Gobbledygook, ép.6 : Vous êtes ici

J’ai ouvert les yeux sur un rideau de ténèbres. J’étais seul, et pour le peu que je pouvais en voir, je n’étais pas chez moi. La pièce n’était pas plus grande que mon premier studio d’étudiant et ses murs de pierre brute n’étaient percés que d’une seule fenêtre, ou plutôt devrais-je dire un soupirail. Ah, ma tête… Je me souviens maintenant. Ce sont ces grandes brutes commandées par le frère Nicodème qui m’ont assommé dans la cuisine. Où est-ce qu’ils m’ont traîné ? Bon sang, et où sont passés mes vêtements ? On a profité de mon inconscience pour me retirer pantalon, baskets et chemise — et me passer une robe de moine. Les religieux ne sont plus ce qu’ils étaient.

Je me suis arraché au lit de camp sur lequel mes agresseurs m’avaient allongé et j’ai examiné ma prison, plongée dans une semi-pénombre. Du soupirail filtrait la lumière pâle d’un matin blafard. L’ouverture était trop haute pour que je puisse l’atteindre, et quand bien même, elle n’était pas suffisamment large pour que je m’y faufile. Je me trouvais dans un genre de cave aménagée en cellule, et l’unique porte en bois barrée de fer et de lourdes chaînes laissait entendre qu’il était inutile d’essayer de l’ouvrir. Par acquis de conscience, j’ai tout de même fait jouer la poignée, mais la serrure était bien verrouillée. Impossible de fuir. J’étais prisonnier.

FRÈRE NICODÈME (au loin) : Sur votre gauche, vous pouvez admirer le réfectoire des novices, où jadis les jeunes moines se retrouvaient pour le dîner. Cette pièce n’est plus utilisée aujourd’hui, mais elle témoigne de l’énergie sans cesse renouvelée qui bouillonnait en ces murs il y a de cela quelques siècles. Les chambres, en revanche, sont toujours utilisées pour nos retraites spirituelles…

J’en étais sûr. Les imbéciles, ils m’avaient ramené au couvent des franciscains. J’allais tambouriner contre la porte et hurler au secours : à coup sûr les touristes m’entendraient et préviendraient la police. J’ai levé le poing, prêt à frapper le battant de toutes mes forces, mais celles-ci m’ont soudain abandonné. Comme vidé de toute énergie, j’ai laissé mon bras retomber lourdement contre ma hanche. Ils m’avaient peut-être drogué. J’ai essayé de crier, mais aucun son n’a franchi le seuil de mes lèvres. J’étais réduit au silence.

Le verrou de la porte a joué dans un cliquetis mat et la porte s’est entrouverte.

FRÈRE NICODÈME : Je suis certain que le frère Baltazar sera ravi de nous montrer le lieu de sa retraite.

Comme si mes jambes ne m’obéissaient plus, je suis allé m’asseoir sur le lit de camp et j’ai porté un regard paisible vers la porte désormais grande ouverte. Le frère Nicodème, qui avait endossé son plus beau costume de guide, se tenait devant un groupe de touristes occupé à mitrailler de photos l’intérieur de ma cellule.

FRÈRE NICODÈME: Comment allez-vous ce matin, très cher frère Baltazar ? On ne vous réveille pas au moins ?

Tout en moi me commandait de hurler, de me jeter sur lui toutes griffes dehors et de le rouer de coups, mais une force mystérieuse m’empêchait de bouger. Mieux, elle me forçait à sourire, de ce sourire béat et niais qu’ont parfois les illuminés et les mystiques. Mon esprit avait rassemblé son plus beau chapelet d’injures, mais ma bouche n’en a fait qu’à sa tête. J’ai dit :

NARRATEUR : Bonjour frère Nicodème. Quel beau matin, n’est-ce pas ? La gloire de Dieu est sur nous pour les siècles des siècles.

FRÈRE NICODÈME : Comme vous pouvez le constater, Frère Baltazar a choisi un isolement complet pour mieux purger ses péchés, qui faut-il le préciser sont extrêmement peu nombreux.

Un touriste a levé le doigt.

TOURISTE :  Excusez-moi, petite question, pourquoi son visage est couvert de bleus ?

Ce sale menteur de Nicodème a laissé échapper un petit rire.

FRÈRE NICODÈME : Voilà ce que c’est de combattre ses démons intérieurs. Nous allons laisser le Frère Baltazar à ses prières et poursuivre la visite. Rendez-vous au réfectoire, mon ami.

La porte s’est refermée dans un claquement sinistre sans que j’aie pu protester. Par quel miracle avait-il pu me… Le livre, évidemment ! Par pure formalité, j’ai balayé la cellule du regard à la recherche de mon fantôme de papier. Peine perdue. Les moines s’étaient bien entendu déjà emparés du Gobbledygook.

*GÉNÉRIQUE*

Difficile d’estimer le temps qui s’écoule quand on est enfermé dans une pièce minuscule, à peine éclairée et exempte de tout objet de divertissement, sinon celui de contempler le crucifix cloué au mur et sur lequel la silhouette d’un Jésus grimaçant et famélique nourrissait mes craintes quant au sort qui m’était réservé. Mais au bout d’environ deux heures, ou peut-être quatre, et alors que mon estomac commençait à faire des salto arrière sous ma tunique, la porte de la cellule a fini par s’ouvrir.

Le visage du frère Nicodème n’arborait plus le masque bienveillant du guide de tout à l’heure : il était grave, fermé, comme pour contenir une colère sans borne ou dissimuler un affront.

FRÈRE NICODÈME : Levez-vous et suivez-moi. Nous devons parler.

J’étais à peu près sûr que les sbires du religieux avaient bouclé toutes les issues et qu’il était inutile d’essayer de m’échapper par l’entrée du public, aussi j’ai emboîte le pas à mon geôlier, qui avait l’air préoccupé. Ce n’était plus de la bête malveillance comme j’avais pu l’observer dans ma cuisine, non. Quelque chose paraissait sincèrement le tracasser.

FRÈRE NICODÈME : Vous m’excuserez pour le petit stratagème de tout à l’heure. Nous avons été obligés de vous museler un court instant afin d’éviter que vous ameutiez tout le quartier.

NARRATEUR: J’en déduis que vous avez utilisé le Gobbledygook contre moi : vous lui avez ordonné de me faire taire devant les touristes et de me transformer en saint homme ?

Le visage du moine s’est barré d’un rictus.

FRÈRE NICODÈME : C’est un peu plus compliqué que ça. Vous allez comprendre.

Le frère Nicodème m’a conduit à travers un long couloir obscur jusqu’à un escalier de pierre où résonnait l’écho d’un chant religieux. La perspective d’un cours de solfège ne m’enchantait pas spécialement, mais nous avons gravi les marches et bientôt les chœurs se sont effacés derrière un silence de plomb. Les étages étaient d’un tout autre genre que le rez-de-chaussée ouvert au public. Le couloir, tapissé de moquette et bardé de tentures luxueuses et de draperies, conduisait droit vers une lourde porte en bois sculptée de motifs effrayants. Ils représentaient le visage d’un monstrueux Leviathan qui, la gueule grande ouverte, dévorait les pécheurs et les impénitents.

NARRATEUR : C’est une charmante décoration que vous avez là.

FRÈRE NICODÈME : Gardez vos sarcasmes ou alors étouffez-vous avec.

NARRATEUR: Holala, pas la peine de le prendre comme ça. J’essaye juste de détendre l’atmosphère.

Mais le moine ne m’écoutait pas. Le visage piqueté de transpiration, il a rejoint la porte avec une crainte presque religieuse et a timidement frappé contre le battant.

FRÈRE NICODÈME : Il est ici.

Sans un bruit, la porte a pivoté sur ses gonds et nous en avons franchi le seuil. Devant mes yeux s’étalait la bibliothèque la plus sinistre qu’il m’avait été donné d’admirer de toute ma vie. D’une part elle était éclairée à la bougie, ce qui en soi suffisait à lui donner un air peu amène, mais la décoration aurait suffi à elle seule à faire fuir une horde de sorcières et d’adorateurs du diable. Disposées en arche comme pour délimiter l’entrée de la pièce, des rangées entières de crânes secs et grimaçants accueillaient le visiteur. Le frère Nicodème esquissa un signe de croix et franchit le portail d’ossements en évitant le regard des crânes aux orbites creuses. Ici la pierre des murs était à nu et il régnait un froid inhabituel, comme si même la chaleur du monde avait renoncé à entrer ici. J’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule. Personne ne se tenait derrière la porte. Personne n’avait donc pu nous ouvrir.

FRÈRE NICODÈME : Allez, avancez. Là, ce couloir. À gauche, maintenant. Voilà, tout droit.

Nous avons remonté des allées flanquées d’armoires aux portes fermées, d’étagères vitrées équipées de barreaux derrière lesquels pourrissaient des milliers de livres dans un état pitoyable, comme eux aussi prisonniers des moines.

NARRATEUR : Où est-ce que vous m’emmenez ?

FRÈRE NICODÈME : Arrêtez de poser des questions. Vous le saurez assez tôt.

Après avoir croisé un nombre incalculable d’embranchements et remonté des dizaines de chemins de traverse, nous avons fini par déboucher dans une petite pièce aux murs nus visiblement dédiée à l’étude. Au centre trônait une table spartiate et un tabouret qui l’était tout autant. Dans l’ombre du chandelier posé dans un coin, j’ai deviné la silhouette d’un moine encapuchonné qui nous paraissait nous y attendre.

FRÈRE NICODÈME : Le voilà. Je… C’est lui qui l’a trouvé.

La silhouette, dont la capuche baignait le visage d’une ombre impénétrable, a hoché la tête en silence et s’est contentée de désigner le tabouret d’un doigt osseux. Le frère Nicodème, blême, a balbutié des excuses et m’y a conduit en manquant de s’empêtrer dans sa robe. Cela crevait les yeux que l’inconnu lui inspirait une terreur de tous les diables. Qui cela pouvait-il bien être ? J’ai posé les yeux sur la table. À ma stupéfaction, le Gobbledygook m’y attendait.

NARRATEUR: Qu’est-ce que ça veut dire ?

FRÈRE NICODÈME : Voyez par vous-même.

Trop heureux d’avoir enfin une chance de me tirer du pétrin, j’ai vite fauché le livre pour l’ouvrir aussitôt. Mais j’avais vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué : toutes les pages étaient blanches. Toutes, sans exception, comme si le livre n’avait jamais été imprimé.

NARRATEUR: Vous devez faire erreur. Ce n’est pas mon livre.

FRÈRE NICODÈME: Je vous assure que c’est le vôtre. Et il refuse de nous parler.

J’ai éclaté de rire. C’était trop beau pour être vrai. Je comprenais maintenant la mine déconfite du moine, humilié jusqu’à l’os devant sa hiérarchie et contraint d’en faire appel à moi pour le sortir du pétrin. Mais une question me chiffonnait.

NARRATEUR: Mais alors, si vous n’avez pas eu accès au contenu du Gobbledygook, comment est-ce que vous avez pu m’empêcher de parler tout à l’heure ?

Le frère Nicodème a soupiré.

FRÈRE NICODÈME : J’imagine qu’il est inutile de vous le cacher plus longtemps.

Le moine a cherché l’assentiment de son silencieux maître. Ce dernier ayant encore une fois hoché la tête, Nicodème a écarté une tenture, révélant une porte  jusqu’à lors invisible.

*OUVERTURE DE PORTE*

La nouvelle pièce paraissait sortir d’un autre film : immense, baignée d’une vive lumière, les murs lisses et blancs encombrés d’appareils de mesure, elle contenait en tout et pour tout une seule bibliothèque posée en son centre, comme mise en quarantaine. Gobbledygook sous le bras, je me suis approché du meuble. Celui-ci s’est alors mis à trembler sur ses pieds, comme pris de hoquets.

NICODÈME: Arrêtez-vous ici avant que ça dégénère.

Le frère Nicodème est allé ouvrir seul les portes équipées d’épais barreaux de la bibliothèque. À l’intérieur, des dizaines de livres aux reliures différentes avaient été enchaînés comme pour éviter qu’ils ne s’échappent. J’entendais d’ici leur pages bruisser, leurs couvertures craquer, leur reliure frissonner. Ces livres aussi étaient vivants, comme le Gobbledygook.

NICODÈME : Si vous approchez votre exemplaire d’un peu trop près, ceux-là risquent d’échapper à tout contrôle. Ils sont attirés par votre livre comme des aimants. C’est comme cela que nous avons confirmé la présence du Gobbledygook chez vous : j’avais emporté l’un d’eux dans ma sacoche d’électricien. Si mon exemplaire réagissait, cela signifiait que l’original n’était pas loin.

NARRATEUR : Comment ça l’original ? Vous voulez dire que…

NICODÈME : Tous ces livres sont des Gobbledygook… mais ils sont incomplets. Des transcriptions partielles, récupérées au fil des siècles par des occultistes, des voyageurs ou des aventuriers et rassemblées ici par les moines de l’ordre.  De simples extraits, quelquefois juste une poignée de lignes ou quelques vers… mais leur pouvoir est suffisamment grand pour accomplir des miracles, pour peu qu’on sache s’en servir.

NARRATEUR: Quel genre de miracles ?

Le frère Nicodème s’est raclé la gorge.

NICODÈME : Eh bien, heu, celui-là fait très bien la cuisine, notamment la paella. D’ailleurs, il ne sait faire que de la paella, mais de l’avis de tous les autres frères, elle est vraiment très bonne. Celui-là fait pousser des fleurs, cet autre-ci fait naître des araignées par centaines entre ses pages…

NARRATEUR: C’est pas très utile.

NICODÈME: Non, pas vraiment. Mais celui-là est capable de faire taire n’importe qui et de l’empêcher de s’enfuir.

NARRATEUR: J’imagine que c’est celui que vous avez utilisé contre moi. Ça c’est utile.

NICODÈME : Mais c’est insuffisant. Pour profiter de toute la puissance du Gobbledygook, nous avons besoin de l’exemplaire original, le seul et l’unique, qui avait été dérobé au monastère il y a plusieurs dizaines d’années.

NARRATEUR : Après qu’Ambroise Langelin l’ait lui-même volé à la bibliothèque…

NICODÈME : Il l’a sauvé, vous voulez dire ! Il croupissait sur cette étagère, oublié de tous… quelle humiliation pour un ouvrage aussi puissant. Le frère Langelin l’avait cherché pendant presque un demi-siècle, il s’agissait de l’œuvre de toute une vie. Et il en a bien pris soin. Jusqu’à ce qu’il nous soit de nouveau dérobé… et que le frère Langelin en ait le cœur brisé.

NARRATEUR : Il en est mort ?

Au même instant, une porte a claqué dans notre dos. L’étrange silhouette silencieuse et masquée venait de quitter la salle d’étude pour disparaître dans les couloirs de la bibliothèque. La mâchoire du frère Nicodème s’est mise à trembler.

NICODÈME : Non, il n’en est pas mort. En fait… il n’est jamais mort.

NARRATEUR: Vous voulez dire que… non, vous plaisantez… C’était lui, là, dans la pièce ? Mais il doit avoir au moins deux cents ans !

Le moine a acquiescé.

NICODÈME: Le frère Langelin a trouvé l’immortalité entre les pages du Gobbledygook. Mais il y a perdu autre chose… Allons, assez bavardé. Retournons à côté.

Nous avons abandonné  les enfants du Gobbledygook à leur sort pour retourner dans la salle d’étude désormais vide. Le frère Nicodème a désigné mon livre d’une main tremblante.

NICODÈME : Faites-le parler. Réveillez-le. Sinon le frère Langelin vous fera subir un sort pire que l’Enfer, je peux vous l’assurer.

NARRATEUR : D’accord, mais… s’il ne veut pas se réveiller ?

NICODÈME : Que Dieu, ou quoi que ce soit d’autre, ait pitié de votre âme.

J’ai ouvert le Gobbledygook sous l’étroite surveillance d’un frère Nicodème anxieux. Rien. Toujours ces fichues pages blanches. Pourtant, une idée folle m’a traversé l’esprit.

NARRATEUR : Je vois quelque chose.

NICODÈME : VRAIMENT ?

Mon geôlier s’est rué sur moi pour examiner le livre. Mais la page était toujours désespérément vierge.

NARRATEUR: Ça vient de disparaître.

NICODÈME : Vous plaisantez ?

NARRATEUR : Non non, je ne rigole pas. Reculez, pour voir.

À nouveau, j’ai plissé les yeux comme pour lire quelque chose d’indéchiffrable et, au bout d’un instant, j’ai recommencé à feindre l’enthousiasme.

NARRATEUR : Ça revient !

NICODÈME : C’est vrai ? Faites-voir.

NARRATEUR : Ah non, c’est reparti. Reculez pour voir. Et voilà, ça revient. Je crois qu’il n’a pas envie d’être lu par quelqu’un d’autre que moi.

NICODÈME : Je n’en crois pas un mot.

NARRATEUR : Et pourtant… Ah, voilà… ça dit : « Juste entre toi et moi ».

NICODÈME : Faites voir.

NARRATEUR : Et voilà, ça a disparu.

Dubitatif, le frère Nicodème a froncé les sourcils.

NICODÈME : Je veux bien vous donner une chance. Une seule. Et je vous préviens, le frère Langelin sera très mécontent si vous vous moquez de lui. Très-très-mécontent. Et personne n’a envie de le croiser quand il est mécontent.

J’ai promis à mon ravisseur de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour ramener le livre à son état originel, puis je me suis assis à la table de travail et j’ai posé le livre devant moi. Le frère Nicodème, réticent à l’idée de me laisser seul, a toutefois fini par ouvrir la porte et, non sans me jeter un dernier regard désapprobateur, m’a enfin laissé en tête à tête avec le Gobbledygook.

« Plutôt pas mal joué », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page. « C’était très astucieux. »

NARRATEUR : Tu comptais jouer le livre de chevet de l’homme invisible jusqu’à la fin de temps ?

Sur la quatrième page, un nouveau message : « De toute façon, je déteste les moines. Commençons par briser ces chaînes qui te retiennent ici. J’ai besoin d’un complice pour me tirer de ce bourbier. »

J’ai feuilleté le livre. Tout son contenu bizarre, tordu et extraordinaire venait de réapparaître comme par magie. En même temps, il faut dire que c’en était un peu.

À la page 54, une contamination.

«  Ni l’administration, ni les gardiens, ni même le chef du pénitencier ne l’avait vu venir. Le mystérieux culte avait comme surgi du néant et sa pratique s’était rapidement répandue parmi les prisonniers, qui depuis des mois passaient leurs nuits à prier des dieux obscurs dont il ne fallait prononcer le nom qu’à mi-voix. Ces dieux étaient nés de la solitude et du confinement, et ils étaient les enfants de la violence et du ressentiment. Cette nuit-là, quand le personnel fut finalement débordé par la révolte et que le sol et les murs se couvrirent d’un rouge sale et poisseux, on entendit gronder une voix dans les entrailles de la terre. Elle disait : « Je reviens » et elle disait aussi : « Je ne suis jamais parti ». Les portes s’ouvrirent et la prison fut bientôt vide, à l’exception des corps. Quelque chose était né ce soir qui ne mourrait jamais. Et ses enfants feraient tout pour la répandre parmi nous. Comme un virus. »

Arrivé à la fin du paragraphe, j’ai senti mes jambes se dégourdir, mes épaules se dénouer et ma tête se libérer d’un poids. Sans toutefois pouvoir le tester, il me semblait pouvoir à nouveau utiliser mes immenses aptitudes à fuir à toutes jambes — et je suis écrivain, la fuite, ça me connait.

« Poursuivons, a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page. Nous avons du pain sur la planche. »

À la page 738, une histoire un peu plus longue.

« Un nouveau supermarché a ouvert dans votre rue. Sur sa façade une enseigne, imprimée en lettres capitales soulignées au néon : « ICI ON TROUVE TOUT ET ENCORE PLUS - OUVERT JOUR ET NUIT, 24/24 ET 7/7. » Le bâtiment abritait autrefois un café dans lequel vous aviez vos habitudes, mais celui-ci a fermé depuis longtemps. Pendant des années, le rideau est resté baissé. Puis il y a eu la spéculation immobilière, la rénovation du quartier, les terrains vagues recouverts de béton et les espaces verts qui auparavant servaient de cachette aux dealers et aux prostituées grillagés et réaménagés. Les loyers ont augmenté, et avec eux la colère des riverains, à laquelle ont bientôt succédé les sentiments d’impuissance et de résignation. Contrairement à d’autres, vous avez choisi de rester : il faut dire que les rues sont plus propres désormais, et qu’on y respire mieux. Avec un peu de chance, vous pourrez revendre votre appartement dans quelques années avec une solide plus-value. Vous avez bon espoir, surtout avec ce supermarché qui vient d’ouvrir juste là, en bas de chez vous. Il a ouvert ce matin. Vous devriez aller y faire un tour.

Dans votre souvenir, le café était beaucoup plus petit. L’entreprise a sans aucun doute racheté des bâtiments alentour pour agrandir le local, car le hall dans lequel vous venez de pénétrer est immense. Les caisses proprement alignées, les portiques magnétiques, les écrans publicitaires qui diffusent en boucle des messages alléchants, les hauts-parleurs desquels filtre une musique joyeuse et entraînante, et la promesse des rayons qui s’enfoncent loin derrière, pour ainsi dire jusqu’à l’horizon, tout vous commande d’entrer — et n’oubliez pas de prendre un panier : vous risquez d’en avoir besoin.

Le magasin est gigantesque, le mot est faible, et le moins que l’on puisse dire, c’est que son slogan n’est pas usurpé : plus vous marchez, plus vous découvrez de nouvelles salles aux rayonnages gavés de produits en tous genres, des plus prosaïques aux plus rares. Regardez : une allée tout entière est consacrée aux yaourts nature, et uniquement aux yaourts nature. C’est une pure folie, le symbole d’une croissance folle et effrénée, et pourtant vous trouvez de la beauté dans ce labyrinthe : le vertige vous gagne, les proportions vous font tourner la tête, et les messages publicitaires qui vous matraquent les oreilles font grandir en vous un sentiment de manque, d’incomplétude. Gagné par l’ivresse, vous remplissez votre panier de choses dont vous n’auriez jamais pensé avoir besoin. Le magasin est si grand qu’il y a même des caisses intermédiaires à l’intérieur, de petits comptoirs derrière lesquels des employés aux yeux déjà rougis attendent patiemment le chaland. Vous vous surprenez à désirer des choses folles : s’il y a tout, vraiment tout, alors pourquoi ne pas en profiter ?

Vous abordez un vendeur à son comptoir et vous lui demandez cette marque de biscuits dont votre mère vous gavait étant enfant et que vous n’avez jamais réussi à retrouver. L’employé acquiesce avec un grand sourire, désigne une allée derrière vous que vous n’aviez même pas vue, pensant qu’il s’y trouvait un mur. Les nouveaux rayons s’étendent à perte de vue, et vous vous y enfoncez avec la joie d’un bébé qui trempe son doigt dans le pot de confiture. Vous trouvez les biscuits de votre enfance, et bien plus encore. Tout est là. Tout y est. Il vous suffit de penser à quelque chose, et aussitôt le rayon apparaît comme par magie, comme si le magasin grandissait à mesure que vous formulez des désirs supplémentaires. Vous croisez des clients hagards, comme vous, qui semblent chercher leur chemin. Où se trouve la sortie, déjà ? Il semblerait que vous vous soyez perdu, tête en l’air que vous êtes.

Confus, vous demandez à l’un des vendeurs où se trouve la sortie. L’employé vous répond d’une voix lasse : « La sortie ? J’imagine qu’il doit y avoir un rayon pour cela. Vous devriez regarder sur le plan. » L’homme désigne un panneau à deux pas d’ici. Vous approchez, tentez de lire ce qui y est écrit, puis vous plissez les paupières. Comment une telle chose peut-elle être possible ?

Au centre du plan du magasin, il y a un point rouge. Tout autour, un titanesque labyrinthe de salles, de halls et de rayons qui ne fait que grandir, grandir, et le point rouge de rapetisser à mesure que les salles s’ajoutent les unes aux autres, complexifiant le plan de seconde en seconde, le transformant en un inextricable dédale dont personne ne peut sortir. Sous le point rouge presque invisible désormais, on peut encore lire la phrase suivante : VOUS ÊTES ICI. » Mais bientôt, celle-ci disparait elle aussi. »

Dans un fracas formidable, l’un des murs de la pièce s’est littéralement fendu en deux. Un passage suffisamment large pour m’y glisser déchirait désormais la pierre et donnait sur l’extérieur. J’ai fermé le livre et je me suis précipité vers la brèche. Seul problème, et de taille : la bibliothèque était située au quatrième étage du bâtiment. Si je sautais de cette hauteur, je me tuerais à coup sûr. Mais avant que j’ai le temps de protester, un vent violent m’a poussé vers l’abime. Par réflexe, j’ai tourné la tête. La bouche grande ouverte comme pour engloutir l’énormité de ma traîtrise, le frère Nicodème venait de franchir la porte et hurlait pour sonner l’alarme. Une épaisse fumée noire était en train d’envahir le petit cabinet d’étude : celle-ci provenait de la salle qui abritait les enfants du Gobbledygook. Un incendie qui ne manquerait pas de se propager à l’aile toute entière.

« Ne jamais oublier de faire le ménage avant de partir », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page.

J’ai sauté dans le vide comme on entre en religion : sans me poser de questions. Derrière moi, de plus en plus étouffés par le crépitement des flammes, me parvenaient les cris des moines qui cherchaient à contenir l’incendie. Sans réellement savoir de quelle manière, et sans réellement vouloir le savoir non plus, j’ai fini par atterrir sain et sauf sur le trottoir. Je portais à nouveau mes vêtements d’adolescent attardé et j’avais récupéré le livre. J’ai jeté un dernier regard au couvent des franciscains d’où montait une épaisse colonne de fumée sombre et je me suis enfui, sans demander mon reste.