le moine a souri avant de faire craquer ses articulations.

MOINE: Un peu d’exercice, c’est juste ce qu’il me fallait pour m’ouvrir l’appétit.

Soudain… *bruits de karaté* l’homme d’église a exécuté une série de passes d’arts martiaux tout en coups de pieds en l’air et coups de poings plus rapides que l’éclair.

MOINE: Pardon, j’ai toujours besoin d’un petit échauffement. Je suis prêt.

NARRATEUR : Je… c’était quoi, ça ?

MOINE: J’ai passé dix ans dans une école de kung-fu au sommet d’une montagne chinoise. Il n’y a pas que les étudiants qui font des échanges culturels à l’étranger.

NARRATEUR: Vous êtes un genre de… moine-franciscain-shaolin ?

MOINE : Et autant vous dire que c’est pas tous les jours que j’ai l’occasion de m’en servir. Yaaaaah!

Le moine franciscain shaolin s’est jeté sur moi comme un tigre en furie et m’a littéralement roué de coups. C’était un véritable déluge comme je n’en avais jamais connu, même pas dans les toilettes des garçons au collège. Dans un réflexe de survie, j’ai arraché le sac de mes épaules et l’ai placé devant moi en bouclier, mais le type a fini par le défoncer lui aussi et le Gobbledygook s’est écrasé par terre au milieu de mes chaussettes et de mes caleçons propres. Le visage du moine s’est barré d’un sourire de victoire.

MOINE: Tiens, tiens, je connais ce livre…

NARRATEUR : Attention, derrière vous !

MOINE : De quoi ?

Je me suis jeté sur le Gobbledygook et l’ai ouvert à une page au hasard. Tracée en lettres d’encre au pinceau, une seule phrase, lapidaire : « Maintenant tu connais le kung-fu. »

Je me suis redressé, toujours surpris par ma capacité à me servir du Gobbledygook en cas de stress intense. Dans mes veines coulait désormais l’héritage des plus grands maîtres chinois, que je sentais bouillir à l’extrémité de mes doigts. D’un geste de la main, j’ai fait signe au moine d’approcher.

MOINE: Vous en voulez encore ? Aucun problème.

J’ai levé le bras juste à temps pour arrêter son coup de pied circulaire. L’expression de triomphe du moine a disparu aussi vite qu’elle était apparue et son visage s’est décomposé.

MOINE: Comment… comment vous avez fait ça ?

Pour toute réponse, j’ai puisé au fond de mes tripes la fureur du dragon et je lui ai décoché une série de coups rapides et précis avant de le projeter à travers la pièce d’un ultime coup de pied.

NARRATEUR : Ahh-yaaah ! *bruits du coffre*

Le moine est allé s’écraser contre le coffre, dans un élan si violent qu’il en a décollé le meuble du sol. Reprenant mon souffle, je me suis approché. Mon assaillant était inconscient, et il aurait sans doute besoin d’un ou deux plâtres, mais il vivrait : ma connaissance des points vitaux était désormais telle que je me sentais capable de combattre tout en diagnostiquant les dégâts infligés. Vraiment pratique, ce bouquin… Mais mon regard a soudain été attiré par quelque chose de brillant, collé en dessous du coffre descellé.

NARRATEUR : Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

J’avais toujours trouvé étrange que le coffre soit fixé au plancher, mais je comprenais mieux à présent : Baslic — qui d’autre ? —  avait voulu y cacher quelque chose, en l’occurence une petite clef accompagnée d’une carte de visite : de la publicité pour un garde-meuble situé à quelques blocs de là. « Tu vois, on finit toujours par trouver quelque chose », a dit le Gobbledygook sur un ton de connivence, comme s’il avait toujours su ce qui allait se passer.

J’ai prévenu les secours avant de quitter les lieux en catimini. J’avais un but maintenant. J’ai appelé un taxi.

*Bruits de voiture*

——

A la page 672, une histoire d’amour.

Il observait d’un air anxieux les gestes lents, méthodiques, du garagiste penché sur sa voiture. Ce n’était pas la première fois qu’elle le lâchait — il faut dire qu’elle n’était plus toute jeune —, mais il l’avait achetée avec son premier salaire, juste après ses études. Entre son véhicule et lui c’était une longue histoire, et le voir capot ouvert, entrailles fumantes, à demi-effondré sur le bas-côté, ça lui faisait quelque chose. Il ravala un sanglot et demanda : « Est-ce qu’elle va s’en sortir ? » Le réparateur se redressa. Il tenait dans ses mains un monstrueux organe palpitant et sanguinolent qu’il venait de séparer du reste du moteur à l’aide d’un scalpel : « Elle ne passera pas la nuit », dit le garagiste désolé en secouant la tête. Assommé par la nouvelle, le conducteur trouva seulement la force d’acquiescer. Une large flaque de sang grandissait entre les pneus avant. Une hémorragie, lui expliqua le professionnel en sortant une immense seringue de sa boîte à outils, on ne peut rien faire, à part l’aider à partir.  La voiture s’ébranla dans une toux métallique et la carrosserie gémit. Il fallait en finir. Il demanda un moment d’intimité pour lui dire au revoir. Le garagiste était couvert du sang de sa voiture des pieds à la tête, mais il conservait néanmoins une certaine solennité. « Appelez-moi quand vous êtes prêt. » Terrassé par la douleur, le conducteur caressa le capot de sa vieille compagne, lui murmura quelques mots en guise d’adieux et adressa une prière silencieuse à qui voudrait l’entendre quand le dépanneur planta l’aiguille dans le cœur de son moteur.

——

Le bâtiment qui abritait le garde-meuble semblait devoir s’effondrer sous son propre poids. Une pancarte vacillante plus ou moins fixée sur la porte annonçait la couleur : « Besoin d’une cave ? Nous en avons une pour vous. » Le Gobbledygook a tressailli dans mon sac. Il savait quelque chose qu’il ne me disait pas.

« Entrons », a dit le livre. « Tu ne seras pas déçu. »

J’ai poussé la porte qui donnait sur un couloir étroit et mal éclairé. Visiblement personne n’était venu relever le courrier depuis des lustres : la boîte aux lettres débordait d’enveloppes et de prospectus chiffonnés.

NARRATEUR: C’est peut-être fermé.

GOBBLEDYGOOK: D’une certaine façon, c’est tout à fait fermé. Mais continuons.

Un peu plus loin, une cage d’escalier s’enfonçait dans les entrailles du bâtiment. Bien que la précision soit superflue, une flèche peinte au mur indiquait la direction du garde-meuble. Ravalant mes angoisses, j’ai descendu les marches. Bon sang, cet escalier était interminable. Et l’odeur… Mais il y avait de la lumière en bas.

Assis derrière un comptoir enseveli sous un amoncellement de boîtes de pizzas, de sacs de livraison et de canettes de soda, un gros homme chauve en chemise à carreaux a redressé la tête d’un coup, comme surpris de voir quelqu’un qui ne soit pas un livreur.

GARDIEN: Oh. Bonjour. Heu. Vous cherchez quelque chose ? Vous êtes perdu ?

NARRATEUR : Non non. Enfin je crois. On m’a… donné votre adresse. Et aussi cette clef. J’imagine qu’elle doit ouvrir l’un de vos box. C’est un… vieux parent qui m’a laissé ça, il vient de mourir d’une très longue maladie, quelque chose d’horrible… et je me demandais si…

Le gardien a étouffé un rire.

NARRATEUR: Il y a quelque chose de drôle?

GARDIEN: Oh non, c’est plutôt le contraire… mmpffff… c’est tout sauf drôle, vraiment…

L’homme a écarquillé ses yeux écarlates, striés de veines d’épuisement, et a plaqué sa grosse main contre sa bouche pour retenir son hilarité, en vain.

*RIRES*

NARRATEUR: Je vous assure, je n’y comprends rien.

GARDIEN: Il dit qu’il comprend pas… Il comprend rien, évidemment… Comment est-ce qu’il pourrait ?

*BOUM*

*BOUM*

*BOUM*

J’étais prêt à lui faire passer son envie de rire d’un bon coup de pied circulaire à la Bruce Lee, mais le gardien s’est frappé la tête plusieurs fois contre le comptoir avant d’éclater en sanglots. Puis de se remettre à rire. Puis de pleurer, à nouveau. Avant de continuer de rire dans un râle qui tenait davantage de l’étranglement que de la gaité.

GARDIEN: Je suis désolé. Je suis désolé, vous ne pouvez pas savoir. Vous ne connaissez pas cet endroit. C’est juste qu’il est… un peu éprouvant pour les nerfs.

NARRATEUR: Comment ça ?

*rires, pleurs*

NARRATEUR: Vous ne voulez pas vous calmer et m’expliquer ?

GARDIEN: Vous expliquer ? Si je pouvais me l’expliquer à moi, ce serait déjà un miracle.

À bout de patience, j’ai écarté les boîtes de pizzas pour plaquer la clef sur le comptoir.

NARRATEUR: Bon, est-ce que, oui ou non, vous pouvez me dire quelle porte ça ouvre ?

Le gardien s’est tassé dans sa chaise et a enfoui son visage dans ses mains comme pour disparaître à tout jamais.

GARDIEN: C’est vraiment un métier de chien, vous savez. Un vrai métier de chien.

GOBBLEDYGOOK: Continuons, il ne nous sert à rien.

GARDIEN: Qu’est-ce que c’était, ce bruit ? Qui est là ?

NARRATEUR : Personne. Je suis ventriloque. Et schizophrène.

GARDIEN: De mieux en mieux…

L’homme s’est mis à fredonner l’air de La Chevauchée des Walkyries. Il fallait se rendre à l’évidence : il était fou à lier. J’ai récupéré ma clef, dépassé le comptoir et remonté le corridor qui, selon les panneaux, menait aux box de rangement. Il y avait là des dizaines et des dizaines de portes, toutes identiques. Si je devais toutes les essayer, j’allais y passer des heures. J’ai décidé de procéder à un rapide repérage, histoire de voir si l’une des portes affichait un signe distinctif ou si quoi que ce soit pouvait me mettre sur la piste. J’ai donc marché en ligne droite, sans jamais dévier de ma trajectoire, pendant plusieurs minutes avant d’apercevoir à nouveau de la lumière tout au bout. De l’autre côté du couloir, le même gros gardien à la même chemise rayée m’attendait derrière son même comptoir sale. Comment était-ce possible ! J’avais marché droit devant moi, sans jamais bifurquer.

GARDIEN: Vous comprenez maintenant ? Je ne peux rien pour vous.

Incapable d’accepter une telle aberration, j’ai fait demi-tour pour remonter le couloir à nouveau. J’ai longé les mêmes portes, cette fois en me concentrant de toutes mes forces sur la rectitude du chemin, mais quelques instants plus tard je suis de nouveau revenu à mon point de départ.

GARDIEN: Et encore, vous avez de la chance d’avoir traversé : si vous tournez dans les couloirs, c’est beaucoup plus difficile de sortir. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, aucun client de ces derniers mois n’a jamais refait surface. Si vous voulez louer un box, il faut payer d’avance.

J’ai sorti le livre du sac et l’ai ouvert à la quatrième page.

NARRATEUR: Je parie que tu y es pour quelque chose.

« Dans une autre vie, oui, et d’une certaine manière », a dit le Gobbledygook. « Baslic voulait un endroit tranquille où on ne puisse pas le trouver. J’ai exaucé son souhait et j’ai créé un labyrinthe en mouvement perpétuel. Pratiquement impossible d’y trouver son chemin. »

NARRATEUR : C’est pas très sympa pour les autres gens qui s’y sont perdus.

« Je ne suis pas responsable des souhaits de mes lecteurs », a conclu le Gobbledygook. « Et je ne peux rien te dire quant à l’endroit où se trouve ce que tu cherches. Baslic a été clair. »

J’ai remercié le gardien, qui a disparu sous le comptoir comme s’il avait vu un fantôme, puis j’ai pivoté sur mes talons pour retourner dans le couloir. Il y avait quelque part une porte qui donnait sur une cave louée par Baslic. Ce n’était pas une motivation suffisante pour risquer de me perdre à tout jamais dans ce labyrinthe sans fin, mais après tout, je n’avais rien de mieux à faire pour le moment.

——

À la page 34, un problème de télécommunication.

Ce soir, ils avaient commandé des sushis. Avec un bébé malade qui n’avait fait que gémir et hurler du matin jusqu’au soir, la journée avait été épuisante et préparer quelque chose à manger leur avait paru être au-dessus de leurs forces. La vie de parents n’était pas de tout repos parfois. En fait elle ne l’était jamais, et on s’était bien gardé de le leur dire quand elle avait annoncé à la famille qu’elle était enceinte. Sûrement un truc pour perpétuer l’espèce. En attendant, l’espèce en question avait enfin réussi à s’endormir et la maison paraissait elle-même profiter d’un silence retrouvé. Ils s’installèrent dans le canapé, casque sans fil sur les oreilles, et allumèrent la télévision. Deux heures par jour, ils pouvaient vivre comme avant — dans le silence, certes, mais sans nettoyer, essuyer, consoler, bercer ou nourrir quelqu’un d’autre. Posés sur la table basse, les sushis n’attendaient plus qu’eux. Il poussa un soupir de soulagement et se pencha sur le plateau.

*PLEURS DE BÉBÉ*

Le babyphone venait de se mettre en marche, et ses diodes lumineuses pulsaient au rythme des pleurs qui sortaient étouffés du petit haut-parleur. « Laissons-le pleurer », suggéra-t-il, « au moins quelques instants. » Elle acquiesça, même si elle détestait le laisser pleurer. Et les sushis n’auraient pas le même goût dans cette ambiance sonore. « J’y vais », finit-elle par souffler. « Quelque chose doit lui fair peur. » À contrecœur, il reposa les baguettes sur le plateau et lui emboîta le pas. Mais quand ils poussèrent la porte de la petite chambre, tout était silencieux et le bébé, malgré un souffle lourd, dormait paisiblement. Il tendit l’oreille. Dans le salon, le babyphone continuait de résonner des cris de leur enfant. Il alla chercher l’appareil, augmenta le volume. « On capte peut-être une autre fréquence », dit-il, mais elle fronça les sourcils : elle aurait reconnu ce cri entre mille, et c’était bel et bien celui de son fils, elle en aurait sa main au feu. Elle se pencha sur le lit à barreaux. L’enfant dormait, indifférent aux bruits de leur conversation et aux cris métalliques émis par le babyphone. Quelque chose n’allait pas. Il avait le front brûlant. « Réveille-toi », dit-elle en le secouant doucement, puis de plus en plus fort. Mais l’enfant dormait, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, comme prisonnier de son sommeil, et ses cris redoublaient d’intensité dans le petit haut-parleur : l’enfant avait peur, il était terrifié, mais ses yeux demeuraient clos. « Réveille-toi, bon sang ! » Les cris s’arrêtèrent soudain.

« Il ne se réveillera pas », dit une voix inconnue dans le babyphone. « Il ne se réveillera plus. Il est avec moi désormais. »

Le babyphone émit un grésillement, puis demeura silencieux. L’enfant dormait toujours, malgré les hurlements de ses parents.

——

Au son d’un mystérieux violon dont j’entendais au loin la sinistre lamentation, j’ai tourné à gauche au premier embranchement et j’ai essayé de procéder méthodiquement, c’est à dire en insérant la clef dans les serrures de toutes les portes que je croisais, sans exception, et en tournant encore à gauche à chaque nouveau croisement pour essayer de revenir sur mes pas. C’était sans compter sur le caractère machiavélique du labyrinthe créé par le Gobbledygook qui, je m’en suis rendu compte assez vite, brouillait si bien les pistes que je ne passais jamais deux fois au même endroit. Soit cet endroit était très vaste, soit il inventait de nouveaux couloirs à mesure que je les empruntais. Dans un cas comme dans l’autre, les perspectives d’en sortir rapidement s’amenuisaient.

Je commençais à avoir faim et ce violon qui miaulait en musique de fond me tapait déjà sur les nerfs. J’avais essayé de le suivre à l’oreille un certain temps, supposant qu’il s’agisse d’un indice laissé par le musicien pour repérer la bonne cave, mais malgré le chemin parcouru et en dépit des directions empruntées, la musique ne faiblissait ni n’augmentait jamais, comme si elle devait rester pour toujours à une certaine distance de son auditeur. Quelquefois elle s’arrêtait l’espace d’une seconde ou deux, puis elle reprenait de plus belle, identique à elle-même. Il s’agissait clairement d’un disque, un disque très énervant, pourtant je trouvais encore le moyen de remercier le ciel que Baslic ait joué du violon et pas de l’harmonica ou de la flûte à bec.

Au bout d’un moment, la panique et l’angoisse ont cédé la place à l’ennui. Un ennui très pesant, au moins aussi vaste que le labyrinthe qui grandissait de minute en minute à mesure que j’égrenais les portes closes et les mauvaises serrures. « Désolé de ne pas pouvoir te dire où se trouve ce que tu cherches », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page. C’est pas grave, j’ai dit. Tu ne veux pas me raconter quelque chose pour faire passer le temps ?

——

À la page 508, une histoire un peu plus longue…

Je vais vous dire une chose : la première fois qu’on meurt, ça va. C’est après que ça se complique. Parce que oui, on s’en tout un plat, mais ce n’est rien à côté de ce qui se passe ensuite. Vous savez, de l’autre côté du tunnel de lumière, avec tout ce que… enfin, on ne vous a pas expliqué ? Quelque part, c’est un peu normal : c’est votre première fois. Laissez-moi vous faire la visite.

Vous êtes mort. Ça commence toujours comme ça. Peu importe la manière dont vous passez de vie à trépas, peu importe votre vie d’ailleurs, ou la manière dont vous l’avez conduite : cela n’a strictement aucun impact sur votre destination finale. Désolé de vous décevoir si vous avez passé le dernier siècle à être généreux, à observer des principes moraux strictes, à ne manger que certains plats ou à respecter des prières obligatoires : vous n’obtiendrez pas de point supplémentaire. Bref, vous êtes passé sous les pneus d’un tracteur, vous êtes tombés dans la cage des ours ou vous avez patiemment attendu que la faucheuse vous emporte sur votre oreiller, très bien, poursuivons.

Le noir s’est abattu, puis vous avez suivi une lumière aveuglante à laquelle il était impossible de résister. Tel un insecte, vous vous êtes approché… et vous êtes tombé sur moi. Quelle surprise, hein ? Vous ne vous attendiez pas à ça. Tout d’abord, veuillez remplir ce formulaire. Merci d’utiliser des lettres capitales et de ne pas déborder des cases, l’administration ici est un véritable cauchemar. Déjà terminé ? Vous êtes parfait. Enfin, pas encore, mais ça viendra peut-être.

Bienvenue au seuil de la première porte. Ici vous pourrez mener votre vie — enfin, façon de parler, disons « seconde existence » — selon votre bon vouloir. Vous avez raison, ça ressemble beaucoup à votre vie d’avant. En fait, on distingue à peine la différence. Mais ici vous êtes libre d’apprendre un nouveau métier, de rencontrer de nouvelles personnes, de manger ce qui vous plaira et de succomber à tous les plaisirs. Bien sûr, il faudra pour cela gagner de l’argent : rien n’est gratuit en ce bas monde, enfin en ce deuxième bas-monde, si j’ose dire. Je vois votre mine défaite. Oui, c’est vrai, l’au-delà ne fait pas preuve d’une grande originalité. Non non, vous n’êtes pas éternel, l’espérance de vie reste la même. Oui, quand vous mourrez, vous recommencerez. Encore et encore. Et non, vous ne pouvez pas renoncer. Le repos éternel n’est accessible qu’à celles et ceux qui franchissent toutes les portes. Je ne vous ai pas parlé des portes ? Quel étourdi. Eh, ne me regardez pas comme ça, je ne suis qu’un guide à mi-temps, et assez mal payé.

Vous n’avez pas envie de revivre une telle existence une seconde, une troisième, une quatrième fois jusqu’à la fin des temps ? Grand bien vous en fasse : il faudra juste trouver les portes. Eh bien c’est simple, vous venez de passer la première, faites les choses dans l’ordre et cherchez la deuxième, mon vieux. Oh, elle ressemble à n’importe quelle autre porte, rien ne la distingue d’une bête porte de placard ou de l’entrée d’un magasin. Ne vous inquiétez pas, vous avez toute l’éternité pour la trouver — d’ailleurs vous n’êtes même pas obligé de chercher, rien ne vous y oblige.

Ensuite ? Eh bien ensuite, derrière la deuxième porte, il faudra trouver la troisième.  De l’autre côté du grand labyrinthe de l’éternel. C’est assez compliqué, il paraît, et l’endroit est un peu déprimant, mais j’ai entendu dire que certains y étaient parvenu sans y laisser la raison. Avouez que c’est encourageant. Derrière la troisième porte ? Si mes souvenirs sont bons et les légendes correctes, on trouve la forêt de l’éternelle damnation, peuplée de créatures à peine nommables et assez peu aimables, et derrière la quatrième, l’infini désert de la soif éternelle. Oui, ils ont collé « éternel » sur chaque épreuve, c’est sans doute pour l’emphase. Nos fonctionnaires ont assez peu d’imagination.

Ensuite ? Ecoutez, mon vieux, vous en demandez beaucoup. Vous avez déjà de quoi cogiter pour deux ou trois éternités. La suite n’est qu’une succession d’épreuves de plus en plus difficiles, ça ressemble presque à un jeu télévisé. Non, j’ignore si quelqu’un est déjà parvenu au terme du parcours — comme je vous l’ai dit, il est assez long et je n’en connais pas la moitié. Mais peut-être que vous serez suffisamment curieux pour tenter votre chance ?

Comment ? Décourageant. Un peu, oui, bien sûr, mais servez-vous un verre. Oui, c’est un petit cocktail de bienvenue. Vous ne trouvez pas que c’est une belle journée ? Une journée magnifique pour mourir. Evidemment qu’il fait beau ici, il y a même des transports en commun et internet, qu’est-ce que vous pensiez ? Les morts savent vivre. Et bientôt, vous comprendrez — comme nous tous — que c’est souvent dans l’espoir d’une vie meilleure qu’on est le plus proche de l’enfer.

Je vous laisse, le prochain groupe arrive. C’est un peu en flux tendu ces derniers temps avec toutes ces guerres de l’autre côté. Mais je ne m’en fais pas : vous vous débrouillerez très bien. Regardez-vous : on dirait déjà que vous n’êtes jamais mort. D’ailleurs l’avez-vous seulement été ?

——

J’ai rapidement constaté que je n’étais pas seul dans les couloirs du garde-meuble. Il y avait même pas mal de monde là-dessous : des visages émaciés et hagards, à la mine cendreuse, des silhouettes voûtées errant sans but dans des couloirs infinis, autant de clients de l’entreprise égarés à tout jamais et ayant d’ores et déjà abandonné tout espoir de sentir à nouveau la caresse du soleil sur leurs joues pâles. Persuadés que j’étais juste un nouvel égaré de plus, personne ne m’adressait la parole. L’ennui brise même les plus forts — ce devrait être une méthode de torture bien plus répandue.

À force d’essayer cette fichue clef, ma main droite me brûlait, mes pieds cuisaient dans leurs chaussures, je commençais à ne plus me tenir droit et ma capacité d’attention était en chute libre. Avais-je essayé cette porte que je venais de dépasser ? Je n’en étais plus certain. Et si j’en avais oublié d’autres dans un moment d’absence ? Non non, la perspective de recommencer était insupportable. Et ce disque qui n’en finissait pas de jouer la même chose… je l’aurais volontiers explosé en mille morceaux, et j’en aurais tellement piétiné les débris qu’il n’en serait resté que de la poudre. J’en venais à attendre avec une impatience terrible les quelques secondes de silence qui séparaient chaque nouvelle lecture du morceau. Si je tenais celui qui passait cet enregistrement en boucle, je lui aurais fait manger l’un des violons de Baslic.

Épuisé, je suis finalement tombé à genoux et j’ai sorti le livre du sac, prêt à le supplier de mettre un terme à mes souffrances.

NARRATEUR : S’il te plait, dis-moi où est cette fichue cave… ou donne-moi au moins un indice… même un petit…

« Je te l’ai dit, je ne sais pas où ça se trouve, » a répondu le livre. J’ai serré les dents à les en faire craquer, j’ai frappé du poing sur le sol. Non, impossible, je n’allais pas croupir ici pour toujours ! Autant mourir tout de suite.

La quatrième page s’est effacée avant d’afficher un nouveau message en lettres manuscrites. « Je ne sais pas où ça se trouve. En revanche, je sais quand ça se trouve. »

Quoi ? Comment ça, « quand » ça se trouve ?

Au même moment, le disque s’est arrêté comme il le faisait toutes les dix ou quinze minutes et le silence s’est abattu sur le labyrinthe. « Maintenant ! » a dit le Gobbledygook. Comment ça, maintenant ? Mais quelle porte ? « N’importe laquelle, abruti ! »

Mû par le seul réflexe de survie, j’ai bondi sur mes pieds et glissé la clef dans la première serrure à ma portée. Miracle ! La porte s’est ouverte. Elle donnait sur une petite cave croulant sous un pharaonique bazar musical. Au centre, posé sur un guéridon, se dressait la silhouette poussiéreuse d’un antique gramophone. Le bras mécanique s’est actionné dans un cliquetis et le disque, celui qui avait failli me rendre fou, s’est remis à jouer sa maudite mélodie. *bruit / casse le disque / arrête le gramophone* Wah, ça fait du bien.

Autour de moi, les affaires que Baslic avait entassées tout au long de sa vie témoignaient d’une existence tumultueuse, mais je n’étais pas d’humeur à les examiner tout de suite. Pour le moment, j’avais un peu de colère à évacuer.

NARRATEUR : Bordel, tu n’aurais pas pu me dire ça plus tôt ?

« Tu ne m’as jamais posé la bonne question », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page.

Croyez-en mon expérience, ne devenez jamais ami avec un livre. Vous risqueriez d’être déçus.