Gobbledygook, ép.2 : Ce qui est écrit dans le mur

À défaut d’autres pistes, j’ai fait quelques recherches sur le précédent propriétaire du livre. Vous savez, ce livre que j’ai trouvé dans un coffre juste après mon emménagement. Ce coffre qui était collé au plancher du nouvel appartement, impossible à déplacer et construit comme une prison. J’ignore combien de temps le bouquin y est resté enfermé, mais une chose est sûre : l’isolement n’a en rien diminué ses pouvoirs. Parce que oui, le livre a des pouvoirs, et ce n’est pas une figure de style.

Difficile à ce stade d’expliquer comment le processus fonctionne et quel est son champ d’action, mais je peux déjà affirmer que lire ses pages à haute voix n’est pas sans risque. C’est un peu comme si on récitait une formule magique sans en connaitre le résultat par avance. Mes expériences n’ont pas fourni de réponse claire,  et pour cause : le contenu du livre change en permanence. Il n’y a qu’une chose, une seule, qui ne change pas : son titre. Gobbledygook.

*** GÉNÉRIQUE ***

Le livre contient 1608 pages, toutes imprimées à l’exception des gardes. À celui qui se contente de le survoler, il apparaîtra seulement comme un recueil d’histoires plus ou moins morbides, du genre qui n’aurait pas déplu à Lovecraft, Edgar Poe ou… ou… je ne sais pas, Pierre Bellemare. On y trouve de tout, de l’anecdote sanglante à la tragédie cosmique ; sur quelques lignes, un paragraphe ou plusieurs pages ; le tout enchevêtré sans cohérence ni logique. Il n’y a qu’une seule page blanche, celle qui suit immédiatement le titre et qui comportait un avertissement la première fois que je l’ai feuilletée. On ne peut pas vraiment parler d’une page blanche, puisque le livre l’utilise pour communiquer. Mais nous y reviendrons.

Je n’ai pas tout de suite remarqué que le contenu du Gobbledygook fluctuait. Considérant les longues nuits d’insomnie que je traverse depuis ma découverte, j’ai d’abord mis ma perplexité sur le compte de la fatigue. J’avais lu un passage qui m’avait bousculé. De mémoire, il se trouvait à la page 782. C’était une histoire de pendus.

***

À la page 782, une histoire de pendus :

Il était une fois, deux pendus attachés à un arbre au milieu d’une forêt. Le premier a été condamné pour le meurtre d’une nonne, le second fait prisonnier par des bandits de grand chemin qui en voulaient à sa bourse et n’y ont rien trouvé. « J’ai mérité mon sort », dit le premier pendu. « C’est ma cruauté et ma soif de sang qui m’ont suspendu à cette branche. » Le second pendu réfléchit tandis qu’un corbeau lui picore le front, puis dit : « C’est un vilain coup du sort qui a noué mon cou à cette branche. Je n’ai rien fait de mal. Si j’étais parti une heure plus tôt, je n’aurais jamais rencontré les brigands. » Leurs pieds mangés par les loups tanguent au-dessus du sol. Au loin, un renard glapit. « Et pourtant nous voilà tous deux attachés à cet arbre », soupire le premier pendu. Et le corbeau de prendre la parole : « Silence ! Les morts ne parlent plus. »

***

Le lendemain, j’ai voulu relire ce texte. Mais impossible de retrouver mon histoire de pendus. J’ai retourné le livre dans tous les sens, vérifié qu’aucune page n’était collée ou pliée, et puis j’ai réalisé que non content de n’avoir pas retrouvé mon extrait, je n’étais tombé sur aucun autre des textes que j’avais lus les jours précédents.

Pour m’en assurer, j’ai ouvert le Gobbledygook au hasard. Cet emplacement racontait l’histoire d’un roi et d’une cité souterraine peuplée de morts à l’intelligence remarquable. J’ai placé mon doigt en marque-page, refermé le livre avant de le rouvrir aussitôt. Le texte était encore là. J’ai mémorisé le numéro de la page — 578 —, et cette fois j’ai fermé complètement le livre. Quand je l’ai rouvert, à la page 578, l’histoire du roi avait disparu. Elle avait été remplacée par une longue liste de stations de radio imaginaires et un placard publicitaire vantant les mérites d’un produit ménager.

***

À la page 578, une publicité décapante.

« Promotion au rayon bricolage de votre supermarché ! Fruit de la recherche occulte et militaire, l’acide Stentor nettoie tout, décape tout, décrasse tout grâce son pH élevé et à ses extraits de magie noire. Besoin de faire du ménage ? L’acide Stentor ronge la chair et le fer, rien ne lui résiste, ni les os ni les âmes. Avez-vous des péchés à vous faire pardonner ? Saviez-vous que Dieu lui-même utilise Stentor ? Remplissez-en un seau et plongez-y la tête : vos soucis ne seront plus qu’un vilain souvenir. Acide Stentor : priez pour que votre voisin n’en ai pas entendu parler avant vous. »

***

Sur la quatrième page du Gobbledygook, on pouvait lire désormais : « Tu commences à comprendre comment je fonctionne. Va plutôt te chercher un stylo. »

Recopier les textes aurait effectivement été une option pour en conserver la trace, mais une option d’un autre temps. Et puis je n’ai ni l’âme ni la patience d’un archiviste ou d’un moine copiste. On aurait dit que le Gobbledygook était resté bloqué à une autre époque. Connaissait-il l’existence des moyens de reprographie modernes ?

J’ai sorti mon smartphone, puis j’ai pointé l’objectif de l’appareil photo sur le récit d’un sommelier aux prises avec un démon porté sur la bouteille. J’ai appuyé sur le bouton. Rien. Une photo noire. Même pas sombre ou mal éclairée, non, juste noire. Un rectangle d’obscurité abyssale ouvrant sur des ténèbres infinies.

J’ai pris une photo du bureau pour vérifier que l’appareil fonctionnait, puis j’ai placé le livre sous une lampe avant de recommencer. Sans succès. J’ai posé le livre sur le canapé, reculé à l’autre bout de la pièce et j’ai fait mine de tirer le portrait d’autre chose. Mais quel que soit l’angle, la distance ou la largeur du champ, les clichés où apparaissait l’ouvrage se révélaient toujours d’un noir d’encre. « Je ne suis pas photogénique », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page. J’imagine qu’il est inutile de sortir mon vieux scanner du placard.

Mais revenons-en au précédent propriétaire.

Sans évoquer ma découverte, j’ai demandé à Claude ce qu’il savait du cinglé qui était mort dans sa baignoire. Le concierge a eu l’air embêté, comme s’il avait un trou de mémoire et qu’il peinait à se souvenir de quoi que ce soit. Il  semblait un peu… confus.

CLAUDE : « Franchement, j’ai pas dû lui parler plus d’une fois ou deux. Et encore, souvent pour lui dire de dégager. J’ai jamais tenu à faire ami-ami avec le bonhomme. Si t’avais vu comment il me regardait quand je le croisais dans les escaliers… j’crois que s’il avait pas été bâti comme une crevette, il m’aurait sauté à la gorge. Moins j’avais affaire à lui, mieux j’me portais. Je m’souviens que j’entendais d’la musique derrière sa porte de temps en temps. Tu parles, on dit qu’la musique adoucit les mœurs, mon œil ! Ce type était un fou dangereux. »

Claude a quand même eu la gentillesse de fouiller dans ses archives et a retrouvé son nom sur une quittance de loyer oubliée dans un carton. Radovan Bazlic.

J’ai fait ce que tout bon écrivain du 21e siècle fait quand il veut creuser un sujet. Non, je ne parle pas de faire l’effort d’aller à la bibliothèque, ça, c’est que les auteurs font dans un second temps, quand ils ont épuisé toutes les options qui leur permettaient d’éviter le moindre contact avec le monde. Non, j’ai juste tapé son nom dans Google. Le moteur de recherche a mouliné un instant avant d’afficher une page de résultats. Une page complètement vide. Aucune occurence. Rien du tout. Zéro. Pour le plus célèbre moteur de recherche, Radovan Bazlic était un fantôme. Mais je n’ai pas baissé les bras. Pour autant que je sache, on pourrait en dire autant de mon grand-père qui n’a jamais touché un clavier de sa vie et n’a strictement aucune existence numérique, sinon peut-être un dossier à la NSA.

Alors j’ai enfilé mon imper de détective — enfin c’est une image, je n’ai pas d’imper, juste un vieux trench-coat, mais là n’est pas la question. J’ai passé un coup de fil à la sécurité sociale en me faisant passer pour le dénommé Bazlic.

J’ai pris une voix de vieillard, donné l’adresse de l’immeuble, puis j’ai demandé à connaître l’état de mon dossier. La préposée à l’autre bout du fil avait l’air ennuyée.

PRÉPOSÉE : « Écoutez, je n’ai pas de dossier à votre nom, monsieur Bazlic, je suis désolée. C’est comme si vous n’aviez jamais été inscrit dans nos registres. Vous ne figurez même pas sur la liste des personnes radiées. C’est bizarre, je devrais peut-être appeler mon responsable. Vous êtes certain d’être inscrit chez nous ? Peut-être que vous n’êtes pas né dans ce pays ? »

J’ai raccroché avant d’éventer la combine. Vu l’état de délabrement du type, psychologique comme physique, et le nombre de fois où les pompiers étaient venus tambouriner à sa porte au beau milieu de la nuit, je ne pouvais pas croire que l’homme n’ait jamais eu affaire au corps médical. J’ai ouvert le Gobbledygook. Sur la quatrième page, on pouvait lire : « C’est une perte de temps. »

J’ai appelé tous les services sociaux. Tous les hôpitaux psychiatriques, tous les hôpitaux tout court d’ailleurs, puis chaque mairie d’arrondissement, chaque pharmacie dans un rayon de vingt kilomètres. J’ai épluché l’annuaire des postes, contacté les différents opérateurs de téléphonie, la compagnie d’électricité, du gaz, le service de télévision par câble. J’ai aussi fait le tour de toutes les agences bancaires du bloc, prétextant qu’on m’avait volé mon portefeuille et que je voulais faire opposition sur mes cartes bancaires. J’ai même essayé les supermarchés, après tout Bazlic avait peut-être une carte de fidélité.

Partout, j’ai fait chou blanc. Personne n’avait jamais entendu parler du vieil homme. C’était à n’y rien comprendre. À notre époque de traçabilité et de fichage, personne ne foule cette planète sans y laisser de trace. C’est rigoureusement impossible.

Cinq jours plus tard et après avoir en vain passé en revue les sites de rencontre et les clubs libertins des environs, j’ai fini par abandonner. Le Gobbledygook paraissait s’amuser de mes efforts. Sur la quatrième page, on pouvait lire : « Pourquoi ne pas m’ouvrir à la page 54 ? »

***

À la page 54, l’histoire d’un effacement.

« La voiture est garée, mais vous n’avez pas fermé la portière. Vous avez estimé que ce n’était pas la peine. Du sommet de la falaise, vous contemplez l’océan qui rugit sous vos pieds. Les vagues déroulent un tapis d’argent jusqu’à l’horizon. Vous êtes calme. Le vent caresse votre nuque. Vous vous sentez bien. Résolu.
Alors la brise se transforme en tempête et vous déséquilibre. Vous pourriez tomber, mais le vent vous garde. Il prend soin de vous. Lentement, vos mains perdent de leur substance. Elles deviennent translucides. Vous disparaissez, et tandis que vos poumons se gonflent d’un air glacé, les alizés chuchotent une berceuse à ce qui reste de vos oreilles. Le vent vous transperce. Vous devenez le vent. Bientôt vous n’existez plus. Vous n’êtes qu’un souffle, une énergie.
Vous êtes libre. Enfin. Libre. »

***

J’ai foudroyé des yeux le Gobbledygook. « C’est toi ? C’est toi qui as effacé Bazlic de la surface de la Terre ? »  Je me sentais stupide d’interroger un bouquin comme un flic face à un suspect.

Je ne suis pas sûr qu’un livre puisse rire — il lui faudrait pour ça des cordes vocales, une gorge, une bouche, et puis un certain sens de l’humour — mais je suis convaincu d’avoir senti un frémissement sous le cuir de la couverture, presque un frisson. Sur la quatrième page, on pouvait lire : « Vouloir me nuire expose à deux conséquences, toutes deux désagréables : perdre son temps et subir ma colère. Passons à des choses plus intéressantes. » J’ai pris ça pour un oui.

Ce livre a décidément des penchants passif-agressif avec lesquels je ne suis pas certain d’être à l’aise. Il se pourrait que le cinglé se soit d’une manière ou d’une autre brouillé avec le Gobbledygook, et que ce dernier ait concocté une vengeance digne d’un film d’Hitchcock.

Reprendre son calme. Respirer par le nez. Faire une petite pause.

***

À la page 608, une plongée en eaux profondes.

Le représentant de commerce s’inclina devant son client. « Vous devez vous souvenir de moi : j’ai installé votre système de pompe filtrante il y a cinq ans », expliqua-t-il. « Ne refermez pas tout de suite la porte, j’ai une nouvelle offre à vous proposer. » Les branchies de la créature aquatique palpitèrent sous l’effet de la surprise. La cité sous-marine ne recevait pas beaucoup de visites, et encore moins d’êtres humains en tenue de scaphandrier. D’ordinaire, l’apparence hideuse des créatures des profondeurs suffisait à tenir les curieux de la surface à l’écart. Mais celui-ci, avec sa petite moustache et son attaché-case étanche, n’avait pas l’air d’avoir envie de partir. De fait, son pied lourdement lesté était déjà coincé en travers de la porte. « C’est une affaire que vous ne pouvez pas rater », poursuivit-il. « La société pour laquelle je travaille propose, pour des prix très compétitifs, des installations électriques dernier cri. » « Sous la mer ? » gronda la créature. « Ce n’est pas dangereux ? » La bouche du vendeur s’étira en un long et cruel sourire, et il tira de sa mallette un contrat imperméabilisé.

***

Radovan Bazlic a été gommé du monde par le Gobbledygook. Le pire, c’est qu’il a plutôt fait du bon boulot. C’est bien ma veine : je suis tombé sur un livre qui, en plus de posséder de terrifiants pouvoirs cosmiques, est aussi plus soupe-au-lait et rancunier qu’un enfant de quatre ans. « Je veux savoir », ai-je ordonné au livre. « Dis-moi ce que tu as fait à Radovan Bazlic. »

Sur la quatrième page, une question en deux mots, juste deux mots : « Qui ça ? »

De rage, j’ai serré le Gobbledygook comme pour l’étrangler, puis perdant tout contrôle, je l’ai levé au-dessus de ma tête avant de le projeter contre le mur. Sa reliure a fait le bruit d’un craquement d’os brisés, et je suis certain que s’il avait été doté de cordes vocales, le livre aurait hurlé. Ça ne m’a pas calmé : les dents serrées de colère, je lui ai sauté dessus à pieds joints, je l’ai frappé, piétiné, insulté jusqu’à ce que le souffle me manque. « Saleté de livre ! »

***toc-toc***

On a frappé à la porte.

Je me suis recoiffé, prêt à inventer une excuse pour tout ce vacarme. Mais c’était encore le facteur.

FACTEUR : « Un courrier pour vous, m’sieur. Heu… Vous êtes certain que ça va ? Vous êtes tout rouge. Je peux appeler quelqu’un, si vous voulez. Vous avez pas l’air dans votre assiette.  »

Je lui ai claqué la porte au nez. J’avais tout de suite reconnu sur l’enveloppe le sigle de la maison d’édition qui, grâce au pouvoir du Gobbledygook, avait accepté mon manuscrit quelques jours plus tôt. Fébrile, j’ai déchiré la lettre. À l’intérieur, un mot d’excuse concis et lapidaire : « Nous sommes navrés de vous apprendre que notre maison d’édition a fait faillite. Nous ne serons pas en mesure de publier votre manuscrit. »

J’ai éclaté en sanglots, comme électrocuté, puis je me suis roulé par terre avant de ramper jusqu’au Gobbledygook, prêt à tout pour me faire pardonner. « La colère est un pouvoir, mais le respect est une vertu », lisait-on désormais sur la quatrième page. J’ai bégayé des excuses, serré le livre contre ma poitrine, formulé des promesses intenables comme celle de désormais garder mon calme, mais le Gobbledygook est resté silencieux.

***grincements de parquet***

Vous avez entendu ? Ça venait du couloir. Mais quand je me suis retourné, il n’y avait personne. Je n’ai pas rêvé, vous l’avez entendu comme moi.

***nouveau grincement***

Je crois qu’il y a quelqu’un dans la cuisine. Je ne sais pas comment il s’est faufilé à travers l’appartement, la porte est verrouillée et toutes les fenêtres sont fermées… Peut-être quand j’ai ouvert au facteur… mais non, ce n’est pas possible…

***grattements + marmonnements mélodiques***

Sur la pointe des pieds, j’ai remonté le couloir sombre jusqu’à la cuisine. J’étais certain d’avoir actionné l’interrupteur, mais quelqu’un avait allumé le plafonnier. Je suis entré. Personne. Sûrement une hallucination. Ces insomnies vont me rendre fou. J’allais éteindre la lumière, quand je l’ai vue. Ça n’a duré qu’un instant, un tout petit instant en deux battements de paupières, mais je l’ai clairement vue se détacher sur le mur du fond, celui dont la peinture se craquelle et tombe déjà en miettes sur le carrelage ancien. Ça ressemblait à une ombre, comme celle d’une silhouette décharnée s’appliquant à écrire quelque chose sur la paroi. Mais ce n’était pas une ombre. Ça ressemblait davantage à un fantôme, ou plutôt à un mauvais souvenir, quelque chose que l’appartement aurait enregistré dans le plâtre de la cuisine.

« Les murs se souviennent », a dit le Gobbledygook sur sa quatrième page.

L’ombre a disparu aussi vite qu’elle était apparue. Il ne restait plus rien qu’une couche de peinture craquelée. Les ouvriers avaient repeint tout l’appartement après la mort de Bazlic, mais l’agence n’avait visiblement pas choisi la peinture la plus chère. J’ai sorti la ponceuse.

***ponceuse***

Sous la dernière couche de peinture, j’ai trouvé un message écrit de la main même de Bazlic. Quand je dis écrit, il faut plutôt comprendre gravé dans le plâtre à la pointe d’un clou… ou peut-être de ses ongles. C’était l’œuvre d’un fou. Personne n’écrit dans les murs, sauf s’il veut y laisser une trace durable.

Caché sous la peinture de la cuisine, une histoire un peu plus longue.

« Je m’appelle Radovan Bazlic. C’est mon nom. Ce nom est à moi. J’habite ici, entre ces murs, qui sont à moi. Les murs sont durs. Réels. J’écris le réel sur un mur, parce qu’il faut le figer quelque part. Le réel est une matière molle, qu’il faut durcir, sinon elle vous échappe. Elle vous glisse entre les doigts.
« J’ai replacé le Gobbledygook dans son coffre. C’était une erreur monumentale, mais les choses sont mieux ainsi. Ce que je suis… ce que j’étais, est terminé. Le livre m’a effacé comme il m’avait construit. Les photos ne montrent plus que des taches floues. Les articles de presse ont été supprimés, réécrits sans mon nom. Plus personne ne se souvient de Radovan Bazlic. Pourtant j’ai existé. Je suis Radovan Bazlic, le meilleur violoniste que la Terre ait jamais portée. Les plus belles salles du monde ont hurlé mon nom à s’en déchirer la gorge, et j’ai soulevé les foules en effleurant du bout de l’archet les cordes du Stradivarius.
« Je suis allé au magasin cet après-midi. Alors qu’ils occupaient la moitié du rayon, tous mes disques ont disparu. La base de données ne mentionne plus mon nom. Elle l’a oublié, comme les directeurs de salles, les chefs d’orchestre, les critiques et les amis avec qui j’ai essayé d’entrer en contact. Je voudrais ouvrir le coffre, y verser de l’essence et y mettre le feu, mais ça ne ferait qu’empirer la situation. Le Gobbledygook a eu sa vengeance.
« Ce violon dans mon étui n’est pas le mien. C’est une imposture. Le Gobbledygook a donné mon Stradivarius à quelqu’un d’autre, à quelqu’un de forcément moins talentueux, et il l’a remplacé par un instrument de débutant tout juste bon à donner à un artiste de cirque ou à un chien savant. Après l’avoir réduit en pièces, j’en ai mâché le bois jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la pulpe.
« Sous le bois du coffre, j’entends ses pages bruisser d’excitation. De jouissance. Malgré les chaînes, malgré l’obscurité, le livre exulte. Je me suis longtemps voilé la face. J’ai longtemps cru que ma vie m’appartenait, que je l’avais forgée à mon image, mais c’était une illusion tout en papier. Le livre m’a repris l’existence qu’il m’avait donnée, celle qui était conforme à mes rêves et que, dans ma faiblesse et ma vanité, je lui ai demandée.
« Ce bateau était fait pour rester sous l’océan. Je n’aurais jamais dû sortir le coffre de son tombeau. J’ai vécu les existences dont je rêvais en secret, il est trop tard pour regretter. Ne vous disputez jamais avec un livre. Il aura toujours le dernier mot. Si vous lisez cet ouvrage, vous êtes son prisonnier. Pourtant le Gobbledygook a un point faible : toutes les prisons ont une faille. Mais s’en libérer ne sera pas chose aisée. Vous devrez commencer par… »

Ici la narration s’arrête faute de place, le dernier mot butant sur la fin du mur, à gauche d’une prise électrique.

Les habits recouverts d’une épaisse couche de poussière blanche, je suis retourné au salon, tête basse, résigné à mon sort, et j’ai ouvert le Gobbledygook. Sur la 4ème page, comme un ciel menaçant, étaient inscrits les mots suivants : « Tout est pardonné ».