Gobbledygook, ép.3 : Le cœur qui bat sous la pierre

Quand on veut comprendre comment fonctionne quelque chose, il faut de la patience, parce que la science prend parfois son temps. Il faut aussi une certaine persévérance, parce qu’il serait idiot d’arrêter de creuser avant d’avoir découvert ce qu’on cherchait, ou ce qu’on ne cherchait pas. Enfin, il faut du sang-froid. Cette qualité ne s’applique pas à la recherche scientifique en général, seulement à certains secteurs, comme la bibliophilie occulte par exemple. Parce que, croyez-moi, il faut une sacrée dose de sang-froid pour s’attaquer de front à ce livre. Vous connaissez déjà son titre. Gobbledygook.

**GÉNÉRIQUE**

D’accord, je ne serais jamais tombé sur ce maudit bouquin si je n’avais pas déménagé dans ce taudis. Mais puisque je ne peux plus reculer, j’essaye de comprendre comment le Gobbledygook fonctionne. Son précédent propriétaire, Radovan Baslic, est mort avant que je puisse le lui demander. Et puisque qu’il n’a pas vraiment laissé de mode d’emploi, je dois me débrouiller seul.

Une chose est sûre, les pouvoirs du livre sont puissants. Je n’en distingue pas encore les contours, mais ils sont capables d’impacter directement ce que j’appelle « notre réalité », à défaut d’avoir un meilleur mot pour la désigner. De ce que je retiens, le Gobbledygook peut agir de deux façons : soit pour servir quelqu’un, soit pour se servir lui-même. L’écrivain que je suis a pu le constater en deux occasions. La première fois, le Gobbledygook a forcé une prestigieuse maison d’édition à accepter un des mes manuscrits qu’elle avait autrefois refusé. La seconde fois, le livre s’est vengé d’avoir été piétiné et a provoqué la faillite de ladite maison d’édition, balayant d’un revers de la page mes rêves de gloire et de postérité. Depuis, je fais attention.

À la page 430, une certaine idée de la surveillance.
« Dimitrio ne s’est jamais caché d’aimer son métier. D’aucuns le trouvent immoral, mais cela ne dure jamais longtemps car ils sont rapidement arrêtés. Dimitrio se sent bien dans son travail, et la paye est bonne. Un casque sur la tête, un stylo à la main, Dimitrio écoute les autres.  Au téléphone bien sûr, mais aussi au travail, dans les transports en commun, dans l’intimité d’une chambre, en pleine forêt ou sous la douche. Dimitrio recherche des pensées non-autorisées. Peut-être vous écoute-t-il en ce moment ? Parce qu’il veut vous dénoncer aux autorités compétentes, Dimitrio traque vos pensées les plus viles, les plus sales, celles que vous n’oseriez jamais confesser à qui que ce soit. Oui, cette pensée par exemple, celle-là, exactement, qui vient de vous traverser l’esprit. Vous ne nous en voudrez pas, Dimitrio en a profité pour l’enregistrer. C’était exactement ce qu’il cherchait, et il vous en remercie. Préparez-vous à recevoir de la visite. »

À l’heure où je vous parle, le Gobbledygook se trouve juste à côté de moi. Même s’il se tient tranquille pour l’instant, je crois qu’il nous écoute. J’espère ne pas vous mettre en danger en enregistrant ce journal. Qui sait jusqu’où s’étendent ses pouvoirs ? Il faut être prudent.

Depuis quelques jours, je procède à des tests. J’en consigne méticuleusement les résultats dans un petit carnet. La plupart n’ont rien donné, ce qui me fait me dire que je n’ai pas encore bien compris son fonctionnement exact. Mais certains ont eu des effets… disons, surprenants.

Pour commencer, j’ai voulu demander au livre quelque chose de simple, qui me ferait plaisir : un nouveau magnétophone, une bouteille de whisky japonais ou encore l’intégrale des œuvres de Richard Matheson dans un beau volume relié. Je n’y ai mis aucune forme, me contentant d’approcher le Gobbledygook de mon visage et de formuler mon souhait à haute voix. « Je voudrais de nouvelles chaussures. En cuir et à ma taille, avec de beaux lacets. » J’ai joué à ce petit jeu pendant quelques minutes en espérant que quelque chose se produise. Mais j’ai eu beau attendre, aucune chaussure, aucun magnétophone, aucune bouteille de whisky n’est jamais apparue.

« Essaye encore », pouvait-on lire sur la quatrième page du livre.

Prenant note de mon échec, j’ai décidé de faire une pause pour me replonger dans l’ouvrage. Puisque son contenu change sans arrêt et qu’on n’y retrouve jamais deux fois la même histoire, c’est une lecture assez divertissante. Il y a toujours moyen d’être surpris.

À la page 1078, un interminable crescendo.
« D’aussi loin que vous vous souvenez, vous avez toujours gravi ce gigantesque escalier en colimaçon. Vous avez dû commencer enfant, peut-être même bébé ou nourrisson. Vous ne vous rappelez pas avoir croisé d’autres gens dans la pénombre. Personne n’est jamais redescendu. Cet escalier est fait pour être monté.
La journée vous grimpez, marche après marche, sans jamais trouver de palier ou de plateforme. La nuit, vous vous endormez, épuisé, sur ses degrés de pierre glacée. À votre réveil, un repas vous attend toujours. Il y assez de nourriture et d’eau pour vous maintenir en vie le temps que la journée s’achève. Si vous ne montez pas, il n’y a pas de repas. Si vous redescendez, il n’y a pas de repas. Vous le savez. Vous avez testé. Il faut atteindre le sommet.
Mais le sommet n’arrive jamais, et plus vous vieillissez, plus vos genoux s’ankylosent, plus vos muscles durcissent jusqu’à provoquer d’insupportables crampes, plus l’espoir d’en voir le bout s’amenuise.
Un jour, vous finissez par mourir. Ce n’est pas plus compliqué que ça. L’escalier n’a ni haut ni bas. On ne peut que le monter. Et si cette ascension a un sens, il vous a échappé.
Cet escalier, c’est votre vie.
Par pitié, faites quelque chose. »

Tandis que je lisais ce passage, une brusque envie de café noir m’a saisi. Je ne suis pourtant pas amateur de café, je n’ai même pas de cafetière à la maison, juste un pot sûrement périmé d’une mixture soluble. Mais le texte avait réveillé une envie en moi, comme s’il avait su faire vibrer la bonne corde.

Sur la quatrième page, le message suivant : « Et un espresso pour le jeune homme, un ! »

J’ai relevé mes lunettes. Une puissante odeur de café avait envahi le salon. Sur la table basse, entre la télécommande et un verre depuis trop longtemps sale, reposait une petite tasse ronde remplie d’un épais nectar fumant. J’ai soupçonné le livre de vouloir prolonger sa vengeance, alors je n’ai fait qu’y tremper les lèvres.

C’était un vrai délice. Le meilleur café que j’avais jamais goûté.

« Je sais aussi faire la cuisine », a dit la quatrième page du Gobbledygook.

Je n’avais pas eu besoin de formuler mon vœu : il avait suffi que je le désire pour que le café se matérialise. Ce n’était pas encore un voyage au bout du monde ou une montagne d’or, mais c’était vraiment un bon café. Tellement bon que j’ai aussitôt souhaité en boire une seconde tasse. Mais il ne s’est rien passé. Bien. J’étais quand même sur une piste.

Devinant que la réalisation de mon souhait avait quelque chose à voir avec le fait de lire le Gobbledygook, j’ai relu l’extrait, d’abord en silence, puis à haute voix. Toujours pas de café. La tasse est restée vide. C’était vraiment cruel de m’avoir fait goûter cette merveille pour m’en priver ensuite.

Sur la quatrième page, on pouvait lire : « Hey, c’est comme ça que le commerce fonctionne. »

J’ai passé les jours suivants à tester différents souhaits avec différents passages du livre. La plupart n’ont rien donné, en dépit de ma concentration et d’une visualisation de mes désirs aussi claire que possible.

Mais ça n’a pas été un échec complet : un nouveau tapis est apparu sous la table du salon — le précédent était rongé par la moisissure et commençait à exhaler une odeur répugnante — et l’interphone, cassé depuis longtemps et qui m’avait obligé à aller chercher des colis à la Poste un nombre incalculable de fois, a été réparé. De petites victoires, certes, et encore aucune montagne d’or à l’horizon, mais des victoires quand même. Si seulement j’avais pu discuter quelques minutes avec Radovan Baslic… Le vieux fou qui occupait encore mon appartement il y a quelques semaines avait certainement utilisé le livre avant de l’enfermer dans le coffre où je l’ai trouvé. Je suis sûr que s’il n’avait pas été mort et enterré, il aurait pu m’en dire davantage. Quel gâchis…

À la page 665, un mortel ennui.
« Ça va. Enfin, j’ai connu des jours meilleurs, si vous voyez ce que je veux dire. Ici on s’ennuie, et puis il fait sombre et on est à l’étroit. La nuit, j’entends mes nouveaux voisins se plaindre de leurs articulations. Ce n’est pas très excitant. Pendant ce temps, les plus courageux sortent de chez eux pour ne revenir qu’au petit matin. Je ne suis pas sûr de vouloir les suivre, je préfère me reposer encore un peu : je l’ai bien mérité. Je flotte de plus en plus dans mon costume, à croire que je vais finir par disparaître. J’ouvre les yeux. Le noir. Je ferme les yeux. Le noir encore. Si je respirais, j’étoufferais sans doute. Mais tout ce que je ressens désormais, c’est un ennui épuisant. Les cimetières sont remplis de morts qui s’ennuient. »

Les mouches bourdonnaient déjà au moment où j’ai croisé son regard. Un violent haut-le-cœur m’a aussitôt plié en deux et j’ai failli rendre mon dernier repas sur le plancher. L’odeur qui avait envahi l’appartement était intolérable, comme si on avait laissé un morceau de viande pourrir sous une armoire pendant des mois. Baslic, car c’était lui, se tenait assis dans le fauteuil juste en face de moi. Il me dévisageait de ses yeux vitreux, rongés par les vers, suppurant un épais liquide sombre et luisant qui lui dégoulinait sur le visage. Figé par l’horreur, j’ai examiné la chair rongée par les insectes qui pendait en lambeaux sur son visage creusé. Le cadavre se tenait assis, les mains sur les genoux, prêt à prendre le thé, et a ouvert la bouche. Oh, mon dieu, ce qu’il y avait dans cette bouche… Cette image me hantera jusqu’à ma mort, et peut-être même encore après.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps.

Malgré ses mâchoires à demi décomposées, le cadavre de Baslic s’exprimait d’une voix claire. C’était une chance à saisir, malgré le dégoût que m’inspirait le spectacle. Le visiteur s’est alors penché sur le livre posé entre nous et s’est adressé à lui directement.

— Tu aurais pu me faire revenir sous un meilleur jour.

Sur la quatrième page, l’inscription suivante : « On ne m’a rien précisé. Et puis ça te va plutôt bien, Radovan. »

Le cadavre a émis un grincement. Je crois bien qu’il riait.

— Même dans la mort, le Gobbledygook a décidé de me persécuter. Je n’ai pas d’autre choix que de me soumettre à sa volonté, et à la vôtre. Vous avez émis le souhait de me poser des questions. Je suis venu. Parlez.

Comme il n’avait pas l’air très frais, j’ai songé à lui proposer un petit quelque chose à boire, ou juste un biscuit au chocolat par courtoisie. Mais Baslic avait dit que notre temps de parole était compté.

— Je n’ai qu’une question : comment le Gobbledygook fonctionne-t-il ?

Cette fois Baslic a ri, d’un rire franc et grave, presque magnanime, comme s’il avait pitié de mon sort.

— Ce livre n’est pas une machine que l’on peut mettre en marche et arrêter quand bon nous semble. Nous sommes ses esclaves. Il peut bien vous faire croire que ce sont vos souhaits qu’il réalise, mais en réalité ce sont toujours les siens. Le Gobbledygook poursuit ses propres objectifs.

J’avais déduit que Baslic était contraint par le Gobbledygook de me dire la vérité. Alors j’ai réitéré ma demande, de façon plus ferme cette fois.

— Il doit bien y avoir un mode d’emploi puisque j’ai réussi à faire apparaître un tapis et une tasse de café. Grâce à lui, vous êtes devenu le plus grand violoniste du monde. C’est donc qu’il peut être utilisé pour modifier la réalité à notre convenance. Parlez, maintenant !

Basilic s’est légèrement affaissé dans un craquement d’os, comme si son cadavre menaçait de s’écrouler sous le poids de sa propre déréliction.

— Le Gobbledygook ne peut exaucer que ce que vous souhaitez réellement, ce que vous brûler d’obtenir, ce pour quoi vous vendriez père et père et que vous désirez au plus profond de vos tripes.

J’ai hoché la tête, satisfait. Ça avait le mérite d’être clair, et d’expliquer pourquoi je n’avais pas réussi à matérialiser une nouvelle télévision — un appareil dont je ne faisais pas beaucoup usage de toute façon. Cela expliquait aussi pourquoi j’avais fait apparaître un bon café et un nouveau tapis : simplement parce que j’en avais eu vraiment envie ou besoin. Je commençais à comprendre que mes désirs pouvaient très bien m’échapper, et ce n’était pas une bonne nouvelle. Le cadavre de Baslic a levé la main.

— On souhaite parfois de très sombres choses, des choses que l’on n’oserait jamais demander de peur qu’elles se produisent. Le Gobbledygook ne fait pas la différence. C’est votre part d’ombre qui vous détruira…

Baslic s’est à nouveau penché sur le livre, mais avant que je puisse l’arrêter, le cadavre du violoniste s’en est emparé et l’a ouvert à une page au hasard. Il a caressé la couverture comme s’il venait de remettre la main sur un objet cher depuis longtemps perdu, a pris une longue et rauque inspiration, puis a commencé à lire à haute voix.

(Voix de Baslic) À la page 891, une histoire un peu plus longue.

« Victor et Marianne le savaient : il s’agissait de l’achat d’une vie. Assis sur le petit banc de pierre qui faisait face au porche, le couple contemplait sa nouvelle maison en silence. C’était une grande bâtisse, pas tout à fait une demeure bourgeoise et encore moins un manoir, mais elle était d’une taille respectable et suffirait à accueillir les réunions de famille. Jusqu’à présent, les repas s’étaient tenus dans le salon étriqué de leur pavillon de banlieue, mais c’était terminé. Oui, ils seraient bien ici. Ils n’avaient aucun doute.

Une fois la vente conclue, Marianne et Victor déménagèrent leurs affaires et les montèrent dans un camion. Ils n’avaient pas grand-chose. Victor aimait jeter, quant à Marianne elle n’accordait pas beaucoup d’importance aux objets. Une jolie vue et une chaise confortable, disait-elle, c’est tout ce dont j’ai besoin. Sur ce point, la maison remplissait ses critères : donnant d’un côté sur une vallée au fond de laquelle poussait une forêt opaque, et de l’autre sur un jardin splendide, les occasions de profiter du panorama ne manqueraient kpas. Victor alluma une cigarette et Marianne lui jeta un regard courroucé. Ils étaient bel et bien chez eux.

Ils se couchèrent heureux, avec la satisfaction d’avancer sur un chemin où il restait encore beaucoup à parcourir.

Au petit matin, Victor et Marianne se réveillèrent maussades. Des gargouillements et des clapotis avaient résonné dans les vieilles canalisations toute la nuit et les avaient empêché de trouver le sommeil. « Je dois regarder la chaudière, elle a sans doute besoin d’être réglée », dit Victor en allant chercher ses outils dans le coffre du camion encore chargé de meubles. Marianne examina les radiateurs. C’était de vieux radiateurs en fonte, leur forme l’avait séduite immédiatement. Elle remarqua qu’ils étaient chauds. L’été battait son plein, il n’y avait aucune raison que les radiateurs se soient allumés pendant la nuit.

Quand Victor rejoignit son épouse dans la cuisine, son teint était blême. « Marianne, il faut que tu viennes voir ça. »

Ils descendirent à la cave et Marianne étouffa un juron. Là où aurait dû se tenir la chaudière — un vieux modèle robuste dont l’agent immobilier avait vanté les mérites —, battait un gigantesque cœur encastré dans un mur. « Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? » Victor ouvrit le robinet de vidange : un liquide rouge et poisseux en dégoulina aussitôt. « Voilà ce qui fait du bruit dans les radiateurs. C’est un système sanguin. La maison est vivante. » « C’est absurde », dit Marianne en remontant furieuse les escaliers de la cave.

Elle traversa le couloir en direction de la bibliothèque. Les murs au papier peint jauni par le soleil et le temps avaient besoin d’un bon ravalement. Armée d’une spatule et d’une éponge, elle arracha un premier lambeau, puis un second. Comme incommodée, peut-être même blessée, la maison frémit sur ses fondations. Marianne s’empara d’un marteau et planta un clou dans un mur au hasard. Les radiateurs glougloutèrent, les cloisons de plâtre grincèrent et la cheminée ulula d’une façon sinistre. « D’accord », concéda-t-elle à son mari. « La maison est vivante. »

Stupéfié, le couple sortit sur le perron, referma la porte et alla s’asseoir sur le petit banc de pierre qui faisait face au porche. Cette fois, ils entendirent de façon distincte la maison soupirer de soulagement.

« Peut-être qu’elle ne veut pas de nous ? » dit Victor.

« Je pense qu’elle se sent juste seule », répondit Marianne.

Ils regardèrent leur camion qu’ils n’avaient pas encore complètement déchargé. Il était encore temps de renoncer à leur rêve. « Nous trouverons une solution », dit-elle en se redressant. « Après tout, cette maison n’a l’air ni hostile ni méchante. »

Marianne dirigea ses pas vers l’entrée, franchit le seuil et referma la porte derrière elle.

Victor entendit alors un hurlement d’horreur et se précipita vers la maison. »

(fin de voix de Baslic)

Tandis que Baslic, achevant sa lecture, se levait du fauteuil pour rire à gorge déployée, le plancher de l’appartement s’est mis à trembler. J’ai d’abord pensé à un séisme, mais le Gobbledygook en était forcément responsable. Baslic s’était servi du livre pour se venger une dernière fois.

(voix de Baslic:)
— C’est la fin !

Comme soudain doué de vie, l’appartement a commencé à se gondoler. La peinture des murs s’est craquelée à mesure que les cloisons de plâtre se déformaient sous l’effet d’une pression extérieure, comme si les murs étaient soudain devenus du caoutchouc derrière lequel s’agitait une foule frénétique. Surmontant mon dégoût, j’ai bondi sur Baslic pour lui arracher le livre avant qu’il ne fasse davantage de dégâts. J’ai tiré de toutes mes forces, mais il résistait. CRAC. Ses mains sont venues avec.

(voix de Baslic:)
— Hahaha c’est bien trop tard désormais !

J’ai levé la tête. Le plafond ne ressemblait plus vraiment à mon plafond, mais plutôt à un gigantesque voile de chair palpitante tendu au-dessus de l’appartement et duquel s’égouttait une substance poisseuse. (bruit d’acide) Bon sang, mais ça brûle ! Derrière moi résonna un immonde gargouillis : le canapé était en train de se transformer en une langue monstrueuse qui grandissait à vue d’œil et qui allait bientôt remplir le salon tout entier. Baslic, même privé de ses mains, exultait : d’immenses dents pointues aussi grandes qu’un homme surgissaient du plancher l’une après l’autre, achevant de transformer mon logement en une bouche monstrueuse prête à nous dévorer. La porte d’entrée donnait désormais sur un gouffre terrifiant d’où émanaient des remugles putrides : un œsophage géant. L’appartement allait nous digérer.

« C’est le moment de faire quelque chose », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page.

J’ai ouvert le livre au hasard. La page sur laquelle mes yeux s’étaient posés était vide, à l’exception d’une phrase imprimée en son centre : « En cas d’urgence, lisez cette ligne. »

Le violoniste m’a jeté un regard paniqué, comme s’il venait de comprendre ce qui allait se produire.

—Noooon !

*Cadavre qui explose.*

Le cadavre de Baslic a explosé, répandant ses restes à demi liquides sur les murs de mon salon. La pièce, de son côté, a retrouvé petit à petit une apparence normale : les immenses dents se sont rétractées sous les lames du plancher, le plafond a cessé de suppurer et le canapé est redevenu un canapé. Quant à la porte, elle a cessé d’être un tube digestif menaçant pour redevenir ce pour quoi elle avait été fabriquée, c’est à dire être une bête porte.

« Cette fois, nous avons eu chaud », a dit le Gobbledygook.

L’appartement a fini par regagner son apparence normale. Mais l’odeur était toujours présente… J’ai baissé les yeux. Les restes du cadavre de Baslic étaient toujours là, répandus un peu partout et aussi réels que vous et moi.

J’ai pris une grande inspiration, fermé les yeux et couru jusqu’aux toilettes. En attendant d’apprendre à me servir convenablement du Gobbledygook, une séance de ménage intensif m’attendait.