Gagner sa vie avec ses mots : le métier d’écrivain

 

J’ai reçu ce matin le message très aimable d’une dame qui m’expliquait en quelques mots sa situation. Son problème était le suivant : avec assez peu d’argent pour vivre, coincée à la maison par un handicap, un frigo à remplir, pas de carte bleue et un appétit insatiable pour les livres, elle me demandait simplement comment « les gens comme elle » pouvaient faire pour lire les nouvelles du Projet Bradbury. C’est une question à laquelle il est difficile de répondre sans tomber dans un excès ou un autre. J’ai répondu et l’échange se poursuit. J’ignore ce que Ray Bradbury aurait eu à lui dire : à croire qu’il s’est arrangé pour mourir avant que je reçoive ce courrier.

En résumé, voici la teneur de ma réponse. D’une part, certains de mes textes sont téléchargeables gratuitement. D’autre part, je compte au cours de l’année écrire des textes plus courts, que je lirai (ou qu’un comédien lira) devant un micro afin de l’enregistrer et de le proposer en podcast gratuit. Peut-être même irai-je jusqu’à offrir des textes supplémentaires, en dehors des 52 payants  ? D’autres auteurs proposent des textes gratuits, et  le domaine public permet de lire des milliers d’oeuvres impérissables sans bourse délier. Enfin, il y a les merveilleuses fontaines de culture que sont les bibliothèques.

Toujours est-il qu’au final, c’est une question sensible à laquelle il m’est difficile de répondre autrement que par: « Écrire est un métier. » Et si je ne remplis pas moi-même mon frigo quand il est vide, il est peu probable que je continue à écrire la semaine suivante. Les écrivains nourrissent de poésie leur tête uniquement. Pas leur estomac. Avez-vous remarqué à quel point les caissiers des supermarchés sont imperméables à la poésie lorsqu’il s’agit de régler la note ? Voilà mon dilemme.

Je me souviens d’un article qui dévoilait la somme touchée par une célèbre auteure française pour son dernier livre : avance comprise, elle n’excédait pas cinq mois de SMIC. J’étais peiné de lire cela. Non seulement pour elle, mais pour tous les auteurs en général.

L’argent est un sujet tabou et encore plus lorsqu’il touche à l’art. On a souvent du mal à imaginer un écrivain gagner sa vie en faisant son métier — je parle de métier à dessein — alors que dans d’autres pays, le fait de gagner sa vie avec sa plume paraît plus évident, à défaut d’être plus facile.

Écrire est — selon la croyance commune — un art noble qu’il conviendrait de pratiquer entre gentlemen. L’idée même de tirer profit d’un roman serait une insulte à la beauté du verbe ; car les grands artistes survolent leur époque sans bruit et se nourrissent de beauté là où les imposteurs du verbe ne pensent qu’à remplir leur frigo.

6105946571_ab5a77e38a_z

L’auteur est quelquefois considéré comme un doux rêveur. Il se considère d’ailleurs lui-même sous cet angle, songeant secrètement à une hypothétique postérité qui viendrait tirer ses textes de l’oubli une fois lui disparu. So romantic. J’ai beau y réfléchir, je trouve que cette image d’Épinal a fait du mal aux auteurs.

Comment considérer sérieusement quelqu’un qui ne se prend lui-même pas au sérieux ?

Voilà ce que je pense : écrire est un métier.

Ce métier consiste à rédiger des histoires, des essais, des traités, fruits d’une expérience, d’une émotion, d’une réflexion. En échange de son travail, l’écrivain reçoit une rétribution de ses lecteurs ou de son éditeur.

Cela n’empêche personne d’écrire pour son plaisir, pour ses loisirs, pour coucher une histoire de famille, par amour du beau geste, du beau verbe, ou pour essayer une fois. Il existe des joueurs de tennis professionnels, et cela n’interdit à personne d’échanger quelques balles. Beaucoup de gens écrivent pour le plaisir, ou pour rêver, et quel bonheur !

 ***

Pour ma part, je vois l’auteur comme un artisan : il écrit une histoire là où un ébéniste sculpte une commode. Il y a peu d’ébénistes amateurs cela dit, comme il y a assez peu de bouchers-charcutiers amateurs ou de tourneurs-fraiseurs amateurs. Personne n’a très envie de s’y mettre pour la beauté de l’art.

7496055574_f31cee6460_b

Personne ne contestera au boulanger son statut de travailleur, pas plus qu’on ne dira à un commercial, un banquier, un ouvrier ou un professeur que la manière dont il occupe sa journée n’est pas un métier, juste un hobby à la rigueur. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’écrire, le discours change : on ne peut pas vouloir faire de la littérature un métier.  Cela confine au blasphème.

Pourtant, d’un point de vue strictement objectif, mon activité ressemble curieusement à celle de beaucoup d’autres : je travaille pour «fabriquer un produit», lequel sera ensuite proposé à la vente. Le métier d’écrivain n’est pourtant pas considéré en tant que tel. Souvent la perspective d’être publié — à n’importe quelles conditions — se suffit à elle-même.  L’inaccessible étoile.

Les écrivains ont peut-être tiré une balle dans leur propre pied.

Car comment ne pas prendre au sérieux celui ou celle qui travaille à égayer votre jour de congé ? Comment ne pas prendre au sérieux celui ou celle qui, grâce à son roman, va bouleverser votre façon de penser, de voir le monde, de rêver ? Comment ne pas prendre au sérieux cet homme, cette femme, que vous emmenez en vacances comme au travail, qui vous suit jusque dans votre lit sous les yeux médusés de votre conjoint ?

Les écrivains ont un travail : ils transportent leurs lecteurs là où ils n’auraient pas eu l’idée d’aller seuls. Ils démêlent les noeuds inextricables, colorent les idées noires,  vous prennent par la main et vous emmènent ailleurs. Un monde sans livres ? Imaginez. Ray Bradbury l’a fait dans Fahrenheit 451. Cela donnait à peu près ceci :

http-::www.flickr.com:photos:ender:

 

Le métier de l’auteur commence souvent là où s’arrête celui de son lecteur : dans la salle d’attente chez le dentiste, dans le métro, sur le canapé pendant que le repas du soir chauffe dans le four. Ce n’est pas un métier extraordinaire : c’est un métier comme un autre. C’est son produit en revanche qui est extraordinaire.

Peut-être avons-nous confondu les deux ?

Attention : ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je pense qu’il ne faut pas écrire POUR l’argent. La plupart du temps, la motivation matérielle fait prendre de mauvaises décisions narratives. Elle coupe la créativité. Écrire est une joie qui demande de ne faire aucun compromis. Mais il faut bien pouvoir un jour recevoir le salaire de ce que l’on écrit. Ray Bradbury n’écrivait pas gratuitement. Même à petit échelle, pour de petites sommes, il a toujours vendu ses textes. Mais il écrivait ce qu’il avait envie d’écrire. Ses lecteurs appréciaient cela et le payaient pour qu’il continue à s’amuser. Et par extension, à nous amuser aussi.

Le Projet Bradbury est un projet d’écriture, mais il est aussi un pari. Je souhaite montrer qu’écrire est un métier mais aussi prouver qu’écrire est mon métier. Écrire demande du temps, de la persévérance et croyez-le ou pas, un peu d’argent… comme n’importe quel métier en réalité. Je n’ai pas beaucoup de besoins ni d’envies autres que celle de m’asseoir à ma table de travail. Je coûte très peu en vêtements, un peu plus en fruits et légumes mais j’estime qu’il s’agit d’une dépense justifiée. Je sais que cette année sera une leçon d’humilité. Mais j’espère aussi qu’elle sera une leçon d’humanité.

J’ai la chance d’être soutenu par une famille merveilleuse mais mon but est de gagner ma vie avec mes mots. J’ai donc ouvert le Projet Bradbury à l’abonnement par souscription,  mais aussi aux dons.

À mon humble avis, les auteurs qui se donnent la peine d’écrire tous les jours pendant plusieurs heures n’ont pas à avoir honte de le revendiquer. Leur métier est un véritable métier. Ils peuvent être bons ou mauvais, comme dans tous les métiers, et certains échoueront sans doute, moi y compris. Mais pour tous ceux m’ont fait tellement de bien, je n’imagine pas qu’ils doivent lutter pour continuer à écrire. Il s’agit juste de gagner suffisamment pour vivre décemment de son activité. Pas de faire fortune.

Pour 40€, vous obtiendrez le droit d’accès à un dossier en ligne qui contiendra toutes les nouvelles achevées du Projet Bradbury. Chaque semaine, j’y déposerai un nouveau texte, jusqu’au 52ème. Vous y retrouverez également de petits bonus que je réserverai aux abonné(e)s. En souscrivant à l’intégralité du projet, vous économisez 12€ sur la totalité des oeuvres, mais vous me permettez également de mieux vivre de mon écriture. En achetant mes textes sur les librairies en ligne, je ne touche qu’en moyenne 35% du prix de vente, soit environ 35 centimes par nouvelle. Ce ratio augmente drastiquement lorsque vous faites le choix de la souscription.

Le Projet Bradbury ne fait que commencer et encore beaucoup de belles choses nous attendent. Je sais que certains ne partageront pas mon avis, mais le débat fait avancer les choses. J’ai beau avoir de petits côtés utopistes, je sais que les rêves restent à jamais des rêves pour ceux qui n’essaient pas, au moins une fois, de les réaliser. Maintenant que c’est dit, je peux y retourner… et advienne que pourra !

SOUTENIR LE PROJET BRADBURY

En souscrivant à l’intégralité du Projet Bradbury pour 40€, vous avez accès à un dossier en ligne contenant l’intégralité des nouvelles déjà publiées, auxquelles s’ajouteront les suivantes chaque semaine au fil de leur écriture et de leur publication. Ce dossier contiendra également certains petits bonus dont je réserverai la primeur aux abonné(e)s. En devenant mécène du Projet Bradbury, non seulement vous économisez 12 € sur le prix total des publications, mais vous m’aidez aussi à continuer à écrire : autant dire que vous faites un geste de soutien essentiel.




Vous pouvez aussi devenir mécène en effectuant un don unique et ponctuel pour aider le projet Bradbury. Cela me permet de moins me soucier de ce que je vais mettre dans le frigo et de davantage me consacrer à mes textes. Vous gagnez des points de karma, je continue d’écrire… et tout le monde est content !




 Crédits photo CC : Sean McGrath pour le bandeau,
Library of Congress,
Burning books - P. Correia