« Frozen » : la Reine des Neiges m’a réconcilié avec Disney

 

Il faut bien passer le temps dans le train, et je n’avais pas spécialement le coeur à écrire : un peu moins de deux heures, c’est court pour s’y mettre. Un petit tour par l’iTunes Store et me voilà à consulter les derniers films d’animation sortis en location (j’ai vu récemment « Dragons » qui m’avait beaucoup plu, alors j’ai voulu rester dans la même veine). Me voilà cliquant sur « La Reine des Neiges », dont on m’avait dit beaucoup de bien. Je comprends mieux pourquoi.

D’abord, j’ai passé un excellent moment de divertissement : c’est une belle histoire, archétypale comme peuvent l’être les contes (et c’est ce qu’on leur demande), graphiquement très réussie et sans temps morts. Mais il y a un aspect du dessin animé qui m’a littéralement enthousiasmé : le traitement des personnages féminins. Beaucoup de critiques ont souligné l’aspect féministe du film, à raison il me semble, car c’est la première fois que je vois un dessin animé échapper véritablement au « syndrome Trinity ». Vous connaissez ce symptôme dramaturgique qui tire sont nom de l’héroïne de Matrix ? Il s’agit d’une femme forte — ou du moins présentée comme telle — qui, au final, a quand même besoin de l’intervention d’un homme pour s’en sortir. Avec Frozen (le titre original de La Reine des Neiges, c’est plus court), on évite cet écueil avec brio. Pourquoi avec brio ? Non seulement parce qu’on évite les stéréotypes, mais on les évite en les évoquant et en les tournant en dérision.

Attention, cet article contient un maximum de spoilers. En fait, il n’y a presque que ça. Si jamais vous ne voulez pas lire la suite, fermez tout de suite cette fenêtre. Je vais vous pourrir la fin si jamais vous ne l’avez pas vu. Spoilers. SPOILERS. Je vous aurai prévenus.

Les héroïnes sont donc deux soeurs de sang royal, dont l’une, Elsa, est affligée d’un terrible pouvoir : tout ce qu’elle touche se transforme en glace. Un accident contraint l’aînée à cacher son terrible pouvoir à sa cadette, pour la préserver. Suite à la mort de leurs parents dans un naufrage, les deux soeurs restent seules au château et grandissement dans des pièces séparées (toujours à cause du pouvoir) après avoir été les meilleures amies du monde. Quand vient le jour du couronnement d’Elsa, les choses se précipitent : enfermée toute son enfance, Anna, l’autre soeur, rencontre Hans, un beau prince et se met en tête de l’épouser. Apprenant la nouvelle, Elsa perd les pédales, lâche la bride à ses pouvoirs qu’elle voulait cacher au monde entier, givre le royaume et s’enfuit dans la forêt. Sa soeur lui court après pour 1/ délivrer le royaume des glaces éternelles et 2/ accessoirement se réconcilier avec elle après leur dispute. Elle confie la gestion du royaume à Hans et part. Elsa s’est bâti un palais de glace en haut d’une montagne. Anna se lance à sa poursuite, bientôt aidée par Christophe, un jeune homme rencontré en chemin, et son rêne. Les deux soeurs se retrouvent, mais la rencontre dégénère et Elsa frappe Anna de son pouvoir, la condamnant à devenir une statue de glace si elle ne reçoit pas rapidement un témoignage d’amour véritable. Mais le gentil prince Hans qu’Anna a rencontré au début est en réalité un vilain opportuniste bourré d’ambition qui ne souhaitait que séduire la jeune fille pour hériter du royaume. Le méchant prétendant la laisse donc pour morte, capture la soeur et fait main basse sur le royaume. Sentant la catastrophe imminente, Christophe revient au palais. Anna, gelée pour toujours, s’est sacrifiée pour sauver Elsa des griffes du vilain prince. L’acte d’amour véritable — celui d’Anna envers sa soeur — est ainsi révélé, Anna ressuscite et le vilain prince est renvoyé chez lui. Bon, je schématise, mais c’est à peu près l’idée.

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À plusieurs reprises, les clichés sur les personnages féminins sont repris pour être complètement retournés, si bien qu’au bout d’un moment, on a compris la mécanique et l’on n’est plus vraiment surpris, mais le charme opère néanmoins. Par exemple : quand il rencontre Anna, le vilain prince Hans (le prince charmant est ici l’ennemi, l’opposant, mais Schrek l’avait déjà fait) lui propose de l’épouser et elle dit oui tout de suite. Un peu plus tard, quand elle confie son histoire à Christophe, ce dernier s’offusque : qui accepte d’épouser un inconnu rencontré le jour-même ? Eh bien, toutes les princesses Disney jusqu’ici… Il s’avère bien entendu qu’il s’agira d’un mauvais choix. De même, la première fois qu’elle rencontre Christophe, Anna fait face à un grand type bourru, musclé, couvert de givre et masqué : en réalité, le jeune homme est une crème, pétri de bons sentiments et limite fleur bleue. C’est presque lui, la « princesse » de l’histoire. Lorsque vient le moment de convaincre le jeune homme de l’aider, Anna emploie la force : elle lui ordonne de le suivre. Mais immédiatement après, elle soupire en aparté : imposer sa volonté lui a coûté, mais elle y est parvenu.

Le message féministe à l’attention des jeunes filles est particulièrement présent dans les cinq dernières minutes : toute la seconde moitié du film, on nous laisse supposer que l’acte d’amour qui délivrera Anna de son sort glacé est un baiser de Hans. Quand le prétendant révèle ses véritables intentions, le choix s’inverse et se porte sur Christophe, qui l’aime en secret mais qui a préféré la reconduire auprès de Hans pour qu’elle soit sauvée. Jusqu’au dernier moment (une course contre la montre où Christophe et Anna courent l’un vers l’autre pour s’embrasser), on pense que le baiser va résoudre le problème. Mais au même moment, Anna voit Hans qui s’apprête à abattre une épée sur sa soeur, se détourne donc de Christophe et préfère se sacrifier pour sauver sa soeur. L’acte d’amour véritable est ainsi matérialisé par le sacrifice d’Anna,  qui préfère mourir plutôt que de laisser sa soeur succomber sous les coups du prince. La solution était en elle depuis le début. En réalité, les hommes n’ont quasiment aucun rôle déterminant : tout se passe entre les deux soeurs, et elles sauvent le royaume presque à elles seules.

Même à la fin, quand Anna et Christophe se retrouvent seuls et finissent par s’avouer leur amour réciproque, Christophe, en bon gentleman, lui demande la permission de l’embrasser. Oui oui, vous avez bien entendu, il ne la prend pas par la taille pour l’attirer à lui, il lui demande la permission. Wow, révolution ! Juste avant, Christophe s’apprête à infliger une sévère dérouillée à Hans, mais Anna l’en empêche… pour mieux lui coller son poing dans la figure elle-même. Et la scène finale nous laisse sur les deux soeurs réconciliées, et pas sur le traditionnel baiser sur fond de soleil couchant.

Ce qui est assez fort dans ce film (scénarisé par une femme, réalisé par un homme et une femme), c’est qu’il n’évite pas les archétypes dramaturgies : il les déplace. Tous les stéréotypes sont là, du chevalier au prince charmant en passant par le personnage maladroit (et hirsute au réveil), mais ils sont extirpés des corps qu’ils occupent d’habitude pour être transférés dans d’autres corps plus surprenants. Sans ces archétypes, le conte ne pourrait pas fonctionner, et les scénaristes le savent bien : mais en choisissant de les transférer, ils ont réussi leur pari en donnant naissance à une histoire certes classique, mais intelligente, où les filles ne sont pas des potiches et se débrouillent très bien entre elles, ou alors en parfaite collaboration d’égal à égal avec les garçons (la poursuite en traîneau avec les loups est un bon exemple).

Pour moi, c’est un pari réussi presque à 100%. Je dis presque, car le design des personnages, un peu trop parfait, rappelle que Disney vend aussi du merchandising et qu’il fallait de belles poupées pour placer sur les étals des magasins de jouets. Mais mis à part ce léger bémol, je dis bravo.

 

 

4 réflexions sur « « Frozen » : la Reine des Neiges m’a réconcilié avec Disney »

  1. Cool, même avis que toi. Et tu peux regarder le récent film Maléfique, avec Angelina Jolie, qui raconte l’histoire de la belle au bois dormant du point de vue de la méchante sorcière, et utilise à peu près les mêmes ficelles. C’est parfois visuellement un peu « too much », et ça fait un peu redondant avec la Reine des neiges, mais ça reste assez original pour valoir le coup d’oeil.

    Et puis bon… Disney a un sens de la mise en scène qui me colle quelques fois des frissons. Le plan du début de la Reine des neiges, où Anna chante pour sa soeur à travers la porte, tandis que dans la chambre, tout se pétrifie dans la glace, c’est sublime. Et pareil pour la séquence du combat contre le dragon, à la fin de Maléfique.

  2. Moi, je l’ai trouvé mal fichu, ce film. Ce n’est pas parce qu’on a des prétentions louables (que j’admets totalement ; là-dessus, je suis en accord) qu’on a les moyens d’être à leur hauteur. Et ce n’est pas parce qu’on prend le contrepied d’un concept qu’on obtient miraculeusement un autre concept. Ça donne plutôt du charabia, du doux n’importe quoi. J’ai eu l’impression que les scénaristes/réalisateurs s’en étaient donnés à coeur joie, mais que le spectateur (moi, en tout cas) restait sur le carreau. Comme une sorte d’inside joke.

  3. Un peu du même avis que Jeanne, j’ai vu les différents renversements, mais je ne crois pas que la révolution sauve le DA à mes yeux. Et puis ça date déjà d’un ou deux dessins-animés en arrière et si on y réfléchis REBELLE va plus loin dans ce cas (BRAVE en VO), le film comporte déjà une héroïne qui n’est sauvée par aucun homme (et qui d’ailleurs ne fini même pas avec un homme la dingue) et si c’est moins évident, Raiponce aussi sauvait déjà pas mal les miches de son « prince » qui n’en est pas un. Là sur Frozen ils l’ont dit de manière plus clair « on épouse pas un gars le jour où on le rencontre…. » mais au final malgré cet aspect sympa, pour l’humour, l’intérêt des divers personnages et les interactions je ne m’y suis pas retrouvée non plus.

  4. Je suis tout a fait d’accord avec ce que tu dis! Surtout quand parle du fait que les stéréotypes sont présents, mais « déplacés ». C’est très fort d’ailleurs!
    J’ai retrouvé ce principe de fille indépendante dans « Rebelle » un des derniers disney que j’ai SURKIFFER (comme dirait mon jeune frère), le principe de la relation mère-fille rarement exploité et la jeune fille qui n’a pas besoin d’un homme au final pour s’accomplir en tant que personne. Après, il est vrai que ce n’est pas le même propos que dans Frozen. Le seul bémol que j’ai trouvé sur ce dernier film, c’est le « trop-plein » de chansons.

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