Fenêtres intérieures : Coline Pierré et Martin Page

Je ne parle pas souvent de mes lectures ici — je devrais peut-être le faire plus régulièrement, d’autant que Page42 avait été créé pour cela à la base ; parler de livres étranges et envoûtants —, mais il y a certaines initiatives qui valent le coup de se lever du banc de touche. J’en veux pour preuve Coline Pierré et Martin Page, duo à la scène comme à la ville tellement bien assorti qu’on dirait qu’ils l’ont fait exprès. Ces deux auteurs ont récemment monté un site pour présenter leur travail « hors-circuit », c’est-à-dire les créations réalisées à leur propre compte, sans passer par un éditeur. Forcément cette démarche hybride ne pouvait que m’intéresser — je m’inscris aussi dans cette voie — et j’ai donc fini par passer une commande sur le site Monstrograph. Et autant vous dire que je n’ai pas été déçu.

D’abord, il faut souligner que les ouvrages et sérigraphies de Coline et Martin vendus sur Monstrograph sont imprimés « maison » : il ne s’agit pas d’impression à la demande. Les auteurs peuvent donc se payer le luxe de dédicacer leurs œuvres, ce qui fait toujours plaisir. Ensuite, le colis est accompagné d’une poignée de friandises qui fait bien plaisir — bonbons acidulés, cheouinegums et autres poudres enchantées tout ce qu’il y a de plus légales. Enfin, à l’image des sucreries qui escortent l’envoi, les livres sont un régal. Mais je ne peux pas dire qu’il s’agisse de friandises. On est dans le domaine du sucré, mais du sucré qui râpe la langue, presque trop acide parfois, ou alors du sucré-salé des larmes qu’on se lèche sur la commissure des lèvres. Quand on ouvre un livre, on entre chez quelqu’un. Et plus que jamais pour ceux-ci, on retire ses chaussures, on enfile des pantoufles et on avance sur la pointe des pieds.

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Dans Tu vas rater ta vie et personne ne t’aimera jamais, Martin Page revient en texte et en dessins sur les peurs, angoisses et autres tortures existentielles qui peuvent lentement pourrir dans la tête d’un jeune homme. Chaque page représente une peur, illustrée d’un dessin de l’auteur. Difficile de ne pas se reconnaître dans le portrait que Martin dresse de son moi adolescent : nous avons tous connu au moins certaines de ces angoisses à un moment ou à un autre de notre existence.

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Le style un peu naïf du trait ne fait que renforcer le côté très sombre du sous-texte — j’avais un peu ressenti la même impression en lisant La Triste Fin du petit Enfant Huître de Tim Burton — et on se prend à éprouver une certaine claustrophobie amusante en tournant les pages, comme si chaque peur nous renvoyait l’écho de nos propres incertitudes. C’est assez universel en somme, je crois.

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Coline Pierré nous dépeint un autre univers avec sa Petite Encyclopédie des Introvertispas tout à fait semblable à celui de Martin — je dirais un peu plus doux —, mais on ressent évidemment une certaine compatibilité entre ces deux intramondes. Sous la forme d’un petit manuel illustré, Coline décrit avec un humour quasiment ethnologique le fonctionnement intérieur et l’écosystème de cette espèce mystérieuse qu’on nomme les introvertis. S’incluant elle-même dans cette branche bien à part de la classification zoologique, elle dépeint avec justesse et délicatesse le monde formidablement silencieux de ceux qui ne s’amusent jamais autant que dans le calme d’un appartement où flottent quelques notes de folk et où la bouilloire à thé sifflote dans la cuisine.

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Personnellement, j’ai bien ri en lisant ce livre (je m’y suis forcément beaucoup retrouvé aussi) et, d’après les réactions que j’ai entendues, Valeska aussi a beaucoup apprécié. Il faut dire qu’entre les références à Jane Austen, aux claquettes et aux bars bondés, on ne pouvait pas mieux taper dans la cible.

J’espère vraiment que Monstrograph continuera sa route et proposera de nouveaux livres dans les prochaines années (si vous cherchez des idées cadeaux, allez-y gaiement). Le concept de home-made book est quelque chose qui résonne en moi de façon très particulière (je me réserve d’ailleurs le droit de l’emprunter un jour ou l’autre), qui incite à la proximité, à la rencontre et au partage. C’est un pont délicat tendu entre les auteurs et leurs lecteurs, avec des ouvrages qui n’auraient pas forcément trouvé le soutien logistique d’un éditeur et qui pourtant méritent d’exister. Dans le contexte actuel, la situation des auteurs exige que ces derniers essaient tous les moyens à leur disposition pour subsister. C’est donc, d’après moi, une initiative à soutenir et à encourager.