Ghostwriter

Le parquet de la salle de bal grinçait sous le poids des danseurs qui, lancés dans un quadrille endiablé, n’avaient plus d’yeux que pour leurs partenaires. Le monde entier pouvait bien s’écrouler, la musique de l’orchestre continuerait à tambouriner dans leurs poitrines jusqu’à ce que la mort les fauche : ce soir, ils étaient éternels.

Les occasions de s’amuser à Langdon Shores manquaient. Si l’on mettait de côté la messe du dimanche, qui attirait des régiments de bigotes enrubannées de noir aux cheveux soigneusement ramenés en chignon, le village offrait peu d’opportunités de réjouissances collectives. La traditionnelle kermesse du vingt mai, la bien nommée Fête des Fleurs, s’était déroulée un bon mois plus tôt et n’avait pas soulevé l’enthousiasme des foules, au grand dam de Walter Swingburne, le maire de Langdon Shores récemment réélu. Le dix-neuvième siècle approchait à grands pas et l’Angleterre connaissait un emballement industriel sans précédent. Pourtant, le hameau s’enfonçait dans le marasme. Ses plages de galets n’avaient rien d’attirant pour les touristes et Bath disposait de toutes les commodités pour accueillir les vacanciers : la ville voisine ravissait donc au petit village les maigres subsides qu’il aurait pu tirer de son emplacement.

Langdon Shores demeurait cette bourgade de pêcheurs laissée de côté par le chambardement économique dont les journaux faisaient des gorges chaudes, au grand dam de ses habitants. Car les nouvelles générations n’hésitaient plus à se rendre à Londres pour trouver du travail et, par voie de conséquence, un avenir plus radieux. La désertification allait bon train.

Pour toutes ces raisons, Walter Swingburne n’avait rien caché de son enthousiasme lorsque le fils de Lord Huntchington avait annoncé son intention de donner un bal pour célébrer son retour des Indes. La famille tirait ses racines d’une antique noblesse de cour remontant aux premiers Tudors : à ce titre, elle possédait encore la majeure partie des terres agricoles qui encerclaient Langdon Shores. Tapi au milieu de leurs propriétés, ainsi qu’une araignée sur sa toile, se dressait le multiséculaire manoir Huntchington, un roc dont les vieilles pierres — grignotées par le lierre et les hivers rigoureux — commençaient à montrer des signes de faiblesse. Le bâtiment était néanmoins toujours vaillant et continuait de susciter autant l’admiration que la jalousie.

Quand le maire avait eu vent du retour du fils prodigue, celui-ci s’était mis en tête de convaincre le vieux lord de déplacer les festivités dans la salle des fêtes plutôt qu’au manoir. Enfant très populaire, le jeune Huntchington avait même suivi une partie de sa scolarité dans la petite école sise près de l’église, avant qu’on lui adjoigne les services d’un précepteur plus à même de l’élever au niveau d’éducation qu’on attendait d’un personnage de sa naissance. Le vieil homme s’était finalement laissé convaincre, moins par charité que parce qu’à son âge, il n’avait plus tant le goût de la fête et des préparatifs. Transportés de joie, les villageois pourraient, à leur manière, participer au bal : les fermiers fourniraient les viandes, les pêcheurs le poisson, le maire et le prêtre ouvriraient leurs caves personnelles et les jeunes filles cueilleraient de beaux bouquets pour embellir la salle. Les plus nobles familles seraient conviées, ce qui ne manquerait pas de faire vivre le commerce local et épargnerait au vieux lord la peine d’héberger de trop nombreux convives. Le petit peuple était toujours ravi d’admirer le sang bleu dans ses plus beaux atours.

Depuis le temps qu’il s’était exilé, personne ne savait plus à quoi ressemblait le jeune Peter Huntchington. Partout l’on racontait que le soleil des Indes avait tanné sa peau et qu’en vérité, il tenait désormais davantage de l’indigène des îles que du lord. De fait, les plus folles spéculations couraient à son sujet, si bien que lorsque Katherine McGallister, sa mère et ses deux sœurs firent irruption dans la salle de bal, celles-ci secouèrent leurs têtes tel un bouquet de girouettes.

« Puisque je te dis qu’il n’est pas arrivé », s’agaça Aurelia, la cadette. « S’il était là, on se masserait autour de lui. Vois-tu de l’agitation ?

— Non pas », confirma la mère.

Katherine fit celle qui n’avait pas entendu et allongea le cou pour inspecter les lieux. La route du village nécessitait une bonne réfection : le coche qui les avait conduites s’en était brisé un essieu, si bien que les femmes avaient dû souffrir une pause d’une heure avant de pouvoir repartir. Le bal avait débuté sans elles, ce qui ne manqua pas de plonger la mère de Katherine dans un état second.

« Penserais-tu qu’ils auraient attendu que nous soyons tirées d’affaire ? Les gens de la campagne n’ont aucune manière. »

Aurelia leva les yeux au ciel. Incapable d’écouter un instant de plus les jérémiades de leur mère — et quelle chaleur fait-il dans cette salle, et n’y a-t-il pas un courant d’air ? les convives sont si bruyants, et vous ne sentez rien ? ces domestiques seraient bien inspirés de casser un ou deux carreaux plutôt que de se tourner les pouces ! —, elle s’éloigna en direction du buffet et jeta son dévolu sur le hareng. Mary, l’aînée, prit le parti d’ignorer à son tour les remarques de l’acariâtre doyenne et plongea à corps perdu au milieu du quadrille, capturant d’un même geste le bras et le cœur d’un grand brun aux charmantes bouclettes. Katherine se retrouva seule avec sa mère et maudit ses deux sœurs de l’avoir laissée en si fâcheuse posture.

« Il fait une telle chaleur qu’il me semble que l’Enfer brûle sous ces planches. Nous rapprocherons-nous des fenêtres ?

— Oui, mère. »

Résignée à servir de chaperon, Katherine soupira quand, portant son regard à gauche de la salle, elle remarqua qu’Aurelia discutait avec un grand inconnu dont elle ne distinguait d’ici qu’un dos aux larges épaules. Sa sœur, la bouche pleine de tourte, hochait la tête poliment comme elle le faisait lorsqu’une conversation l’ennuyait. Elle se pencha vers sa mère.

« Aurelia est en mauvaise posture : je dois aller l’aider.

— Allez-vous donc les unes après les autres laisser tomber la pauvre vieille femme qui vous a mises au monde ? Ta sœur est grande, elle sait ce qu’elle fait.

— Vous savez bien que non, mère. »

Profitant que le jeune homme était lancé dans un interminable monologue, Aurelia croisa le regard de sa sœur et écarquilla les yeux pour appeler au secours.

« Je dois y aller. »

Sa mère protesta, mais Katherine n’allait pas laisser passer une si belle occasion de se débarrasser d’elle. Prenant soin que personne ne piétine sa robe — un splendide vêtement brodé qu’elle avait fait venir de Londres —, la jeune femme se fraya un chemin dans la foule et longea le buffet. Assourdie par l’orchestre, elle entendit le rire clair de Mary qui, emportée dans le tourbillon musical, les avait oubliées. Elle s’empara d’une assiette qu’un domestique lui présentait, y fit déposer un pain fourré et avança dans le dos du grand inconnu. Comme s’il s’agissait d’un ange tombé du ciel, Aurelia avala sa bouchée et tendit le bras vers elle.

« Tu tombes bien : voici justement Peter Huntchington. Lord Huntchington, ma sœur Katherine. »

Le jeune homme pivota et, l’espace d’un battement de cils, le monde s’arrêta de tourner. Elle reconnaissait ce visage : c’était l’inconnu auquel elle avait servi ce verre de vin une semaine plus tôt. Tâchant de masquer son trouble, elle tendit sa main pour les présentations, mais laissa échapper son assiette. Le fracas lui fit monter le rouge aux joues. Elle s’accroupit pour ramasser les débris sur le parquet.

« Laissez », dit le jeune lord.

Le gentleman claqua des doigts et, aussitôt, un domestique courut à leur rencontre. Katherine se redressa, aussi écarlate que confuse, et échangea un regard paniqué avec sa sœur cadette. Mais avant qu’elles puissent se comprendre l’une l’autre, Peter interrompit la conversation silencieuse. « C’est un accident bien pardonnable. » Le jeune homme se pencha sur la main de Katherine. « Je suis Peter Huntchington. »

Katherine détailla ses traits. Ses larges mâchoires, presque carrées, drapaient son visage massif d’un aspect léonin, d’autant que les épais favoris qui mangeaient ses joues lui faisaient office de crinière. Ses yeux bleus étaient des puits dans lesquels Katherine avait rêvé de s’abîmer depuis leur rencontre.

Ennuyée, elle repensa à l’auberge et à la dernière fois qu’ils s’étaient entrevus. Elle ignorait à ce moment tout de lui, jusqu’à son nom, et s’était contentée de lui servir une coupe du meilleur vin de l’établissement. Elle avait tout de suite remarqué la noblesse de son port : sa mise apprêtée et son parler clair ne laissaient aucun doute quant à ses origines, mais elle-même portait alors le tablier et la robe de bure d’une fille de ferme. Plusieurs fois par semaine, tandis qu’elle était censée suivre des cours de piano en ville, Katherine allait prêter main-forte à l’aubergiste, dont la femme était si malade que les médecins pensaient qu’elle mourrait dans l’année. Elle s’était prise de sympathie pour le vieillard et, sans en avoir averti qui que ce soit et pour son plus grand plaisir, travaillait pour lui quand elle le pouvait, sous bonne couverture.

« Katherine McGallister », répondit-elle.

Le jeune lord eut un sourire sans équivoque.

« Nous sommes-nous déjà rencontrés ?

— Je ne crois pas, monsieur.

— Votre visage m’est pourtant familier.

— Il n’en est rien.

— J’ai pourtant bonne mémoire.

— Moi aussi. »

Les sourcils froncés, Katherine darda un regard noir à Peter. « Excusez-moi », soupira Aurelia, excédée, avant de se fondre dans la foule. Les deux jeunes gens demeurèrent muets de stupeur le temps d’une éternité.

« Je n’ose le croire, dit-il.

— Si cela venait à se savoir, j’en mourrais de honte.

— Votre pudeur vous honore, mademoiselle, mais ne craignez rien : votre secret est entre de bonnes mains.

— Quel secret ? » questionna Mary qui, profitant d’une courte pause, s’était approchée du buffet.

Katherine balbutia une suite de syllabes sans sens aucun, mais la musique reprit de plus belle et la sauva de l’embarras. Peter lui présenta son bras.

« M’accorderez-vous cette danse ? » Soulagée, elle hocha la tête et escorta le jeune lord jusqu’à la piste de danse. « On ne danse pas le quadrille aux Indes. Il faudra m’aider », dit-il en s’inclinant.

Les crins des violons couinèrent et les semelles claquèrent sur le parquet grinçant. Elle qui cherchait un mari, voilà qu’elle tombait sur l’homme parfait et qu’avant même d’avoir pu se présenter à lui, elle s’était compromise. Qu’une fille de son rang joue les écervelées rustiques frôlait le grotesque.

« Cette intrigue est cousue de fil blanc », soupira-t-elle, profitant de la musique qui couvrait leurs voix pour se confier à son cavalier. Peter plissa le front, pas certain d’avoir compris. « Que voulez-vous dire, ma chère ?

— La mère acariâtre, les sœurs délurées, le quadrille, le bal… et maintenant cette rencontre fortuite, copiée-collée d’un roman de Jane Austen. Vous ne trouvez pas que ça commence à faire beaucoup ? »

L’orchestre cessa de jouer et un silence lourd empesa la salle. Tous les regards se tournèrent vers l’estrade. Le maire Swingburne, livide, frappa dans ses mains.

« Allons, allons, poursuivez, messieurs ! »

Ignorant la raison qui les avait poussés à figer leurs archets, les musiciens reprirent le morceau là où ils l’avaient laissé, un ton en dessous.

« Elle nous a repérés », souffla Katherine en virevoltant sur ses chaussures à boucles. « Faites comme si de rien n’était. » Le jeune lord soupira. « Évidemment qu’elle nous a repérés, c’est une narratrice omnisciente : elle lit nos dialogues à mesure qu’elle les écrit.

— Je sais bien, mais c’est peut-être le moment de faire passer un petit message. Enfin quoi, ça ne se vendra jamais, un bouquin pareil : on dirait que l’auteur a passé son adolescence à recopier des bouquins de Jane Austen. On ne produit rien de bon à si éhontément plagier.

— Écoutez, vous ne voulez pas la fermer ? J’ai des enfants à nourrir… » s’impatienta Lord Huntchington.

Un couinement désagréable se superposa à la musique. Katherine profita d’un changement de partenaire pour jeter un regard du côté de la scène. Le violoniste, qui avait visiblement abusé du produit des excellents vignobles du père Stobbart, tanguait dangereusement sur son tabouret, au risque de compromettre l’harmonie de l’orchestre. La jeune femme pivota, décocha un clin d’œil à sa sœur qui venait d’alpaguer le notaire et s’accrocha au bras d’un second inconnu le temps de faire le tour de la piste. Sa mère la regarda passer d’un œil noir. Elle était assise à côté d’Aurelia, qui continuait quant à elle de profiter des générosités du buffet.

« Je suis navrée, pensa-t-elle à haute voix, mais même les personnages principaux sont des archétypes stupides. Je les ai lus des centaines de fois, et dans de bien meilleurs livres que celui-ci.

— Qu’entendez-vous par là ? »

Katherine leva les yeux vers son cavalier : il s’agissait d’un figurant, pas même d’un personnage secondaire. À ce titre, l’inconnu avait pour seul visage un masque mal dégrossi dont on distinguait à peine les traits, comme un mannequin de supermarché. Katherine s’en étonna. D’habitude, les remplisseurs d’espace ne prenaient jamais la parole.

« Par quel miracle êtes-vous capable de me faire la conversation ? » demanda la jeune femme. Mais le figurant s’était déjà claquemuré dans un silence absent. L’évidence la frappa : la narratrice s’exprimait par le biais des personnages secondaires.

« Je ne voudrais pas paraître pessimiste quant à votre carrière littéraire, mais on frôle l’indigence, poursuivit Katherine. Comment peut-on rédiger une scène pareille ? Regardez : vous n’avez pas pris la peine de décrire l’éclairage, vous avez à peine effleuré la question des costumes et, plutôt que d’approfondir l’histoire de ma famille, vous avez préféré entamer votre chapitre sur une ennuyeuse description provinciale dont aucun lecteur n’aura rien à carrer. Ce n’est pas avec ça que vous allez gagner le Goncourt, ma vieille. »

Cette fois, c’en était trop. Le violoniste pris de boisson tomba de sa chaise, produisant dans sa chute un mémorable vacarme. Bouffi de honte et couvert d’opprobre, l’orchestre s’excusa auprès des danseurs et annonça une pause, le temps de remplacer le pochtron.

« Ce n’est pas en faisant taire les musiciens que vous allez me réduire au silence », fanfaronna Katherine à haute et intelligible voix. La jeune femme rejoignit sa mère et sa sœur cadette. L’aînée semblait s’être volatilisée.

« Où est passée Mary ? maugréa Katherine avant de se raviser. Peu importe : c’est un fantoche, un miroir inversé qui n’apparaît que pour dévaloriser Aurelia. Ce n’est pas compliqué de créer un personnage solaire : il suffit de le faire rire et danser au milieu d’une foule ivre. N’importe quel pondeur de romans de gare est capable de s’encombrer d’un tel archétype. »

Incapable d’en croire ses oreilles, sa mère fronça les sourcils jusqu’à ce qu’ils forment un V de broussaille sur son front raviné. Aurelia, quant à elle, s’employa à poursuivre ce qu’elle faisait de mieux : prétendre n’avoir rien écouté de l’ennuyeux monologue de sa sœur et se plonger dans la contemplation d’une part de tarte aux coings.

« À qui parles-tu, enfin ? » s’exclama la vieille.

La bouche de Katherine se souleva en un sourire de coin.

« Comment vous appelez-vous ? Allez, dites-moi votre nom. »

La vieille femme ouvrit la bouche, la referma comme un poisson hors de son bocal et battit l’air d’une main comme pour chasser une mouche.

« C’est ridicule, enfin, je… » Katherine pointa sur elle un index accusateur. « Voyez, vous n’avez même pas pris la peine de lui donner un prénom : bravo pour la caractérisation des personnages ! »

Bien sûr que la chef de famille s’en souvenait : comment aurait-elle pu oublier le magnifique prénom que sa mère lui avait donné en hommage au plus bel hôte du jardin de ses grands-parents, « Rose ».

« Voyons, Katherine, c’est ridicule : tu sais très bien que je m’appelle Rose ! » tonna la matriarche. La jeune femme haussa les épaules. Une moue de dépit déforma son visage. « Évidemment : l’auteure vient de vous le souffler juste au-dessus, dans la description. Et comme s’il n’y avait pas déjà suffisamment de poncifs dans cette narration… »

Confrontée au comportement aussi incongru que stupéfiant de sa fille, la mère commençait à bouillir d’impatience. La vénérable femme se leva de son siège et s’éventa avec le programme de la paroisse. « Cesse tes stupidités ! » s’écria-t-elle.

— Ou quoi, nous rentrerons sur le champ ? Sache que je suis censée, selon le synopsis, m’entretenir encore une fois avec le charmant jeune lord avant qu’Aurelia n’embarrasse tout le monde en remplaçant le violoniste au pied levé et que nous soyons obligées de partir, mortes de honte, avant la fin de la soirée. L’histoire ne peut pas continuer si j’en décide autrement. »

Furieuse, Rose — oui, Rose — empoigna la cadette par le bras et l’entraîna loin de sa stupide seconde née, du côté opposé de la salle.

« Oh, folle, vous y allez un peu fort », souffla Katherine.

Bien au contraire : Katherine était folle à lier. Quoi d’autre qu’une démence précoce pouvait expliquer son comportement indigent ? Elle avait attendu cette soirée depuis des semaines : comment pouvait-elle tout gâcher maintenant ? Sa mère avait très tôt soupçonné que quelque chose clochait : dès son plus jeune âge, Katherine avait manifesté des signes d’instabilité que son père — Dieu ait son âme — s’était employé à tenir à l’écart grâce aux leçons de piano. Mais dès lors qu’il avait quitté ce monde…

« Sérieusement ? coupa Katherine. D’où ça sort, cette folie soudaine ? Ce n’était même pas dans le plan. Non seulement vous inventez, mais vous improvisez mal ! Regardez-moi cette irruption du narrateur dans la fiction : c’est du travail de sagouin. »

Alors que Katherine s’évertuait à cracher son venin vers le plafond comme une évadée de l’asile, le violoniste ivre — qui s’était faufilé jusqu’aux tonneaux à l’insu de ses camarades — roula derrière le buffet et percuta la jeune femme. Déséquilibrée, celle-ci bascula en avant et crut qu’elle allait s’aplatir le nez sur le parquet. Fort heureusement pour elle — mais pas forcément pour le lecteur —, une paire de bras puissants la rattrapa au vol. Elle leva la tête vers Peter Huntchington : ses yeux hurlaient une passion qui ne disait pas son nom. Incapable de contenir son émoi, le jeune lord aida Katherine à se redresser et épousseta sa robe du plat de la main.

« Je dirai à mon laquais de rosser ce malotru. »

La jeune femme, encore sous le choc, leva une main tremblante : qu’on puisse punir ce malheureux la révoltait, bien sûr — chez les classes populaires, l’ivresse était un moyen bon marché d’oblitérer son désespoir —, mais elle pouvait difficilement s’ouvrir de ces opinions progressistes devant le lord, dont la fortune avait été bâtie sur le dos des miséreux et des serfs exploités. Malgré le dégoût que lui inspirait la situation, Katherine ne parvenait pas à détacher ses yeux de son aimable visage. C’était, à n’en pas douter, un homme agréable à regarder, et le soleil des Indes avait teinté sa peau d’une légère note cuivrée. S’ils n’avaient été que de simples enfants de fermiers, elle se serait précipitée sur lui.

« Non, non, protesta Katherine. Belle tentative de reprendre le contrôle, mais je ne le trouve même pas beau. » Lord Huntchington leva les yeux au ciel. « Vous n’allez pas recommencer !

— Pourquoi, je vous ennuie ?

— C’est si compliqué de réciter son texte et de camper son personnage ?

— Quel texte, quel personnage ? Nous ne faisons que singer une pantomime de clichés… Ce roman sera, au mieux, publié sous pseudonyme, s’il voit seulement le jour. Peu importe le cœur que nous y mettrons, personne ne le lira. Regardez. »

Prise de folie, Katherine souleva sa robe et exhiba un genou cagneux devant l’assemblée médusée. Sa mère, pourtant de l’autre côté de la salle, laissa échapper un soupir de honte qui résonna aux quatre coins du parquet. La pauvre vieille femme se trouvait à deux doigts de l’évanouissement. Les narines du jeune lord frémirent d’irritation.

« Haha, frémirent d’irritation ? C’est que vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère, question style. C’est un peu empâté, non ? »

Le lord saisit Katherine par le bras. « Vous me faites mal », protesta-t-elle. « Ce rôle est le meilleur qu’on m’ait proposé depuis des années : je me contrefiche des lieux communs, j’ai une famille à nourrir et des enfants qui m’attendent. Ce n’est pas vous qui allez payer ma facture d’électricité, alors retrouvez vos esprits ! »

Katherine s’apprêtait à répondre, mais le narrateur décida de couper court à cette folie une bonne fois pour toutes. Tous les personnages, secondaires ou principaux, qui se tenaient dans la salle des fêtes s’évaporèrent aussitôt. Katherine, plantée au milieu de la piste de danse déserte, se trouva incapable d’ouvrir la bouche sous le coup de la surprise.

« Si, si, je peux encore parler. »

Non, elle ne pouvait plus parler. D’ailleurs, Katherine était muette de naissance.

« Vous êtes ridicule : ça fait des pages et des pages que je déblatère, et même plus que de raison. »

Le parquet brillait d’un éclat sinistre. Les bougies étaient elles-mêmes fabriquées avec du suif, ce qui n’avait rien à voir avec la suie, ou peut-être pas, on s’en fout, du moment qu’elles produisaient de la lumière, des photons et tout le tralala. D’ailleurs, obélisque concombre valaient mieux que carnets bien remplis, et ce n’était pas juillet qui allait remplacer août à ce stade de la conversation. D’autant que plus elle parlait, plus elle gagnait du temps, et le temps c’est de l’argent, comme le lui avait rappelé son éditeur au téléphone. L’ordinateur glougloutait sur la table de l’entrée, recouverte d’une toile cirée, et un nouvel appareil ne serait pas du luxe, même si ce besoin tout relatif était loin d’être une urgence vitale. Et puis quoi, elle pouvait bien écrire ses livres comme elle l’entendait : elle était une grande fille, une enseignante respectée et une auteure réputée, du moins auprès de son public : elle n’avait pas de leçon à recevoir d’un personnage — Mort ! Mort ! Coupez-lui la tête ! — et encore moins d’une petite nouvelle : dans son livre, elle faisait ce qu’elle voulait : oui, ce qu’elle voulait. Vous : avez : bien : lu.

« J’ai l’impression que le narrateur vient de claquer une durite », dit Katherine. « Faut pas vous mettre dans des états pareils, ma vieille… »

JE…

FAIS…

CE…

QUE…

JE VEUX !!!

« J’entends bien mais est-ce bien la peine de s’énerver ? Tout ce que je disais, c’est que de petits arrangements ça et là pourraient transformer votre narration indigente en… »

HA-HA-HA JNLHILUVF,;:LMÙFVK EFJH IE HEAOIM HVIMH CZIJ MQCSK M OIMEH OCMHIO QVBH IRUZGHEZRO IMDSVHIO RSGIOM HEGRZHIO UEGRZR IOMHEGRQOHI MERG H GAIOHGAZHI OUGZHIO MQSRGHIOM GZRHIO M !!!

 

Le personnage féminin tira sur sa cigarette et l’écrasa dans le cendrier posé sur le bureau. Les mots manquaient à son agent, aussi se contentait-il de darder sur elle un regard lourd de reproches.

« Tu y as été un peu fort, finit-il par soupirer. L’auteure est furieuse. »

Elle haussa les épaules, tira le paquet du sac et alluma une seconde clope. Ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’elle jouerait les potiches dans un roman à l’eau de rose, mais la littérature de seconde zone commençait à la fatiguer : ce stupide imbroglio sentimental avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Éreintée, elle était pourtant consciente d’avoir dépassé les bornes, mais elle s’était en réalité contentée de saccager un premier jet. L’écrivain demeurait le patron, quoi qu’il arrive.

« Ce pourrait être dangereux pour la suite de ta carrière, gronda son agent. Certains personnages ont déjà disparu au fond d’un tiroir pour ne plus jamais en ressortir, ma vieille, et pour moins que ça encore. Ton coup de sang aurait pu te coûter cher.

— Désolée, souffla-t-elle en même temps qu’un nuage de fumée. Je me tiendrai mieux la prochaine fois.

— Tu as été virée. Et remplacée.

— Sérieusement ?

— Tu t’attendais à quoi ? Les auteurs sont susceptibles : ils préfèrent tout effacer, quitte à reprendre sur une feuille vierge. C’est une recrue d’une nouvelle agence qui a remporté le contrat. Je t’aime bien, mais si tu me fais perdre de l’argent, tu iras dégotter tes rôles toi-même, et dans des publications auto-éditées. »

Le personnage féminin pinça les lèvres. Mieux valait laisser passer l’ouragan. L’agent tassa une pile de feuillets et, comme pris d’hésitation, fit planer un silence.

« J’ai autre chose pour toi, maugréa-t-il finalement. Un roman d’aventures où tu incarnerais une anthropologue qui perd les pédales et zigouille les autres membres de son expédition. C’est dans tes cordes, les personnages instables ? »

Le personnage littéraire préféra ignorer la pique et attraper le synopsis que lui tendait son agent. Après l’esclandre dont elle s’était rendue coupable, elle n’avait pas volé son bouquet de réprimandes. « Ça n’a pas l’air si mal. »

Un air affligé passa sur le visage de l’agent. « Tu as du talent, cocotte, et je ne voudrais pas qu’à cause de ton sale caractère, tu rates une belle carrière de personnage principal. Alors remballe ta fierté et mets de côté tes velléités scénaristiques : laisse faire les professionnels. Ce n’est pas en rouspétant qu’on devient l’héroïne d’un Nobel. »

Le personnage féminin remercia son agent d’une poignée de main chaleureuse, puis se leva de sa chaise, synopsis sous le bras.

« Ça se passe où ? Et quand ? »

L’homme sourit à belles dents.

« Maintenant, répondit-il. Et à la page suivante. »

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©