Gobbledygook, ép.4 : Le vent qui danse dans les corps vides

Après cette parenthèse répugnante de résurrection du précédent propriétaire du livre, j’ai beaucoup réfléchi. Chez moi, cela se traduit par une forme de léthargie profonde où, accroché à mon canapé comme un coquillage sur son rocher, je fixe le vide des heures durant, au risque d’en oublier que le monde continue de tourner. Vu de l’extérieur… c’est lamentable. Mais cette façon de m’isoler en moi est presque toujours fructueuse : je reviens rarement les mains vides d’un séjour dans mes propriétés intérieures.

J’ai donc pris une décision. Je n’ai pas les épaules pour supporter seul cette responsabilité. J’ai besoin d’aide, et ce ne sont pas des paroles en l’air : n’importe qui aurait besoin d’aide pour faire disparaître de son salon les restes putréfiés d’un cadavre réanimé, et pas seulement pour descendre les sacs poubelle. Je dois trouver quelqu’un de confiance.

Quelqu’un à qui je pourrai révéler le secret du Gobbledygook.

**GÉNÉRIQUE**

J’ai décidé d’aller à la bibliothèque. Là-bas, je trouverai des professionnels pour m’écouter. J’ai bien envisagé d’aller chez un antiquaire, mais il m’aurait été bien difficile de distinguer l’information du discours commerçant. Sans doute l’antiquaire aurait-il tenté de me faire une offre, et je ne suis pas certain que j’aurais su la refuser. Qu’aurait fait Sisyphe si un business angel lui avait proposé de racheter son rocher ? Nous sommes tous les mêmes : nous détestons nos obligations, mais nous répugnons encore plus à les déléguer. Au moins, je suis sûr que la bibliothèque n’est pas peuplée de sombres personnages motivés par l’appât du gain. Qui sait combien peut valoir un tel livre ? Sans parler de sa valeur ésotérique… Mais comme je ne connais ni magicien ni occultiste, et qu’on ne les trouve de toute façon pas dans l’annuaire, le problème est réglé.

Je me suis donc rendu dans la grande bibliothèque du centre-ville. C’est un bâtiment immense. Son entrée se trouve au sommet d’un imposant escalier de pierre : deux gigantesques portes en bronze en interdisent l’accès. Même si l’édifice est désormais coincé entre un café à la mode et un magasin de vêtements, sa façade ornée de colonnes rappelle celle d’un temple grec. C’est peu dire que le bâtiment détonne au milieu du paysage urbain. Prise dans le flux frénétique des épaules qui la frôlent et des gaz d’échappement, la bibliothèque, plongée dans l’ombre des gratte-ciels, est un roc que rien n’ébranle.

À l’intérieur, j’ai suivi les panneaux indiquant l’accueil. J’ai remonté de longs couloirs carrelés où mes pas faisaient écho à ceux des ombres que j’y croisais. Silhouettes studieuses, visages fermés : la bibliothèque n’est visiblement pas un haut-lieu de la gaudriole. Par peur qu’il ne fasse des problèmes, j’avais enveloppé le Gobbledygook dans l’une de mes nombreuses chemises trop petites. Calé sous mon bras, le livre frémissait d’excitation.

J’ai demandé mon chemin plusieurs fois avant de tomber presque par hasard sur le comptoir des renseignements. Tel Cerbère devant la porte des Enfers, une vieille femme au pull informe et aux épaisses lunettes me foudroya d’un regard métallique à travers l’Hygiaphone.

NARRATEUR : Bonjour Madame.

DAME : Chuut. C’est une bibliothèque ici !

NARRATEUR (à voix plus basse) : Pardon, bonjour Madame. Excusez-moi de vous déranger, j’ai une requête un peu particulière à formuler. J’aimerais parler à votre spécialiste des livres anciens.

DAME: C’est à dire ?

NARRATEUR: Heu… J’imagine que des gens compétents en matière de livres anciens travaillent ici. J’ai besoin de poser une question à l’un ou l’une d’entre eux.

DAME: Vous savez combien de personnes travaillent ici ? Trois cents quarante huit, sans compter les agents d’entretiens et les stagiaires. Mais ils ne travaillent pas vraiment.

NARRATEUR (plus fort) : Mais peut-être que si vous appeliez le…

DAME : Chuut, mais vous le faites exprès ?

NARRATEUR : Pardon, je…

DAME : Vous avez un nom à me donner ? Un étage ? Un numéro de département ?

NARRATEUR: Je… non. Je n’ai rien…

DAME: Monsieur, avant de me faire perdre mon temps, vous devriez peut-être…

GOBBLEDYGOOK : VIEILLE BIQUE. EST-CE QUE TU VAS APPELER QUELQU’UN, OUI OU NON ?

Le visage de la préposée s’est figé dans une expression de colère mêlée de terreur. Les yeux rivés sur le livre coincé sous mon bras — ce même livre qui selon toutes les apparences venait de l’insulter et de lui donner un ordre —, elle crispa ses petits poings sur le crayon de papier qui lui servait encore un peu plus tôt à compléter une grille de mots croisés.

DAME: Vous êtes ventriloque ?

NARRATEUR: Non. Malheureusement.

La vieille femme a décroché son téléphone.

DAME: Allo, c’est l’accueil. Quelqu’un demande à vous voir. Oui, c’est urgent. D’accord, je vous l’envoie.

Pâle comme la mort, la préposée m’a indiqué le chemin de l’ascenseur du personnel. Je l’ai remerciée d’un hochement de tête un peu gêné et je suis parti sans demander mon reste.

À la page 613, un miroir aux alouettes.

« À l’enterrement de Dieu, tout le monde était venu. Les philosophes d’abord, et puis les prêtres, les architectes et les semeurs aussi. Les artistes étaient là, mais ils se tenaient à l’écart, comme gênés d’être vus. Le Diable, vêtu d’un costume de circonstance, prononça un discours qui de l’avis de tous rendit à Dieu un bel hommage, digne d’une vie aussi remplie que la sienne. À l’issue de la cérémonie, l’assemblée se retrouva dans le pavillon de banlieue d’un ami pour partager un dernier buffet à la mémoire du Créateur. Il y avait des sandwichs au fromage, du guacamole dans des bols en terre cuite et des brochettes de poivrons frais. « Si Dieu est mort et qu’il était la Vérité, leTout et l’Infini… pourquoi sommes-nous encore là ? » demanda un convive. « Bonne question », répondit le Diable en souriant. »

Je suis monté au deuxième étage. Les portes de l’ascenseur se sont ouvertes sur un large couloir aux boiseries sombres, plongé dans une semi-pénombre. Des milliards de particules de poussière dansaient dans la lumière qui filtrait des portes entrouvertes.

**OUVERTURE DES PORTES, PAS**

NARRATEUR : Il y a quelqu’un ?

HERMINE LIONCOURT : Ici. J’arrive.

Une jeune femme d’une trentaine d’années est venue à ma rencontre. C’était le genre de visage aux lignes taillées dans la pierre de l’étude qu’on ne croise que sur les bancs de l’université ou dans les archives d’une bibliothèque. Même si elle paraissait sortir d’un état d’hibernation prolongé, son regard dégageait une certaine sympathie.

HERMINE : Je suis Hermine Lioncourt, responsable des archives et du département des textes rares. Vous avez réussi à passer notre chien de garde, je vous félicite. Vous devez vraiment avoir quelque chose d’intéressant à me montrer.

Je l’ai suivie dans son bureau. C’était un véritable capharnaüm. Le plancher, d’où s’élevaient des piles de livres montant jusqu’au plafond, paraissait devoir rompre sous le formidable poids du bazar qui régnait dans la pièce.

HERMINE: Ne vous formalisez pas, c’est un peu le désordre. Nous sommes en train de trier un lot particulièrement complexe. Mais on finit par s’habituer au paysage.

NARRATEUR: Ça fait longtemps que vous êtes sur ce dossier ?

HERMINE: Je fais un métier où il faut aimer les livres, ne pas craindre la poussière et avoir du temps à perdre. En parlant de temps… qu’est-ce que je peux faire pour vous, monsieur… ?

Je me suis rapidement présenté et j’ai vite embrayé sur les raisons de ma visite.

NARRATEUR: J’aimerais connaître votre avis sur… ce livre.

Face au Gobbledygook, le regard de la bibliothécaire s’est illuminé aussitôt.

HERMINE : « Gobbledygook ». Intéressant. Il n’y a pas de nom d’auteur, j’imagine donc qu’il s’agit d’une compilation. C’était très en vogue à une époque.

NARRATEUR: Vous sauriez évaluer son âge ?

HERMINE: Difficile à dire, il faudrait le soumettre à des tests poussés et cela demande un certain budget. D’après le papier, le fil utilisé pour la reliure, et l’architecture du dos, je dirais fin du XVIIe siècle. Peut-être un peu après. C’est compliqué, ce n’est clairement pas l’œuvre d’un professionnel. C’est un joli travail, mais un travail d’amateur quand même. En revanche, cette typographie parait anachronique. Sur certaines pages, on dirait que le livre a été imprimé il y a seulement quelques années. Il y a peut-être eu des ajouts.

NARRATEUR: Oh, ça, j’en suis certain.

La jeune femme s’est emparée d’une loupe et a commencé à examiner le Gobbledygook sous toutes les coutures. J’ai bien essayé de lui expliquer que j’avais trouvé ce livre enchaîné au fond d’un coffre, mais je crois qu’absorbée comme elle l’était dans l’étude de l’ouvrage, elle n’a rien entendu.

HERMINE: Ces traces, ici. Regardez, sur l’avant-dernière page. Vous les voyez ?

NARRATEUR: C’est presque effacé. On dirait la trace d’un tampon.

HERMINE: C’en est un, je vous le confirme. C’est un sceau. Et je le connais très bien.

Hermine Lioncourt a saisi un livre qui trônait au sommet d’une pile, l’a ouvert et m’en a présenté la dernière page. Le même tampon, plus visible cette fois, apparaissait en plein milieu.

HERMINE: Par un hasard extraordinaire, je crois que ce livre vient juste de rentrer à la maison. Je n’ai aucun doute : votre Gobbledygook a un jour fait partie de notre collection. Pour en avoir le cœur net, nous devrions aller consulter les anciennes fiches en salle de lecture. Les archives ne sont pas encore toutes numérisées.

Le Gobbledygook sous le bras, nous sommes descendus en salle de lecture. Autour de nous, silencieux, travaillaient à la lumière jaunâtre de vieilles lampes des dizaines d’étudiants et de chercheurs. Aucun n’a levé la tête à notre passage, et nous avons dirigé nos pas vers un grand meuble à tiroirs aux allures de coffre-fort. Sans hésiter, la bibliothécaire a ouvert un tiroir gravé d’une lettre G. S’y entassaient des centaines de fiches recouvertes d’une écriture minuscule.

HERMINE: Voilà, j’avais raison. Regardez : « Gobbledygook ». Entré ici le 12 novembre 1897. Emprunté quatre fois seulement au cours des dix années suivantes. Les noms des différents emprunteurs sont indiqués ici. On dirait que le dernier était un moine : « Frère Ambroise Langelin, de l’Ordre des… » Oh, il faudrait une loupe, c’est illisible. L’emprunt date du 6 août 1908. Le livre n’a jamais été rapporté.

NARRATEUR: Il l’a volé ?

PUBLIC : Chuuut.

HERMINE (plus bas): Ou bien il oublié de le rendre. Ça arrive parfois.

La bibliothécaire a rangé la fiche avant que j’aie le temps de mémoriser le nom du prêtre. J’allais lui reprendre le livre, mais elle a reculé d’un pas.

HERMINE: J’ai bien peur que ce livre ne vous appartienne pas. Il est la propriété de la bibliothèque.

NARRATEUR: Mais c’est moi qu’il l’ai trouvé !

PUBLIC: Chuuuuut.

HERMINE: Ne faisons pas de scandale ici. Nous pouvons en discuter dans mon bureau.

Pris au piège de mon stratagème, j’ai réfléchi à mes options. J’aurais pu lui arracher le livre des mains et m’enfuir, mais je ne serais probablement pas allé très loin avant qu’un vigile me tombe dessus. Il ne me restait que le coup de poker.

NARRATEUR: C’est d’accord. Mais avant que vous preniez votre décision, j’aimerais vous montrer quelque chose. Je peux ? Promis, je vous le rends après… si vous voulez encore le garder.

PUBLIC: Rhooo, mais c’est pas vrai, chut !

La bibliothécaire m’a tendu le livre et je l’ai ouvert à une page au hasard. Si le Gobbledygook décidait de me faire faux bond, alors tout s’arrêterait là.

NARRATEUR: Ça va vous paraître absurde, mais je vais vous lire une histoire.

HERMINE: Franchement, je ne suis pas sûre d’avoir le temps pour ça.

NARRATEUR : À la page 670, une invitation à la joie de l’oubli.

« Tout le monde savait qui était l’homme qui danse. On trouvait sa maison en suivant la route du nord, loin du village. Mais elle était en ruines et cela faisait longtemps que personne n’en avait franchi le seuil. Car la véritable maison de l’homme qui danse se trouvait là où se posaient ses pieds, là où le sol accueillait ses gesticulations grotesques et désordonnées. L’homme qui danse dansait dans le silence, du matin au soir et du soir au matin, sans jamais s’arrêter. Et à celui qui, s’étonnant, demandait à l’homme qui danse la raison pour laquelle il dansait, celui-ci répondait toujours : “Avec mes pieds je tasse les cendres du monde. Je danse l’absurde. Je danse la fin des temps.” Et l’homme qui danse riait, continuant à danser. »

J’ai relevé la tête. La bibliothécaire me dévisageait d’un air effaré. J’ai regardé autour de nous. Tout était normal. Il ne s’était rien produit. Bon sang, j’aurais dû m’entraîner davantage avant de venir ici…

** Musique entraînante à travers les haut-parleurs**

HERMINE : Qu’est-ce que c’est ?

Un large sourire a illuminé mon visage. À travers les haut-parleurs de la bibliothèque qui servaient d’habitude à annoncer les horaires de fermeture, nous parvenait une mélodie entraînante à faire danser les morts. Et je ne pensais pas si bien dire. Quelques secondes plus tard, l’un des chercheurs s’est levé, est monté sur son bureau et s’est lancé dans une danse frénétique au rythme de la musique.

HERMINE: Mais enfin, qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes dans une bibliothèque !

Le chercheur a bientôt été rejoint dans sa danse par un groupe d’étudiants, puis par deux vieilles dames aux hanches fragiles et pourtant étonnamment mobiles. Très vite, toute la salle s’est retrouvée à danser sur les tables au son entêtant de la musique lancée par le Gobbledygook. J’ai remercié le livre en silence puis, profitant que la bibliothécaire essayait de contenir les danseurs, j’en ai profité pour subtiliser la fiche dans le tiroir.

Quand la musique s’est arrêtée, les danseurs se sont comme réveillés d’une torpeur indéfinissable, incapables de se souvenir de la raison qui les avaient poussés à grimper sur leurs tables. La bibliothécaire est revenue vers moi. Elle était en sueur.

HERMINE: Qu’est-ce qui s’est passé ?

NARRATEUR: C’est le livre. C’est lui qui a fait ça.

HERMINE: Le livre ?

NARRATEUR : Le livre.

Nous sommes retournés dans son bureau. Je lui ai tout expliqué. Quitte à jouer la carte de la confiance, autant y aller à fond. Elle m’aurait sans doute pris pour un fou si elle n’avait pas assisté à cette démonstration musicale.

HERMINE: Si ce que vous dites est vrai, il s’agit de la découverte la plus importante depuis les Manuscrits de la Mer Morte. Imaginez tout ce que l’humanité pourra accomplir grâce à ce livre…

NARRATEUR: C’est plus compliqué que ça. Le Gobbledygook est capricieux, ça ne fonctionne pas à tous les coups. Il faut être clair dans ses désirs, c’est ça le plus dur. Et puis son précédent propriétaire m’a dit qu’il ne fallait pas lui faire confiance.

Hermine Lioncourt a posé l’ouvrage sur ses genoux avant de l’ouvrir.

HERMINE (lisant) : « Nous avons vu le monstre à cornes. Papa n’était plus là. »

NARRATEUR : Je serais vous, je ne lirais pas ça à haute voix…

HERMINE (poursuivant) : « Il s’est tourné vers nous, a ouvert grand sa gueule et a dit : « C’est moi, les enfants. » Alors nous l’avons tué. »

NARRATEUR: De toute façon, il y a peu de chances que ça fonctionne. Tout porte à croire que…

Mais la bibliothécaire ne m’écoutait plus : posé sur le bureau juste devant son nez, une énorme liasse de billets de banque venait d’apparaître.

HERMINE: C’est incroyable.

NARRATEUR: Comment vous avez fait ça ?

HERMINE: J’ai visualisé mon souhait et j’ai lu. C’est tout. Comme vous me l’aviez dit. C’est peut-être parce que je pratique quotidiennement la méditation. Je dois être entraînée à avoir les idées claires.

Tandis qu’elle comptait la somme providentielle apparue sur la table, j’ai discrètement remis la main sur le livre. Venir ici avait été la pire idée que j’avais eue depuis ma rencontre avec le Gobbledygook et j’avais eu tort de vouloir y mêler quelqu’un d’autre. « C’est votre part d’ombre qui vous détruira ». La phrase de Bazlic résonnait encore à mes oreilles, et je devais faire quelque chose avant que la situation s’aggrave.

D’une voix posée, j’ai commencé à lire. Noyée dans les chiffres, la femme de lettres ne m’écoutait plus que d’une oreille.

À la page 187, une histoire un peu plus longue.

« Dans le journal local, vous trouvez une offre d’emploi. Elle émane d’un hôpital. On recherche des cobayes contre bonne rémunération. Ces expériences visent à mieux comprendre l’esprit humain. Vous montez dans votre voiture. Pour gagner encore du temps, vous empruntez l’autoroute. L’hôpital n’est pas loin. C’est un titanesque cube de béton gris percé de rares fenêtres. Pourtant, une fois à l’intérieur, les murs transpirent une lumière apaisante. Le médecin en chef vous reçoit dans son immense bureau, puis vous explique en quoi consiste le protocole d’expériences. D’abord réticent, vous voulez partir, mais le montant inscrit sur le chèque imprime sa pesanteur sur vos épaules et vous empêche de partir. C’est décidé, vous aiderez la science. Le médecin, souriant, dit qu’il est confiant et que tout se passera bien.

Le lendemain, comme l’anesthésiste vous l’a prescrit, vous ne prenez pas de petit-déjeuner. Vous enfilez des vêtements confortables et vous prenez la route. À la radio, il n’y a que du bruit blanc. Les mains crispées sur le volant, vous faites le tour de votre esprit comme on visite une dernière fois la maison de son enfance avant qu’elle soit vendue. Toutes les informations capitales ont été archivées pour vous. Elles vous attendront à votre sortie de l’hôpital, quoi qu’il arrive.

La salle d’opération est plongée dans l’obscurité. Au centre, la table percée d’un trou, celui dévolu à votre crâne qu’on a rasé quelques instants plus tôt, et les médecins qui vous parlent comme à un enfant qu’on envoie à la guerre. Vous n’êtes pas inquiets : votre sang est déjà dilué dans les tranquillisants.

La première fois, on ne vous enlève qu’un tout petit morceau de cerveau situé dans le cortex préfrontal. C’est juste un coup d’essai, pour voir ce qui se passe disent les médecins, et il n’y a pas de raison qu’il se passe grand-chose selon eux. On vous referme la tête comme on le ferait d’un bocal, vous êtes placé quelques jours en observation avant de rentrer chez vous. Vous remplissez à échéances régulières un questionnaire qui vous invite à réfléchir sur les changements qui s’opèrent ou non en vous. Au début, vous avez oublié quelques mots, et puis vous peiniez à prononcer certains sons. Mais tout est vite revenu, et désormais vous vivez comme si vous n’aviez subi aucune opération. Concluant, disent les médecins. Passons à la suite.

Un an plus tard, les chirurgiens vous retirent un morceau de cerveau un peu plus gros, disons de la taille d’une clémentine. Cette fois, vous n’en sortez pas indemne. La station debout devient pénible, mais moins que la position allongée qui vous déclenche d’affreuses migraines. Vous parliez un peu d’anglais, mais tout a disparu. Pas grave, vous ne vous en serviez pas beaucoup de toute façon. Les premières semaines, vous marchez en boitant. Vous n’avez pas mal aux jambes, mais vos genoux ne vous obéissent pas comme d’habitude, comme s’ils recevaient vos ordres quelques secondes trop tard. Mais tout cela finit par disparaître. Deux mois plus tard, vous vous souvenez soudain de la façon dont on dit « maison » dans la langue de Shakespeare. « Home. » Ça n’a l’air de rien, mais les médecins sont ravis.

D’ablation en ablation, les expériences se poursuivent. À chaque fois le même protocole, à chaque fois le même résultat : vous perdez une faculté pour la retrouver quelque temps plus tard.

Les années passent et un jour, le chirurgien en chef vous convoque dans son bureau. « Nous avons tout enlevé », explique-t-il en vous montrant une photo prise lors de la dernière opération. Votre crâne est vide. Il n’y a plus rien dedans. » Vous êtes surpris, bien sûr, mais pas autant vous pensiez devoir l’être. Après tout, même sans cerveau, vous êtes toujours vous-même. « Nous pensons, dit le chirurgien, que les capacités motrices et cognitives peuvent s’adapter. Si on leur en donne le temps, elles trouvent d’autres moyens d’exister. En somme elles se déplacent. L’âme des anciens ne réside pas dans la tête. Grâce à vous, nous avons démontré que le cerveau était un organe facultatif. Mais nous avons encore des projets pour vous. »

Le médecin vous tend un nouveau contrat. « Maintenant, il s’agit de déterminer où votre esprit est parti se cacher. Nous commencerons par vous amputer des doigts, dit-il, puis nous remonterons petit à petit. Nous irons à tâtons. »

Vous vous surprenez à signer la feuille. Après tout, autant le faire tant que vous avez des doigts. Et puis c’est pour la science. Vous êtes déjà une légende. »

La bibliothécaire a papillonné des yeux, comme si elle se réveillait d’un long sommeil. Incroyable. Ça avait fonctionné. On dirait que je m’améliore.

HERMINE: Je suis désolée, je crois que j’ai eu une absence. Je… qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites dans mon bureau ?

NARRATEUR: Je… heu…

HERMINE: Oh bon sang. Qu’est-ce que c’est que tout cet argent ?

NARRATEUR : C’est… c’est une donation. Je suis venu faire une donation au bureau des archives. Je suis… je suis un riche écrivain qui a bien trop d’argent pour savoir quoi en faire. Je vous prie donc d’accepter cette contribution et… bonne journée.

HERMINE: Oh, mon dieu, je n’ai pas les idées claires. Je devrais peut-être rentrer chez moi, je ne me sens pas très bien. J’ai oublié votre nom…

NARRATEUR: Je suis… un mécène anonyme.

HERMINE: Oh. D’accord. Dans ce cas…

Pour ne pas m’empêtrer davantage dans cette excuse aussi grotesque qu’improvisée, j’ai remballé le livre et j’ai filé sans me retourner. De retour au rez-de-chaussée, la féroce gardienne du comptoir m’a suivi des yeux comme si elle craignait que je fasse tout exploser. Presque en apnée, j’ai retenu mon souffle jusqu’à la porte. Dehors, le soleil venait de disparaître derrière un nuage noir.

J’ai ouvert le Gobbledygook à la quatrième page.

GOBBLEDYGOOK: Toi et moi, mon pote, c’est à la vie à la mort.

Je dois être en train de développer une sorte de syndrome de Stockholm, mais en descendant les marches de la bibliothèque, je me suis surpris à éprouver un certain… soulagement.