Gobbledygook, ép.5 : Ce qui siffle à la périphérie

Grâce à la fiche dérobée lors de ma visite à la bibliothèque, je sais maintenant où se trouvait le livre à partir du 6 août 1908 : entre les mains du frère Ambroise Langelin, qui semble-t-il a malencontreusement oublié de le rendre à la vénérable institution. À moins qu’il se soit entre temps rendu compte des incommensurables pouvoirs de l’ouvrage et qu’il ait décidé de le garder. Le cœur humain est un gouffre, et même les hommes d’église — surtout les hommes d’église — ne sont pas épargnés par les ténèbres qui s’y cachent.

Ambroise Langelin est sûrement mort depuis longtemps, et Dieu seul sait les chemins tordus qu’il aura fallu que le livre emprunte pour entrer en ma possession. D’après la fiche, qui mentionne l’adresse d’un monastère, le frère appartenait à l’ordre des franciscains, un ordre qui se distingue par sa simplicité et sa pauvreté. Pas étonnant qu’il n’ait pas voulu rendre l’ouvrage. Mettez-vous à sa place. Que feriez-vous si vous trouviez un livre comme le Gobbledygook ?

Même si j’ai failli y perdre le livre à tout jamais, j’ai tout de même appris pas mal de choses à la bibliothèque. Là où j’ai toutes les peines du monde à maîtriser le pouvoir du Gobbledygook, Hermine Lioncourt, la responsable des archives, a immédiatement réussi à formuler des souhaits clairs que le bouquin a aussitôt exaucés. La jeune femme disait pratiquer la méditation, et je ne serais pas étonné que cette méthode soit à l’origine de son don. J’ai donc décidé de m’y mettre aussi. Il faut dire que les écrivains n’ont pas le cerveau très ordonné. Si on explorait mes propriétés intérieures, je ne suis pas certain qu’on y trouverait uniquement des choses agréables. Pour cette raison, la psychanalyse m’a toujours inspiré une certaine répugnance.

J’ai donc acheté une méthode. Elle se présente sous la forme d’un livre accompagné d’un code pour télécharger du contenu sonore. Pour dire la vérité, j’ai peiné à ne pas éclater de rire la première fois que j’ai posé les écouteurs sur mes oreilles.

VOIX DE MEDITATION : Fermez les yeux. Vous êtes paisible, calme, reposé. Une colonne de lumière traverse le ciel et se pose au sommet de votre tête. Sentez sa chaleur rassurante. Cette énergie remplie d’amour, c’est celle de l’univers tout entier. Vous êtes en son centre, paisible, calme, reposé, et l’univers vous envoie tout son amour.

Difficile de garder son calme. À chaque fois que je mets le programme en route, j’ai l’impression d’être assis dans un avion en chute libre et qu’une hôtesse de l’air shootée aux tranquillisants me dit de ne pas paniquer. Tout compte fait, je ne suis peut-être pas fait pour ça.

À la page 509, une méthode de méditation… alternative.

« Bienvenue dans notre méthode de méditation sous-marine. Première leçon : le lâcher-prise. Fermez les yeux, prenez une grande inspiration et plongez dans l’océan. Nagez vers le fond tête la première, sans jamais vous retourner vers la lumière. Sentez la peau des poissons qui vous frôlent les côtes dans les abysses, sentez le froid qui vous gagne et vous engourdit à mesure que vous vous enfoncez inexorablement. Bientôt la lumière du soleil n’est plus qu’un souvenir. Vous êtes seul, et vous n’avez plus d’air. Vous voudriez respirer, mais c’est impossible. Même si vous le vouliez et que vous en aviez encore la force, vous ne regagneriez pas la surface à temps. Vous êtes condamné.
Alors que l’eau force le seuil de vos poumons et que le froid vous étreint de l’intérieur à présent, vous ouvrez les paupières. Une créature grande comme vingt cathédrales s’est réveillée d’un sommeil que l’on croyait éternel. Elle se dirige vers la surface et elle n’est pas bienveillante. Elle détruira tout sur son passage.
Fort de cette connaissance, vous laissez l’océan vous engloutir. Plutôt mourir noyé que déchiqueté par de tels crocs. Et tandis que la conscience vous abandonne peu à peu, vous êtes paisible. Calme. Reposé… Ne respirez plus. Plus jamais. Paisible. Calme. Reposé. »

Une simple recherche sur internet m’a suffi pour trouver l’adresse du seul couvent franciscain de la ville, situé au cœur du 14ème district et qui, selon Wikipédia, n’a pas vraiment bougé depuis au moins trois siècles. Il y a donc tout à parier qu’Ambroise Langelin y ait été hébergé au moment où il a mis la main sur le Gobbledygook.

J’ai jeté un œil au site du couvent — parce que oui, le couvent a un site internet et même une page Facebook. Moi qui pensais que les couvents étaient réservés aux femmes et que les franciscains vivaient dans le dénuement et le rejet des technologies, je suis tombé de haut. La chapelle est ouverte au public en journée et des visites guidées du bâtiment — un immense monument tout de pierre et d’histoire — sont même organisées le week-end. Pour une fois, je ne devrais pas avoir de problème à rester discret au milieu des touristes.

**Ambiance monastique, chants au loin**

FRÈRE : Bienvenue au couvent de la congrégation Saint-François. Je suis Frère Nicodème, votre guide pour cette visite. Veuillez me suivre, s’il vous plait. Nous allons commencer par les parties communes. Dans cette direction, la cuisine… Construite en 1689 par les Frères de l’Ordre sur le modèle de celle de l’Abbaye de Cluny, cette pièce se distingue d’abord par son immense cheminée assez large pour faire rôtir un bœuf entier…

Très vite, la visite guidée s’est transformée en piège : étouffé sous les anecdotes inintéressantes, je sentais l’ennui enfler de minute en minute au creux de mon estomac à mesure que nous avancions. Le temps s’est dilaté, chaque seconde s’étirant de plus en plus jusqu’à devenir une minute entière, et j’avais beaucoup de mal à retenir mes soupirs.

FRÈRE: Ici, vous pouvez admirer l’oreiller sur lequel le célèbre Frère Thierry de Balaruc, connu de par le monde pour ses remèdes médicinaux et particulièrement sa crème pour les pieds, s’est reposé durant sa brève visite au couvent en janvier 1879…

Après le traditionnel appel aux dons, la visite s’est enfin terminée et le groupe de touristes s’est disséminé pour regagner avec soulagement le monde extérieur. Mais je n’en avais pas encore terminé. J’avais quelques questions à poser au frère Nicodème.

NARRATEUR : Excusez-moi. Est-ce qu’il y a une bibliothèque ici ?

FRÈRE : Bien sûr, mais nous ne la faisons pas visiter en groupe car elle contient des ouvrages précieux que l’humidité et les particules de l’extérieur peuvent dégrader.

NARRATEUR : Vraiment ? Qu’est-ce que vous entendez par « précieux » ?

FRÈRE : Les franciscains ont une définition de la richesse assez particulière : vous n’y trouverez aucun ouvrage rare, juste de très vieux livres à forte valeur intellectuelle, sentimentale et spirituelle. Vous devriez vous inscrire sur le site internet : nous organisons parfois des visites pour les passionnés.

NARRATEUR : Vous connaissez le frère Ambroise Langelin ?

Mon guide a écarquillé les yeux.

FRÈRE : Ça ne me dit rien. C’est un franciscain ?

NARRATEUR : Oui, mais il est sans doute mort il y a longtemps. Je sais seulement qu’il a emprunté un livre à la bibliothèque en 1908 et qu’il ne l’a jamais rapporté.

FRÈRE : Vous travaillez pour l’administration ? Le couvent n’est pas riche, vous savez, et s’il fallait payer une si vieille amende…

NARRATEUR : Non non, ne vous inquiétez pas, c’était juste de la curiosité. Je faisais le ménage dans les fiches d’emprunt et je suis tombé sur cette information…

FRÈRE : Cela dit, peut-être que le livre se trouve encore ici ? Je suis certain que le frère Jean-Paul serait d’accord pour vous le restituer. Ce n’est pas parce qu’elle est ancienne que nous ne pouvons pas corriger une erreur.

NARRATEUR : Je suis assez sûr que le livre ne se trouve plus ici. Ne vous faites pas de souci, n’y pensez plus. En revanche, s’il existe un registre des religieux, cela m’intéresserait d’y jeter un œil.

FRÈRE : Ce registre existe, mais j’ai bien peur qu’il ne soit pas consultable autrement qu’en écrivant aux plus hautes instances de l’ordre. Vous êtes sûr de ne pas vouloir aller jeter un œil dans la bibliothèque ?

Il m’a fallu dix bonnes minutes pour convaincre mon guide que non, vraiment, ce n’était pas la peine de remuer ciel et terre pour un oubli vieux de plus d’un siècle, et que non, Dieu n’en voudrait sans doute pas aux franciscains d’avoir compté parmi leurs membres un frère cupide ou tête-en-l’air. Bien sûr, Ambroise Langelin avait sans doute gardé le livre et je doute qu’il soit resté longtemps au couvent après sa découverte, auquel cas le registre aurait pu m’en apprendre plus sur sa destination suivante. Je vais devoir écrire une lettre. Au pire, je demanderai au livre de le faire pour moi.

« Et puis quoi encore ? » a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page.

Je n’ai pas insisté.

À la page 216, un représentant de commerce.

« Mes hommages », dit poliment le chevalier en s’inclinant bien bas, malgré son grand âge. « J’ai voyagé longtemps et accompli maintes quêtes. Sous d’autres cieux et en d’autres temps, la populace scandait mon nom dès lors que je franchissais les portes d’une ville ou d’une autre. Ma renommée était telle qu’on chantait mes exploits des royaumes de l’est jusqu’aux confins du nord, et durant mes missions j’ai plus d’une fois bravé la mort. Cette épée que je vous tends maintenant a tranché plus de cous écailleux et de membres griffus que je ne saurais m’en souvenir. Sa lame, affutée par les meilleurs forgerons, a tant de fois sauvé les hommes qu’elle mériterait un culte en son propre nom. Mais je me trouve dans une situation difficile et j’aimerais la vendre à une personne qui saura en prendre soin. Qu’en pensez-vous ? »
Assise à la terrasse du bistrot, la jeune femme jeta un coup d’œil sur son téléphone portable, retira ses écouteurs en soupirant et tira de son porte-monnaie quelques pièces qu’elle tendit au vieillard en espérant qu’il débarrasse le plancher avec son affreuse épée rouillée. Le chevalier regarda les pièces cliqueter dans son gantelet de fer, serra sa prise sur la poignée de l’arme et poursuivit son chemin.

J’ai envoyé ma lettre sans me faire d’illusions. Si je veux en apprendre davantage sur le frère Langelin, j’aurais sûrement plus vite fait d’en formuler directement le souhait au Gobbledygook. Mais je peine toujours autant à faire le vide dans ma tête et à donner clairement corps à mes vœux : je constate d’ailleurs que je suis beaucoup plus efficace en situation de stress intense. Mais je ne vais tout de même pas me mettre en danger pour savoir où est passé ce maudit moine.

VOIX DE MEDITATION : Fermez les yeux. Vous êtes paisible, calme, reposé. Aujourd’hui, vous êtes un arbre. Imaginez vos feuilles tendre vers le soleil comme autant de paumes ouvertes vers le ciel. Sentez la chaleur qui vous inonde. **(toc toc)** Plus bas, vos pieds se transforment en racines et s’enfoncent dans la fraîcheur de la terre nourricière. Vous ne faites plus qu’un avec le ciel et la terre. **(TOC TOC)** Maintenant, faites le vide. Oubliez le monde. Le monde n’existe plus…

**TOC TOC TOC** (plus fort)

C’est sûrement le facteur. Il n’y a que lui pour frapper à la porte en pleine journée. (le Narrateur se lève) Aah, mes genoux…

ELECTRICIEN : Bonjour. Je viens relever le compteur d’électricité. Je peux entrer ?

Le type portait une combinaison de travail siglée au logo de la compagnie d’électricité, une casquette enfoncée sur son front, une barbe de quelques jours, une grosse besace en cuir et d’épaisses lunettes de myope, mais son visage m’était familier. En fait, il ressemblait beaucoup au frère Nicodème que j’avais rencontré au couvent.

NARRATEUR : Je… oui, par ici, dans la cuisine. Dites, vous n’avez pas un frère dans les ordres ?

ELECTRICIEN : Dans les ordres de quoi ?

NARRATEUR : Vous ressemblez à quelqu’un que je connais.

ELECTRICIEN : J’ai pas d’frère jumeau, m’sieur, enfin pas à ma connaissance. Alors… 3412, 67, 890. Voilà, c’est noté. Merci, bonne journée !

J’ai pensé au Gobbledygook offert aux yeux de tous sur la table du salon, mais, en bon professionnel, l’électricien n’a pas détourné le regard en passant. Accroché à sa besace comme si elle contenait tout l’or du monde ou un animal dangereux, l’homme a disparu dans l’obscurité de la cage d’escalier sans se retourner. Une coïncidence, sans doute.

« Tu vois des moines partout », s’est moqué le Gobbledygook sur sa quatrième page. « Même toi, tu es en train d’en devenir un. »

Je n’ai pas prêté attention aux moqueries et je suis retourné à mes exercices de méditation.

Le lendemain midi, à court de victuailles dans le frigo, j’ai décidé comme souvent d’aller déjeuner dans le café d’en bas. La nourriture n’y est pas exceptionnelle, mais elle a l’avantage de ne pas coûter grand-chose — et puis l’intérieur est bien chauffé. J’ai enfourné le livre dans mon sac à dos — je ne me déplace plus sans lui de peur qu’on me le vole — et je suis descendu commander mon repas.

SERVEUR : Qu’est-ce que ce sera pour le m’sieur aujourd’hui ?

NARRATEUR : Je vais prendre le hachis parmentier, et puis peut-être une salade en entrée. Je… Mais… on ne s’est pas déjà vus quelque part ?

SERVEUR : Je travaille ici depuis quinze ans, m’sieur. Si vous êtes un habitué, il y a de bonnes chances que mon visage vous dise quelque chose.

Incapable d’en croire mes yeux, j’ai posé le menu sur la table et je me suis frotté les paupières. Même s’il portait une petite moustache huilée et un costume de bistrotier, le serveur ressemblait encore une fois trait pour trait au frère Nicodème.

NARRATEUR : Je… je dois perdre la boule.

Le serveur a écrit quelque chose sur son bloc-note, et il m’a semblé un instant que le papier produisait un bruit de froissement étrange… puis l’employé a ajouté avec un sourire compatissant :

SERVEUR : Le café, c’est pour la maison, m’sieur.

J’ai passé le reste de la journée cloîtré à la maison, le Gobbledygook serré contre moi, prêt à le défendre au besoin. J’avais bien pensé à une énième plaisanterie du bouquin — ça n’aurait pas été la première — mais ce dernier s’est montré étonnamment silencieux, comme un animal attendant la tempête. D’ailleurs, la quatrième page est restée blanche tout l’après-midi.

J’ai besoin de me nettoyer la tête. La méditation, ce n’est vraiment pas pour moi. J’ai l’impression que ce truc me rend paranoïaque.

À la page 1097, une histoire un peu plus longue.

«  Il vit à la périphérie de votre champ de vision, à mi-chemin entre ce que vous ne pouvez pas voir et ce que vous pouvez encore distinguer clairement. Je dis « il », mais ce pourrait tout aussi bien être « elle » ou encore « ça » : personne ne sait vraiment ce dont il s’agit.
Beaucoup ont essayé de percer son mystère et beaucoup s’y sont cassé les dents, ou autre chose. Tout ce que l’on sait, c’est que ça vit, c’est que c’est vivant, et que ça ne vit pas sur le même plan d’existence que nous. Vous l’avez peut-être déjà vu de vos propres yeux, enfin, si vous me pardonnez l’expression…
Vous rentrez chez vous après une longue journée de travail. Il est tard. Pour ajouter à votre humeur, l’ascenseur est en panne. Il va falloir monter les escaliers à pied, jusqu’au sixième étage. Vous arrivez essoufflé devant la porte de l’appartement. Vous ouvrez votre sac et vous cherchez vos clefs. Impossible de les trouver. Vous étouffez un juron, puis vous cherchez encore. La fatigue vous accable. Vous ne rêvez que des bras de votre canapé. Enfin, vous mettez la main sur le trousseau et glissez la clef dans la serrure. C’est alors que vous le voyez. Enfin vous ne le voyez pas vraiment, vous avez seulement senti son mouvement, juste là, sur votre gauche, à la périphérie de votre champ de vision. Ça a bougé, vous pourriez en jurer, mais ça a disparu sitôt que vous avez tourné la tête. Ce devait avoir la taille d’un chien, ou peut-être d’un gros chat, mais la cage d’escalier est vide. Cela s’est volatilisé. Le souffle court, vous vous barricadez chez vous en espérant de ne plus jamais avoir affaire à cette chose aperçue à la périphérie de votre champ de vision. Car vous en êtes convaincu, cette chose n’est pas de ce monde.
La vie continue. Vous aimeriez oublier votre rencontre dans les escaliers, mais c’est impossible. Malgré la crainte qu’elle vous inspire, vous savez que vous l’avez vue, que cette chose existe. Mieux, vous êtes convaincu qu’elle vous suit désormais. Elle ne vous quitte plus d’une semelle. Et vous ne comptez plus les fois où vous l’avez entraperçue, à la périphérie de votre champ de vision, là où l’animal et l’homme ne font plus qu’un : car d’archaïques réflexes vous poussent à chaque fois à tourner la tête. Et puisque cette chose ne vit qu’entre deux eaux, elle disparaît aussitôt, à chaque fois. Vous en venez à souhaiter un torticolis pour enfin l’admirer un peu plus longtemps.
Autour de vous, on s’inquiète. On pense que vous traversez une mauvaise passe. Pourtant vous savez que ne souffrez d’aucune folie, même passagère. Vous explorez simplement des terres ignorées jusqu’alors. Pourquoi les hommes veulent-ils aller sur Mars ? Il reste tant de choses à découvrir ici-bas.
Un jour, lassé de la laisser toujours filer, vous décidez de vous enfermer chez vous : vous savez que ça viendra tôt ou tard. Ça vous suit comme une ombre, comme si ça s’était attaché à vous. Vous êtes passé au magasin de bricolage : grâce à un assemblage savant de planches, de vis et de gros scotch, vous avez fabriqué une sorte de collier que vous avez fixé à la chaise du bureau. Il vous empêchera de tourner la tête le moment venu. Vous appuyez votre tête contre le mécanisme, puis vous serrez les lanières autour de vos mâchoires. Impossible de bouger désormais.
Comme prévu, la chose arrive sur les coups d’onze heures du soir. Maintenant que vous avez trouvé un moyen de maîtriser vos réflexes, vous pouvez presque la regarder. Ça rampe davantage que ça n’avance, mais d’une façon assez gracieuse, presque aquatique. La pesanteur l’entrave différemment. Ça a une tête, quatre pattes et un long cou, c’est presque silencieux mais vous percevez un souffle, comme une respiration. Maintenant ça grimpe au mur, ça vous contourne, ça monte jusqu’au plafond juste au-dessus de vous. C’est surpris, pensez-vous, ça se demande pourquoi ça n’a pas encore disparu dans les limbes, pourquoi ce n’est pas encore retourné là d’où ça vient. Ça s’approche maintenant, pas à pas, en silence. Vous devinez son regard posé sur votre épaule, juste là, à la périphérie de votre champ de vision. Vous mourez d’envie de tourner la tête, ne serait-ce qu’un instant. Ça n’a jamais été aussi près de vous. Des mâchoires claquent, des dents grincent, une langue s’active. Vous attacher à cette chaise n’était peut-être pas une bonne idée. Des griffes crissent sur le plâtre. C’est prêt à bondir, à vous attaquer. Heureusement, la chaise a des roulettes. D’un grand coup de pied, vous faites pivoter le siège et ça rejoint son monde, son plan, là où c’est censé vivre, là dont ça n’aurait jamais dû sortir.
Vous êtes sauf. Pour le moment. Ça continuera à vous suivre, à vous filer le train sitôt que ça en aura l’occasion. Il faudra être rapide et attentif, deviner ses mouvements avant que ça fonde sur vous. Jusqu’à la mort, ça vous traquera. Vous n’avez rien demandé, c’est sûr. Mais la vie est injuste, vous ne l’aviez pas encore compris ?

**BRUIT DE PORTE DÉFONCÉE**

NARRATEUR : Eh qu’est-ce que c’est ?!

Gobbledygook sous le bras, j’ai foncé me mettre à l’abri dans la cuisine tandis que ma porte d’entrée terminait de s’étaler de tout son long dans un nuage de poussière. Sur le palier se tenaient quatre costauds au visage cagoulé : les hommes, menés par un cinquième tout aussi masqué mais moins athlétique, portaient des uniformes de brigades d’intervention et paraissaient sortir tout droit d’un film d’action hollywoodien. Le cinquième homme m’a désigné du doigt.

CHEF : Attrapez-le !

Les quatre costauds se sont précipités vers moi et m’ont saisi par les bras avant que j’aie le temps de riposter. Vu mon gabarit, ça n’aurait pas fait une grande différence. Le cinquième homme a ramassé le Gobbledygook tombé sur le carrelage et l’a épousseté comme s’il venait de mettre la main sur un objet convoité de longue date.

CHEF : Je ne vous cache pas que nous le cherchions depuis longtemps…

Le type a retiré sa cagoule. C’était — encore — le portrait craché du frère Nicodème. Quelque chose brillait sur le revers de son uniforme, une petite croix d’argent que portaient également les quatre autres membres du groupe. Il ne s’agissait pas d’une unité d’intervention officielle, j’en étais certain.

NARRATEUR : Mais vous êtes qui, bon sang ?

Pour toute réponse, l’homme a déboutonné sa veste, révélant le col blanc des prêtres catholiques. Je n’avais pas rêvé. C’était un commando de forces religieuses.

NICODÈME : Je vous rassure, vous n’êtes pas fou : vous êtes même doué d’un sens de l’observation hors-norme. En dépit de leur perfection, j’ai bien cru que vous m’aviez reconnu dans mes déguisements d’électricien et de serveur.

NARRATEUR : Ah oui, donc c’était bien vous. On ne doit pas avoir la même définition de la perfection, mon vieux.

NICODÈME: Je préfère Frère Nicodème. Nous sommes des hommes de tradition, vous comprenez… Enfin non, vous ne pouvez pas comprendre. Pas encore. Mais maintenant que nous avons enfin remis la main sur le Gobbledygook, vous allez bientôt mesurer l’étendue des ennuis dans lesquels vous vous êtes fourré.

Le frère Nicodème a fourré le livre dans un grand sac en cuir et m’a lancé un sourire glacial.

NICODÈME : Qu’est-ce que nous allons pouvoir faire de ce pauvre type ? Allez, emmenons-le avec nous.

J’ai ressenti un grand choc sur le haut du crâne, puis le monde s’est obscurci tandis qu’un des costauds enfournait ma tête dans un sac et que ses camarades me traînaient en direction des escaliers.