Page 42 https://page42.org Neil Jomunsi Tue, 20 Jun 2017 07:46:29 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.8 https://i2.wp.com/page42.org/wp-content/uploads/2017/03/cropped-robot-icone-1.png?fit=32%2C32&ssl=1 Page 42 https://page42.org 32 32 75052406 L’école et la famille comme fabriques du citoyen critique et éclairé https://page42.org/ecole-famille-fabriques-citoyen-critique-eclaire/ https://page42.org/ecole-famille-fabriques-citoyen-critique-eclaire/#comments Tue, 20 Jun 2017 07:45:41 +0000 https://page42.org/?p=6180 Continuer la lecture de « L’école et la famille comme fabriques du citoyen critique et éclairé »]]> Mon article d’hier sur le caractère pernicieux, pervers et pervasif des écrans et de leur multiplication a généré quelques commentaires intéressants (mais ils le sont souvent, je dois dire que les quelques lecteurs de ce blog sont toujours au top), notamment celui-ci :

Pendant que j’y suis, vous avez tort sur un point important :
« Ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance. » C’est faux. On peut s’opposer aux messages publicitaires.

  • Premièrement en leur répondant. Ça peut paraître stupide comme idée à première vue, mais parler à une affiche ou à un spot de pub vous arrache à votre passivité et votre soumission. Faites attention de ne pas parler trop fort tout de même pour ne pas être pris pour un fou. D’autant plus que la majorité des pubs vous invitera à l’insulte tant leurs messages et les valeurs qu’elles veulent vous inculquer sont cyniques.
  • Deuxièmement en comprenant les intentions et les messages vicieux de la publicité. En tant qu’auteur, vous ne devriez pas avoir trop de difficulté à percevoir les sens cachés.

Outre le caractère parfaitement pertinent de ces remarques (j’adore l’idée de répondre aux affiches publicitaires, je trouve ça truculent), je réalise que j’aurais dû faire preuve de davantage de précision dans la formulation. Quand je dis que « ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance », j’emploie effectivement la première personne dans un souci d’identification du lecteur. J’ai moi-même un regard particulièrement critique sur le contenu que les écrans diffusent, et je crois être à l’abri des chimères des messages publicitaires – à titre personnel.

En revanche, je suis convaincu que beaucoup de gens sont, en revanche, totalement exposés à ces messages et à leur tyrannie. Je pense aux enfants, bien sûr, aux adolescents, mais aussi aux personnes qui n’auraient pas eu la chance de tomber sur les bons livres, sur les bons professeurs, sur une famille critique à l’égard de cette culture, et qui d’une façon ou d’une autre subissent ces messages davantage que ces derniers les informent. Pire, il me semble parfois que l’école joue un rôle de complice en laissant les entreprises privées passer ses portes, en fermant les yeux sur le harcèlement et en encourageant un esprit de compétition malsain. Le problème, c’est qu’en laissant libre cours à ces pratiques, en y exposant les plus jeunes et les plus fragiles, ceux-ci intègrent l’idée qu’il s’agit là d’une situation normale, de la situation de base, que le monde est ainsi et qu’on n’est pas censé le questionner.

Une éducation digne de ce nom devrait affuter les esprits critiques plutôt que de les émousser, les entraîner à la controverse, les familiariser avec la méthode scientifique, bref, donner des armes pour affronter le monde – qui est déjà suffisamment dur, cruel et cynique pour qu’on y ajoute une servitude volontaire inutile.

Sans réelle hiérarchie ni volonté d’exhaustivité, voilà comment l’école et les parents pourraient se rendre utiles, s’ils le voulaient.

  • apprendre à avoir un regard critique sur la publicité, lutter contre les complexes qui en découlent, qu’ils soient anatomiques ou socio-économiques ;
  • savoir s’informer, choisir ses sources d’information, apprendre ce qu’est une ligne éditoriale et son hypothétique neutralité, comment celle-ci peut influencer la manière dont on perçoit l’actualité, savoir reconnaître une information qui n’est pas fiable ;
  • lutter contre les préjugés véhiculés par certains pans de la culture populaire, qu’il s’agisse de racisme, d’homophobie, de body-shaming, etc, en favorisant la discussion et le débat ;
  • avoir une véritable éducation aux technologies numériques – et pas seulement manipuler bêtement des tablettes –, étudier le design des interfaces, disséquer le fonctionnement des réseaux sociaux, le modèle économique des géants du secteur, montrer les failles là où elles sont, comprendre ce que sont le logiciel libre et une communauté de collaboration ;
  • comprendre nos systèmes, qu’ils soient industriels ou politiques : cela veut dire les analyser, trouver leurs forces et leurs failles, réfléchir aux possibles ;
  • on pourrait continuer cette liste à l’infini ou presque…

À mon avis – qui par définition n’engage que moi – on gagnerait à mettre l’accent sur les combats qui nous touchent directement en tant qu’individus sociaux. Nous aurions besoin d’armes, parce qu’on nous en donne trop peu. Elle serait peut-être là, l’urgence éducative dont on parle si souvent, pour ne pas laisser les gens, et notamment les plus faibles, seuls face à ces monstres. Parce que tout le reste – tout ce que nous nommons éducation – en découle…

La littérature classique et les théorèmes mathématiques – même si chacun affute les esprits à sa manière – auraient toujours le temps de venir ensuite.

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Quand céderont les digues de la réalité : écrans partout, consentement nulle part https://page42.org/quand-cederont-les-digues-de-la-realite-ecrans-partout-consentement-nulle-part/ https://page42.org/quand-cederont-les-digues-de-la-realite-ecrans-partout-consentement-nulle-part/#comments Mon, 19 Jun 2017 09:58:27 +0000 https://page42.org/?p=6176 Je n’aime pas les écrans : ce sont les écrans qui m’aiment. Ce piètre détournement d’une chanson de Marilyn Manson pour dire que je réalise que nous sommes de moins en moins confrontés à un choix lorsqu’il s’agit d’interagir ou non avec une interface-écran.

C’est un petit tour à la salle de sport ce matin qui m’a mis devant le fait accompli. Je viens pour courir et pédaler, rien de plus simple, rien de plus humain : il suffit d’une paire de jambes. Pourtant la salle entière est remplie d’écrans. Les machines bien sûr, avec leur interface et leur réglages de plus en plus personnalisés, mais aussi la salle en elle-même, dont les télévisions fixées au plafond diffusent des séquences de fitness et de sports extrêmes destinées à motiver les forçats suants que nous sommes, sur fond de musique à fond dans les hauts-parleurs. Pour ma part, j’aime échapper à tout ça en me plaçant face aux baies vitrées, où je peux laisser mon regard se perdre dans la rue. Mais même là, les écrans sont partout : dans les vitrines des magasins encore fermés, dans les panneaux d’affichage sur les trottoirs, etc, et avant que j’aie remarqué que mon regard était naturellement attirés vers eux plutôt que vers les passants, il s’est passé un temps où mon attention entièrement absorbée trouvait une certaine satisfaction dans cette contemplation.

Je me demande combien d’écrans je croise au cours d’une journée. Il faudrait que je les compte, mais j’en oublierais probablement. Certains écrans sont tellement imbriqués dans notre routine quotidienne qu’on ne les considère plus vraiment comme des interfaces, mais plutôt des prolongations. J’écris cet article sur mon ordinateur et je le partagerai sûrement un peu plus tard via mon smartphone. Je pourrais difficilement m’en passer pour que mes mots arrivent jusqu’à vous. Je lis des livres numériques aussi, parce que je crois que c’est une des choses les plus intelligentes qu’il y ait à faire avec un écran (ce n’est pas pour rien qu’ils s’en vend si peu). Pourtant tous ces écrans sont choisis. Je les utilise à dessein, et je les subis le moins possible. En matière d’écrans comme en beaucoup d’autres choses, je crois au consentement et au choix en pleine conscience. Mes jeunes enfants grandissent sans écran — enfin le moins possible, on sait bien que c’est impossible qu’ils n’y soient jamais exposés, ils ne regardent pas de dessins animés, ne jouent pas à des jeux éducatifs, en fait ils n’ont même pas de jouets électroniques, parce que je pense qu’ils ne feraient que les subir.

Mais beaucoup des écrans que nous rencontrons chaque jour nous sont imposés, que nous faisions nos courses au supermarché ou que nous voulions poster une lettre. Et je crains qu’il ne s’agisse que des prémices du vrai danger à venir. Les tablettes, les smartphones, les montres connectées sont des objets, des choses encadrées. Ils peuvent être contenus, ils peuvent être éteints ou jetés à la poubelle. Par contre, à moins de jeter une pierre dessus ou de me promener avec un bandeau, je ne peux pas éviter un écran publicitaire dans la rue ou dans un magasin. Ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance. Et je crois que c’est cette résistance – cette distance – qu’on cherchera bientôt à briser avec la réalité augmentée.

La réalité augmentée est le prochain stade de l’évolution numérique : le monde devenu interface, la moindre surface devenue tactile plutôt qu’à toucher, les écrans invisibilisés, la connexion au réseau intégrée dans le monde via des points d’entrée infiniment nombreux, si nombreux qu’ils s’invisibiliseront à leur tour et qu’il n’y aura plus besoin d’entrer, d’allumer, de connecter, de sortir de sa poche : tout sera sous nos yeux en permanence.

L’interface, c’est ce qui fait communiquer deux systèmes – matérialisant ainsi la différence qui existe encore entre les deux. Les systèmes ont donc encore besoin d’un intermédiaire pour communiquer, mais pour combien de temps ? L’étape finale sera la disparition de l’interface et la fusion des deux systèmes. Les deux mondes ne seront plus connectés : ils se superposeront, hors des cadres des objets qui limitaient l’emprise du premier sur le second. La question est : aurons-nous toujours le choix ? Aurons-nous toujours les possibilités matérielles et techniques d’exiger notre consentement préalable ? Au vu de ce dont je fais l’expérience chaque jour, il me semble qu’on s’en éloigne à grand pas. Les villes devenues invivables, faudra-t-il les fuir et gagner les campagnes pour ne pas subir les univers-interfaces ? Jusqu’à ce que lesdites campagnes soient à leur tour touchées…

J’aime ce moment particulier où, aspiré dans mes écrans du quotidien, je reprends soudain conscience du monde qui m’entoure : la beauté de la lumière à travers la fenêtre, la forme du nuage qui s’avance lentement, le bruit sourd de la machine à laver qui tourne, le vert des feuilles… Tout ce dont je peux faire l’expérience sans autre interface que mes cinq sens…

Je redoute le moment où lever les yeux ne suffira plus.

Photo d’illustration : Isaac Sanchez, via Unsplash

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[PODCAST] Pod42, ép. 2 : Mélissandre L. https://page42.org/podcast-pod42-ep-2-melissandre-l/ Fri, 09 Jun 2017 06:51:40 +0000 https://page42.org/?p=6172 Mélissandre L. est auteure avec un grand E, parce que le E sonne mieux quand il se trouve à la fin. Dans la vie elle écrit d’autres choses pour d’autres gens, mais elle a de bonnes raisons pour cela. Mélissandre est du genre lève-tôt, parce que les journées n’ont que 24 heures et que ce n’est jamais suffisant quand on a un emploi du temps comme le sien.

Écoutez l’entretien sur iTunes grâce à l’application Podcasts, mais aussi sur Soundcloud et sur YouTube.

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Et Facebook changea alors le monde à tout jamais https://page42.org/et-facebook-changea-alors-le-monde-a-tout-jamais/ https://page42.org/et-facebook-changea-alors-le-monde-a-tout-jamais/#comments Thu, 08 Jun 2017 08:58:02 +0000 https://page42.org/?p=6168 Mark Zuckerberg et moi aurions pu nous croiser dans une cour d’école ou partager un banc au collège, et je ne sais pas si nous aurions eu des intérêts communs, mais peut-être qu’entre nous le courant serait passé. Par exemple, je faisais partie du club informatique au collège : à la pause de midi on montait au deuxième étage du bâtiment B, et il y avait ces deux ordinateurs dernier cri dans une annexe du labo de biologie. Les heures qu’on y passait n’étaient pas très studieuses, on passait notre temps à installer des démos jouables trouvées dans des magazines de jeux vidéo, et puis de toute façon le prof ne comprenait rien à Windows et ne faisait pas beaucoup d’effort pour s’y intéresser. Alors peut-être que nous nous y serions rencontrés, Mark et moi, dans cette pièce sans fenêtre où des ados désœuvrés étaient livrés à eux-mêmes avec deux PC. Pour ça il aurait fallu que l’un de nous deux naisse ailleurs, évidemment, mais c’est de l’ordre du détail.

Peu importent les raisons qui ont poussé Mark à faire évoluer son petit site, à l’origine destiné aux seuls étudiants d’Harvard, en mastodonte des interactions humaines : quelqu’un d’autre l’aurait probablement fait à sa place et tout poussait dans cette direction. Je ne veux pas non plus simplifier ou déformer – car Mark s’était dit blessé par le film The Social Network qui le dépeignait en asocial qui aurait juste créé Facebook pour séduire des filles. Et au fond peu importe. Facebook est là, et le réseau social a fait des petits – Twitter, Linkedin, Snapchat, Instagram, Tumblr, Tinder, tous ces forks, ces copycats qui se sont engouffrés dans la brèche. Le réseau social est devenu incontournable, parce qu’il a su au fil du temps s’imposer en véritable logiciel de gestion de nos relations humaines, en rationalisation informatique de ce qui auparavant relevait du sensible, de l’intangible et de l’incertain.

Pour cela, je crois que Mark Zuckerberg restera dans l’histoire – au sens où il y aura un avant et un après. Parce qu’après lui, les relations humaines n’auront plus jamais été les mêmes. J’ignore comment la postérité jugera de sa création, en bien ou en mal, mais tout le monde s’accordera à dire que la transformation aura été radicale et profonde.

Je suis de ceux que l’omniprésence du social informatique noie. J’ai des hauts et des bas dans mon rapport avec les réseaux sociaux, le plus souvent des bas, mais je concède que leur usage massif et global les a rendus incontournables. Ce qui me frappe sans doute le plus, c’est l’apparente facilité avec laquelle le réseau social gère les nœuds complexes de nos interactions. Tout est facile, tout se résout au touch, en un swipe, et dire que nous pensions que tout ça était d’une complexité sans nom.

Pour tout dire, j’en veux un peu à Facebook d’avoir dévoyé le sens du mot « ami ». C’est un beau mot, « ami », et ce n’est pas pour rien qu’il a été choisi par le réseau social plutôt que « contact » ou « abonné ». Même si nous continuons de faire la différence entre nos amis et nos « amis Facebook », difficile de nier que la frontière est poreuse et que certains de nos amis se sont transformés, lentement mais sûrement, en amis Facebook : par la proximité fictive qu’il induit, le réseau social nous donne l’illusion de nous croire encore proches de gens que nous n’avons plus vus depuis des années. Au fil d’un petit commentaire ici ou là, sous une photo de vacances ou un autoportrait, on entretient l’illusion de se croire encore liés – alors que l’algorithme seul maintient cette proximité, et peut aussi vite la défaire. Nous sommes fainéants, et nous avons tant d’amitiés à entretenir : le réseau social se présente en béquille bien pratique pour arroser toutes ces plantes fragiles.

Mais le second problème, induit par le premier, c’est que les gens avec lesquels nous pensons être « amis » ne sont pas ce qu’ils postent. Ils ne sont pas leurs photos de vacances, ils ne sont pas leur Like ou leurs articles partagés, ils ne sont pas leurs colères d’un jour ni leurs gifs animés – ou du moins pas seulement. Les réseaux sociaux ont créé l’identité numérique, c’est-à-dire le personnage dont nous tenons le rôle, ce que nous acceptons de montrer de nous. Le plus souvent, il s’agit des aspects les plus flatteurs, ou de ce que nous souhaitons mettre en avant. La construction de l’identité numérique, au travers de nos indignations, de nos engagements, de nos pétitions signées, de nos tribunes repartagées, des tests rigolos que nous avons complétés, des photos que nous postons, est une lutte de chaque instant – une lutte sujette à la compétition, pour rester fidèle à cette image plus figée que nous voudrions le croire, mais aussi une lutte pour l’attention. Nous vivons l’indifférence à ce que nous postons comme une indifférence à ce que nous sommes – je poste donc je suis, aurait peut-être dit Descartes sur Twitter. Le burn-out numérique vient le plus souvent de l’image que nous renvoie le réseau, par l’indifférence que nous suscitons – que nous croyons susciter.

Car le réseau social quantifie désormais ce qui était inquantifiable. Il attribue des notes aux profils personnels, il dresse des statistiques, il évalue la pertinence de ce que nous postons – notre propre pertinence en tant qu’ami, donc. Nous estimons notre valeur sociale au nombre de likes et de retweets que nos posts engendrent — qui viendra dès lors s’étonner que des journaux tout à fait respectables tombent désormais dans le piège des titres racoleurs et du vite-posté ? Nos critères d’appréciation deviennent ceux des machines – fréquentation, taux d’engagement, réactivité, autant de termes barbares pour évaluer notre amitiabilité.

Le réseau social nous modifie en profondeur, en ce sens qu’il part du principe qu’il nous suffit d’être online pour être présent au monde – alors que c’est précisément le contraire : le temps que nous passons à construire notre identité numérique est un temps du repli du soi, de la représentation, du subterfuge. Je n’ignore pas qu’il existe de belles histoires autour des réseaux sociaux : j’y ai moi-même construit des amitiés durables autrefois (moins ces dernières années cependant, et je me demande si l’architecture même des réseaux y est pour quelque chose, ou s’il s’agit de la colère qui s’y déploie), certains y trouvent l’âme-sœur et bâtissent des relations professionnelles constructives. Tout cela, je ne le nie pas, mais je crois désormais qu’il s’agit plutôt d’externalités positives – d’effets positifs non prévus – plutôt que de réels effets désirés. Le réseau social est avant tout une tentative de nous détourner du monde, ou plutôt de canaliser l’énergie que nous mettions autrefois dans le monde – ces mêmes énergies monétisées ensuite sous forme de données personnelles revendues aux publicitaires, par exemple (le monde changera-t-il enfin vraiment une fois que vous aurez signé cette énième pétition sur Avaaz).

Alors oui, Mark Zuckerberg et tous ses amis Facebook auront réussi à changer le monde, à le modifier en dur, et je crois que leur contribution sera au moins aussi significative que celles de tous les politiciens, de tous les scientifiques, de tous les activistes en ce début de XXIe siècle. Les réseaux sociaux auront réussi à introduire les notions de compétitivité, de pertinence, de retour sur investissement, de temps de présence, de taux d’attractivité, dans nos relations humaines – et nous n’en sommes qu’au début, personne ne peut prévoir ce à quoi ce monde va donner naissance d’ici à 10 ou 20 ans en termes de protection de la vie privée et d’interactions entre individus. Je ne suis pas optimiste, sinon en notre volonté de déconnecter – et pourtant je partais enthousiaste.

Je crains que nous parvenions bientôt plus à démêler le réseau de ce que nous appelons encore le « réel », que tout se fonde, se mélange, que nos profils sociaux se transforment en cartes d’identité, que nous ne faisions bientôt plus qu’un avec cette personnalité enfermante que nous nous construisons, et que celle-ci se transforme en prison. On me traitera peut-être de pessimiste ou de « néo-luddite », mais je crois aussi qu’au fond nous ressentons tous que quelque chose ne va pas, que nous descendons une drôle de pente. Je sais qu’on continuera pourtant, et que plus nous penserons que ces outils numériques nous augmentent, plus nous nous construirons à leur image, celle qu’ils induisent, celle qu’ils veulent nous donner.

Car en réalité, ce que Mark Zuckerberg a réussi à faire est proprement incroyable : il a réussi à imposer au monde entier sa propre vision des relations humaines.

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[PODCAST] Entretien avec Matthieu Dhennin, écrivain https://page42.org/podcast-entretien-avec-matthieu-dhennin-ecrivain/ Fri, 02 Jun 2017 13:08:23 +0000 https://page42.org/?p=6163 J’ai annoncé il y a quelques jours mon intention d’enregistrer des entretiens avec des artistes de tous bords. C’est désormais chose faite puisque j’ai profité d’un court séjour à Paris pour rencontrer plusieurs auteurs, et notamment Matthieu Dhennin, qui me fait donc l’honneur d’étrenner ce nouveau format. Matthieu est écrivain, spécialiste des romans historiques et du cinéma d’Emir Kusturica. Pendant une heure, il nous explique les origines de sa vocation, sa vie « d’à côté » et ses projets. Le format permet vraiment d’entrer dans le détail, et j’espère que cette discussion vous intéressera comme elle m’a intéressé.

Car comme je l’expliquais sur Twitter, l’idée avec ce podcast c’est vraiment de prendre le temps de discuter, de poser des questions, de se laisser l’occasion de dériver… pour mieux comprendre la passion et l’engagement. De l’éditrice à l’auteur en passant par le libraire, l’intermittent du spectacle, l’actrice, le musicien… même si ces premiers entretiens tournent tous autour du livre, j’ai très envie d’élargir le spectre et d’enrichir mes propres paysages au contact de gens d’horizons différents.

Bonne écoute.

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Comment corriger un texte ? https://page42.org/comment-corriger-un-texte/ https://page42.org/comment-corriger-un-texte/#comments Fri, 19 May 2017 08:41:49 +0000 https://page42.org/?p=6158 On m’a régulièrement demandé comment je m’y prenais pour corriger un texte, qu’il s’agisse d’un premier jet lorsque j’en suis l’auteur ou d’un texte qui n’est pas de moi quand j’enfile ma casquette d’éditeur. Je profite qu’on me l’ait demandé ce matin une fois de plus pour essayer de coucher sur le clavier une poignée de réflexions à ce sujet. 

Pour commencer, je crois qu’il n’existe pas de règles strictes en la matière qui soient applicables à tout le monde. Ces règles, que nous édictons au fil de notre pratique et que nous appliquons la plupart du temps de façon inconsciente, nous appartiennent et nous sont propres. En fait, j’irais même jusqu’à dire que c’est justement en ces règles que nous nous « infligeons » que réside notre identité d’auteur. D’elles (ou de leur absence) naît le style.

En somme, les lois qu’on se choisit font de nous l’écrivain que nous sommes.

Je parle donc en mon nom propre lorsque j’édicte les miennes. J’espère qu’elles pourront néanmoins bénéficier à d’autres, ne serait-ce qu’en posant des mots sur de vagues impressions ou des intuitions.

Voici donc comment je procède lorsque je fais une relecture.

  1. Est-ce que chaque mot a bien la signification que j’entends lui donner ? Existe-t-il un mot qui permette de préciser davantage le sentiment/émotion/visuel que j’essaye de transmettre au lecteur ? Toutes les langues ont un vocabulaire riche et varié. Un mot bien employé au bon moment possède un pouvoir d’évocation redoutable.
  2. Puis-je dire la même chose avec moins de mots ? Pas seulement le simple sens, mais aussi l’émotion. L’économie de mots est une vertu : moins il y a de mots pour le même rendu, plus j’estime que le texte est efficace. En corollaire, puis-je supprimer cette phrase, cette subordonnée, ce paragraphe entier, sans rien perdre ? Si la réponse est oui, alors c’est que ce mot ou cet ensemble de mots est inutile et qu’il doit être supprimé. Je constate que ça fonctionne souvent très bien pour les adjectifs. La plupart de ceux que nous employons ont la manie de se substituer à l’imagination du lecteur, et je trouve qu’un texte gagne en efficacité lorsqu’on ne fait que la guider.
  3. Le rythme : à quel moment du texte est-ce que je m’ennuie ? Quel passage de l’histoire ai-je traité trop rapidement ? Pour ma part, sauf cas de figure type méta-fiction ou figure de style, je crois qu’une action rapide doit être décrite rapidement. On n’est pas au cinéma, on n’a pas besoin de faire un ralenti sur chaque mouvement. Le tout doit être harmonieux et s’accommoder des règles 1 et 2. C’est un équilibre à trouver. Des fois ce n’est pas possible.

Voilà, c’est assez simple et en même temps ça se rapproche d’une forme de discipline. À vous d’édicter vos propres règles de correction, en gardant à l’esprit que ce sont elles qui forgent votre identité d’auteur.

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L’auteur est-il soluble dans la création du 21e siècle ? https://page42.org/lauteur-est-il-soluble-dans-la-creation-du-vingt-et-un-e-siecle/ https://page42.org/lauteur-est-il-soluble-dans-la-creation-du-vingt-et-un-e-siecle/#comments Wed, 17 May 2017 10:48:35 +0000 https://page42.org/?p=6148 Continuer la lecture de « L’auteur est-il soluble dans la création du 21e siècle ? »]]> Je lis un manga passionnant en ce moment pour l’auteur et l’éditeur que je suis : il s’agit de Bakuman, de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata, à qui on doit notamment Death Note et Platinum End. Ici pas de fantastique, l’histoire est tout ce qu’il y a de plus réaliste : elle dépeint le quotidien de deux jeunes auteurs de manga, ainsi que le fonctionnement du système éditorial japonais en la matière — notamment d’un magazine hebdomadaire comme Weekly Shōnen Jump. À titre personnel, je trouve ce manga tout à fait fascinant. Et il m’inspire beaucoup pour imaginer l’un des futurs possibles de l’édition, et pas seulement en matière de bandes dessinées.

Les magazines de mangas au Japon sont publiés plus ou moins régulièrement, et on passe de l’hebdomadaire au trimestriel en fonction des titres – d’ailleurs, le Weekly Shōnen Jump dispose au sein même de sa marque de plusieurs magazines, les trimestriels dédiés à des histoires complètes, les hebdomadaires aux séries. Les lecteurs sont perpétuellement sollicités pour noter les œuvres. Une histoire complète doit obtenir un bon classement pour que l’auteur puisse envisager de proposer une série, et une série doit se maintenir elle aussi dans le classement si elle veut continuer. Les classements sont un bon indicateur du succès du manga, et tout peut être remis en cause et s’arrêter très vite.

Dans les grandes lignes, la fabrication/publication d’un manga se fait en plusieurs étapes : d’abord, l’auteur (ou les auteurs) présente ce qu’on appelle des nemus : il s’agit en somme d’une version light de la future histoire sous forme de dessins très sommaires, qui reprennent le découpage de la BD (cases et dialogues) présentée. C’est sur la base de ces nemus que l’éditeur, après l’aval de son directeur éditorial, donne ou non son feu vert à la réalisation du manga. Les nemus pourront être modifiés, retravaillés, jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est le scénariste (s’il y en a un) qui se charge de cette ébauche dessinée – et pas le dessinateur.

Une fois le feu vert donné par l’éditeur, on passe au dessin. Si les histoires complètes sont par définition complètes au moment de la publication, les séries se construisent semaine après semaine et obéissent à une autre temporalité, beaucoup plus rapide et donc stressante, car exigeante et perpétuellement soumise au vote des lecteurs. Les auteurs doivent produire un nouveau chapitre chaque semaine, ce qui est bien entendu impossible en soi si on n’est pas aidé. Les magazines embauchent donc des assistants pour aider le dessinateur : un assistant va s’occuper des dialogues, un autre des arrière-plans, un autre des bâtiments, etc… laissant le soin à l’auteur principal de se concentrer sur les personnages et l’action principale. Une fois que ce dernier en a terminé, les assistants s’emparent des planches et les complètent, les corrigent, les colorisent au besoin et posent les « trames ». En somme c’est un véritable travail d’équipe – et un travail d’équipe absolument indispensable si on veut tenir les délais imposés par une publication hebdomadaire.

Je trouve ce fonctionnement très intéressant, et il m’inspire plutôt. La société ouvrière évoluant vers une société « œuvrière », nous sommes de plus en plus nombreux à fabriquer des histoires. Tant et si bien que le nombre d’œuvres produites, devenu absolument incontrôlable, génère beaucoup de déception et de frustration : les éditeurs sont débordés, les auteurs essuient des refus et il devient de plus en plus difficile de vivre de ses seuls revenus d’auteur. Sans compter que face à la profusion, le public peut parfois se trouver décontenancé et se tourner plus volontiers vers de « valeurs sûres » (les bestsellers) plutôt que de creuser et fouiller la masse créative anonyme.

Pour moi, c’est le concept même d’auteur qui est en train de se dissoudre dans celui d’œuvre. On le voit très bien avec ce phénomène de masse que sont les séries télévisées, qui ont complètement cannibalisé les autres médias dans le combat pour le partage du temps d’attention du public. Les séries, plus qu’autre chose, sont des œuvres collectives, fruit du travail d’une équipe de scénaristes, de réalisateurs, de producteurs, d’acteurs, de techniciens, de conseillers… pour au final ne retenir que le nom du show — peut-être quelques noms si on a de la chance. Le créateur se dissout dans l’œuvre, qui devient collective et endosse la responsabilité de sa propre représentation.

Pourquoi ne pas dès lors s’inspirer du fonctionnement des séries et des mangas pour imaginer une création littéraire parallèle, qui ne viendrait pas supplanter celle que l’on connaît aujourd’hui (avec tous ses excès) mais serait proposée en parallèle : un système éditorial où plusieurs auteurs collaboreraient à la fabrication d’une œuvre unique, peut-être plus exigeante, plus « commerciale » aussi, puisqu’on oublierait pour un temps la notion d’auteur unique pour se focaliser sur les compétences des différents collaborateurs, et sur les attentes du public.

Ainsi on pourrait imaginer la cohabitation d’un scénariste avec un dialoguiste, eux-mêmes épaulés par un auteur spécialisé dans la rédaction de descriptions, et peut-être d’autres encore, comme par exemple un super-auteur chargé de travailler à l’uniformité du style, en contact direct avec l’éditeur – qui aurait de toute façon validé le scénario au préalable, à grand renfort de synopsis détaillé. On parviendrait de cette façon à produire des créations qui s’appuieraient sur les forces de tous ses auteurs, et ceux-ci faisant dès lors un pas en arrière pour mieux mettre en lumière l’œuvre finale.

Un tel modèle – qu’il s’applique aux romans ou à des séries littéraires, qui par essence nécessiteraient un rythme de publication plus soutenu en cas de succès – signifierait donc plus d’auteurs travaillant sur moins d’œuvres, plus en phase avec les désirs d’un public de plus en plus exigeant. Evidemment, les puristes pourront bien se cacher derrière le petit doigt de l’industrie et invoquer la Sainte Création Artistique qui ne peut surgir que d’un auteur unique – mais la bande dessinée est déjà là pour nous prouver le contraire, sans compter toutes les productions audiovisuelles, et ce serait ignorer la qualité de ces œuvres qui rencontrent aujourd’hui un succès sans précédent.

Même si cela ne signifie pas à terme la disparition de l’auteur unique, qui existera toujours et continuera de produire des œuvres « hors catégorie » qui nous enchanteront et nous étonneront, peut-être est-il intéressant d’envisager sous ce jour une réforme de l’industrie éditoriale (au sens le plus commercial du terme) qui profiterait à davantage d’auteurs et qui satisferait davantage le public – si tant est qu’on puisse seulement anticiper cette satisfaction – en publiant moins et mieux. À ce titre, l’écriture a plusieurs mains me semble avoir de beaux jours devant elle.

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C’est quoi, être éditeur en 2017 ? https://page42.org/cest-quoi-etre-editeur-en-2017/ https://page42.org/cest-quoi-etre-editeur-en-2017/#comments Sat, 06 May 2017 19:23:18 +0000 https://page42.org/?p=6139 Lawrence Lessig, l’un des penseurs américains les plus influents quand il s’agit d’internet et plus généralement des sciences de l’information, considérait il y a quelques jours lors d’un entretien à Télérama qu’internet avait, d’une certaine manière, tué les éditeurs.

“Nous pensions tous que le rôle d’éditeur de contenus était un acquis ; derrière chaque publication, il y avait un éditeur, un titre de presse, une institution reconnue se portant caution. Je ne parle pas là de « censeur », mais bien d’éditeur : quelqu’un qui amène de la vérification, de la véracité. Eh bien nous nous sommes trompés ! Le monde entier peut publier sans éditeur. Donald Trump publie en direct, en permanence. Alors que, dans ce monde avec éditeurs qui nous semblait une évidence et un acquis, cela n’aurait pas été possible : Trump n’aurait pas été possible ! D’une certaine façon, Internet – l’outil en lui-même – a tué les éditeurs. Et nous allons tous devoir résoudre cet immense problème qui a un impact très lourd sur la démocratie.”

À mon sens les propos de Lessig évoquent davantage le rapport à l’information qu’à la création artistique. Mais avec l’essor des plateformes d’autopublication, de l’impression à la demande et la mise à disposition des savoir-faire qui s’y rapportent, avec notre instinct narratif de plus en plus développé — notamment parce que beaucoup plus de contenus culturels sont disponibles et abordables aujourd’hui qu’il y a cinquante ans — et le nombre de créateurs/publieurs qui augmente de manière exponentielle, on peut légitimement se poser la question de la survie de l’éditeur : l’époque tend à supprimer les intermédiaires qu’elle juge inutile.

Bien sûr, en tant qu’éditeur moi-même, je fais face à ce questionnement : à quoi est-ce je sers quand n’importe quel auteur peut publier son livre sans débourser un centime et le mettre dans les mains de millions de lecteurs potentiels ? J’ai donc tenté de réfléchir à quelques réponses possibles, à la lumière de ce que nous savons déjà et des tendances qui se dessinent pour les années à venir. Je l’ai rédigé sous la forme d’un manifeste. Car à mon sens la question de l’éditeur ne doit plus se poser sur le terrain de la capacité (ce que l’éditeur est en mesure de faire), mais du devoir (ce que l’éditeur doit faire s’il veut que son existence conserve un sens). Car puisque les outils ont été mis dans les mains du plus grand nombre, il ne reste plus qu’à apprendre à s’en servir de la meilleure manière possible, ou bien se résigner à regarder le fleuve s’écouler depuis la rive.

UN ÉDITEUR DOIT : 

  • choisir avec soin les œuvres qu’il souhaite mettre en avant, défendre, porter parmi la masse gigantesque de documents publiés à chaque instant sur le net : c’est le premier travail. Internet est une formidable machine lorsqu’il s’agit de rendre public, mais elle est assez peu performante en matière de sélection qualitative. On peut bien entendu faire confiance à des notes globales, à des avis massifiés en silo sur des plateformes de « notation », mais ces notes et avis restent du domaine de la statistique : un éditeur s’engage en tant qu’individu, et fait une proposition qui peut être acceptée ou refusée. En cela, l’édition ressemble parfois aux relations amoureuses, avec tout ce que ça implique de bons côtés, mais aussi de toxicité. Un éditeur choisit les œuvres qu’il souhaite ajouter à son catalogue en fonction de la tonalité, de la couleur, qu’il souhaite donner à celui-ci. Un catalogue est une architecture jamais achevée. Quand les contenus culturels se multiplient et que le temps dévolu à chacun se réduit nécessairement d’autant, l’éditeur est là pour braquer un projecteur sur ce qui, selon lui, vaut la peine de s’arrêter. C’est une relation de confiance, et la briser (en publiant n’importe quoi ou n’importe comment) rend tout simplement l’éditeur obsolète. Internet est un formidable réservoir d’œuvres brutes dont le potentiel ne demande parfois qu’à être révélé.
  • rétribuer ses auteurs, et les rétribuer du mieux possible en fonction de contraintes qui lui sont propres :  la publication sur le net est devenue pratiquement gratuite, mais la rétribution des créateurs demeure LA grande différence entre l’édition traditionnelle et l’autopublication. Pourtant, les à-valoir fondent comme neige au soleil d’une année sur l’autre et le montant global des droits d’auteur se concentre toujours sur un plus petit nombre de créateurs (bestsellerisation). L’édition est avant tout un pari financier : il s’agit de l’assumer, et plutôt que d’envoyer tout droit les auteurs dans les bras d’Amazon en réduisant leurs moyens de subsistance, il faut équilibrer les revenus globaux, quitte à en modifier la répartition. Ce n’est pas un coup gagnant au tour suivant : il s’agit, comme aux échecs, de réfléchir à sa stratégie trois ou quatre coups à l’avance. Les éditeurs ont beaucoup à perdre en ne pensant qu’au coup suivant. À l’heure actuelle, beaucoup d’auteurs ont bien plus intérêt à publier chez Amazon que chez un éditeur. La survie de ces derniers dépend pour beaucoup de leur capacité à s’adapter en terme de rémunération et de pourcentages. Si pour y parvenir on doit faire des économies ailleurs, il faudra s’y soumettre. La rémunération des auteurs est un poste de dépense primordial, peut-être le plus important avec la diffusion.
  • tenir compte des évolutions des mœurs et de la technologie en limitant la durée des contrats des auteurs et en leur proposant des clauses de renégociation régulière, notamment pour l’exploitation numérique. Toute tentative d’enfermement de la « manne créatrice » est vouée à l’échec.
  • apporter un soin particulier aux finitions de l’objet éditorialisé, bien sûr en prenant soin de proposer des corrections optimales, mais aussi et surtout de parfaire le contenu en lui-même : développer l’histoire, travailler les personnages, creuser les thèmes, pousser l’auteur dans ses retranchements pour en tirer le meilleur, etc. Les correcteurs orthographiques seront de plus en plus performants, mais le véritable travail de l’éditeur réside là où les machines n’ont encore aucune prise. C’est avant tout  un travail humain, dont on fait malheureusement de plus en plus l’économie dans un souci de rapidité des flux et de rentabilité. La friction entre un éditeur et un auteur ne crée pas le texte — puisque ce texte existe déjà –, mais elle crée un meilleur livre à partir de ce texte. Toutes les œuvres autoéditées sont des textes. Mais toutes ne sont pas nécessairement des livres. C’est à mon sens une différence majeure, et toutes les beta-lectures de confrères écrivains n’y changeront rien. Éditer est une activité très différente de l’écriture. En fait, elle n’a presque rien à voir. Mais l’arrivée sur le marché d’éditeurs freelance pourrait rapidement changer la donne.
  • faire un travail de promotion, de diffusion, de marketing là où l’autoédition est souvent condamnée au bruit blanc : là aussi l’édition a clairement une carte à jouer. En tant qu’acteur « reconnu » du système éditorial, l’éditeur a accès à des moyens de diffusion inaccessibles à l’auteur seul en temps normal : journaux, radios, émissions, sites spécialisés, etc. La bataille se joue aussi et surtout sur le terrain de la médiation quand on vit dans une société de l’abondance. Cela demande beaucoup d’efforts et de ressources : cibler les interlocuteurs, envoyer des communiqués de presse, des argumentaires, y passer le temps qu’il faut, quitte à publier moins. Aujourd’hui, un livre qui ne reçoit aucune promotion est un livre mort-né. Et il ne suffit pas d’un article isolé dans tel ou tel journal influent (même si ça ne peut pas faire de mal) : il s’agit d’être présent en un maximum d’endroits sur un laps de temps minimal. C’est une organisation qui ne peut pas s’improviser, et les médias sont par essence très sollicités.
  • penser le numérique comme une langue maternelle, parce que c’est encore une fois jouer plusieurs coups à l’avance que d’élaborer une stratégie numérique — même si le papier continuera d’exister en tant que tel. L’effondrement de l’impression n’est qu’une question de temps : il arrivera fatalement, au détour de l’innovation qui saura nous faire oublier notre besoin de matérialité. Le livre est un objet particulier, à la fois contenant et contenu (on ne peut pas visionner un film sur DVD sans l’appareil idoine, ou écouter une chanson gravée sur un disque, alors qu’on peut lire un livre per se), et il faudra des trésors d’inventivité pour parvenir au miracle. Mais le miracle aura bien lieu, qu’on ne s’y trompe pas. Le papier ne sera pas oublié, mais deviendra un luxe dont jouiront quelques amateurs de reliure éclairés. Dès lors le numérique s’impose non plus comme une fin (il a trop souvent été considéré comme tel par l’industrie), mais comme un moyen, notamment de distribution mais aussi de créativité. Échouer en numérique coûte bien moins cher qu’échouer en imprimé : les éditeurs doivent s’emparer de ce répit pour enfin laisser libre cours à leur imagination, et à celle de leurs auteurs. Je considère le web comme un gigantesque champ d’expérimentation, duquel je peux extraire un moment et le figer, qu’il s’agisse de le faire sous la forme d’un epub ou d’un in-octavo.
  • inventer des modèles économiques viables, sans quoi c’est le métier même qui court à sa perte : les contraintes qui pèsent sur les éditeurs ne sont plus les mêmes qu’il y a trente ans ou même dix ans, et nous marchons au bord de l’abîme. Il faut penser des alternatives saines dont le point d’équilibre ne soit pas lié d’une manière ou d’une autre au concept de croissance illimitée exponentielle. Tout a une limite, et la première des choses à être limitée, c’est le temps d’attention que chaque lecteur peut accorder à un livre, et à vouloir surproduire, on creuse notre propre tombeau : le lecteur, incapable de soutenir le rythme qu’on lui impose, se tournera naturellement vers des médias moins exigeants et chronophages. Penser le temps du livre, c’est aussi un impératif.
  • investir le champ de l’innovation pour ne pas laisser l’inventivité éditoriale aux seules mains des plateformes : Amazon a su très bien prouver ces dernières années qu’une plateforme peut, sans se soucier d’une quelconque direction éditoriale, innover au sein d’un secteur séculaire et y faire des dégâts considérables en même temps que des améliorations prodigieuses. Pourquoi dès lors laisser le monopole de cette créativité à ces plateformes, le plus souvent américaines ? Les éditeurs européens et particulièrement français ne devraient pas baisser les armes sur le champ de bataille de l’inventivité, qu’elle soit éditoriale ou économique. Car il faut comprendre une chose très importante : le temps de la concurrence entre éditeurs est révolu. Désormais, les éditeurs sont en concurrence avec les plateformes. C’est une différence fondamentale. Nous ne nous battons pas toujours à armes égales, mais une idée ne coûte rien et nous avons la chance d’avoir un système de soutien à la création plutôt efficace. Profitons-en avant qu’il ne soit trop tard.

Cette liste est perfectible et bien entendu non-exhaustive. Elle est aussi un constat, et une motivation : en tant qu’éditeur, j’ai moi-même failli à plusieurs de ces règles à de nombreuses reprises. Les coucher ainsi est une manière de les garder en mémoire, et de présager des temps futurs sous un jour moins sombre. Rien n’est fatidique : l’édition sera ce que nous en ferons, et nous devrons commencer dès maintenant.

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Le média, c’est le message : comment Mastodon peut (peut-être) réussir là où Twitter a échoué… https://page42.org/le-media-cest-le-message-comment-mastodon-peut-peut-etre-reussir-la-ou-twitter-a-echoue/ https://page42.org/le-media-cest-le-message-comment-mastodon-peut-peut-etre-reussir-la-ou-twitter-a-echoue/#comments Mon, 10 Apr 2017 09:39:46 +0000 https://page42.org/?p=6133 Marshall McLuhan, philosophe des médias canadien, avait une théorie : « Le média est le message ». Chaque média possède ses propres caractéristiques et induit donc un usage, qui devient le message. Par exemple, un livre fait plusieurs centaines de pages là où un tweet se contente de 140 caractères espaces comprises : on ne peut donc pas y articuler sa pensée de la même manière, ni avec la même efficacité. En schématisant un peu, cela veut dire que pour un même sujet, les utilisateurs de Twitter auront plus facilement recours à l’usage de « punchlines » (des phrases-choc, des blagues percutantes) que celles et ceux qui écriront un livre. Cela favorisera ou pénalisera certaines pratiques ou certains sentiments : comme il n’est pas possible de se faire bien comprendre en 140 caractères et d’exprimer une pensée nuancée, on va plus facilement se tourner vers la colère, l’insulte, le cynisme et l’ironie. Le média a un impact direct sur le message.

Mastodon est un nouveau réseau social qui reprend les codes et usages de Twitter et qui a connu un vif engouement ces derniers jours, sa particularité étant qu’il ne dépend pas d’une entreprise privée mais qu’il est dit décentralisé. En résumé, chacun peut s’il le souhaite héberger une « instance » Mastodon sur ses propres serveurs, à laquelle vont venir s’inscrire les nouveaux usagers (par exemple, je me suis inscrit sur celle de la Quadrature du Net). Les différentes instances, indépendantes tant d’un point de vue technique qu’éditorial (chaque instance gère sa propre modération par exemple, ce qui peut produire de grandes différences de contenu), peuvent ainsi s’interconnecter et proposer ainsi un maillage à la fois local et global. Pour simplifier, de la même manière que l’email ne peut pas faire faillite, Mastodon ne peut pas fermer puisque chacune de ses pièces est maintenue par ses utilisateurs. Certaines fermeront, d’autres ouvriront au gré des aléas de la vie, mais le réseau, lui, restera debout – même s’il fluctuera forcément : ainsi, si l’instance sur laquelle est hébergé mon compte ferme, mon compte disparaît. Il faudra que j’en crée un nouveau ailleurs, et reprendre de zéro (heureusement, il existe une fonction d’export de ses abonnements pour ne pas recommencer tout du début).

À l’échelle de Twitter, c’est un bouleversement : là où Diaspora (l’équivalent libre et décentralisé de Facebook) n’avait pas réussi à convaincre au-delà d’un cercle d’initiés, on voit affluer les inscriptions à Mastodon par milliers.

Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est de constater l’impact de la forme sur le fond : à savoir, est-ce que le fait de pouvoir articuler une pensée en 500 caractères plutôt qu’en 140 va influencer la manière dont les utilisateurs de Mastodon interagissent entre eux ? Cela fait plusieurs jours que je teste le réseau et j’aurais tendance à répondre par l’affirmative : la possibilité de faire des paragraphes, d’aérer sa pensée, de prendre le temps de rédiger une réflexion argumentée, induit un tout autre usage et un tout autre rapport aux autres – plus bienveillant, je l’espère, et moins dans la réactivité immédiate.

Ce qui est amusant, c’est de constater à quel point les 140 caractères de Twitter forgent notre pensée même. Les premiers statuts posés sur Mastodon sont à ce titre une expérience de rédaction assez vertigineuse : on se prend à penser quelque chose, à l’écrire, et de constater qu’il nous reste encore plus de 300 caractères pour étayer notre message si on le souhaite. Twitter nous a formatés, au sens où le réseau présuppose un usage qui transforme la pensée : nous devons articuler notre pensée en 140 caractères. Pas étonnant que la politique et le marketing se soient très vite emparés de ce terrain, puisque cela présuppose une certaine efficacité de matraquage. Faites le test par vous-même. On ne le soupçonne peut-être pas, mais si l’on utilise Twitter au quotidien, le réseau a une véritable influence sur la manière dont on envisage le monde, dont se construit notre raisonnement. Par porosité, l’usage de Twitter déteint sur notre perception du monde.

À l’heure où le réseau se cherche encore, où chaque instance débat de la pertinence ou non d’une charte de comportement des utilisateurs, où tout peut basculer d’un côté comme de l’autre, il me paraît important de prendre la mesure de ce qui est en train de se créer : nous avons le pouvoir de fabriquer (enfin) le réseau social qui manquait à internet, indépendant des entreprises privées et potentiellement libérateur de pensée. 500 caractères, ça peut sembler être un détail, mais ce n’en est pas un en réalité : c’est le minimum pour discuter en bonne intelligence, et donc éviter la colère et la frustration qui engluent chaque jour Twitter un peu plus.

J’ai hâte de voir l’usage qui va être fait de ce nouveau réseau social. En attendant, vous pouvez me trouver ici sur Mastodon.

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Le jour où une intelligence artificielle écrira le prochain roman de l’été https://page42.org/le-jour-ou-une-intelligence-artificielle-ecrira-prochain-roman-de-l-ete/ https://page42.org/le-jour-ou-une-intelligence-artificielle-ecrira-prochain-roman-de-l-ete/#comments Mon, 27 Mar 2017 08:18:59 +0000 https://page42.org/?p=6120 Continuer la lecture de « Le jour où une intelligence artificielle écrira le prochain roman de l’été »]]>

Les voitures sans chauffeur vous paralysent et les usines d’assemblage sans personnel humain vous paraissent sortir d’un mauvais film de science-fiction ? Il faudra pourtant vous y faire : nous avons déjà dépassé ce stade. Après le remplacement des « cols bleus » (ces métiers manuels aux tâches répétitives qui n’exigent pas de créativité particulière), les « cols blancs » sont la prochaine cible de l’intelligence artificielle : avocats, juristes, analystes, comptables et tant d’autres commencent à se faire des cheveux blancs. Ainsi l’assistant juridique DoNotPay, un chatbot initialement conçu pour contester des amendes de stationnement, aide désormais gratuitement les réfugiés à remplir leur demande d’asile. L’intelligence artificielle étend progressivement son champ d’action et il y a gros à parier que d’ici une quinzaine d’années, étudier le droit ne sera plus une manière aussi sûre d’assurer son avenir qu’aujourd’hui.

Mais les robots n’en ont pas fini avec nous. La prochaine étape après avoir maîtrisé les tâches répétitives, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles : développer de la créativité. Les artistes sont donc les prochains dans la ligne de mire. Et ne pensez pas qu’il s’agisse de science-fiction (l’argument ne tient plus depuis longtemps) : en matière de création artistique automatisée, les premiers balbutiements ont déjà lieu. Ainsi, un roman écrit par une intelligence artificielle en collaboration avec des humains a passé la première étape de sélection du prix littéraire japonais Nikkei Hoshi Shinichi. Magenta, un projet issu du programme d’intelligence artificielle de Google, commence doucement à générer de la musique originale et joue même en duo avec des partenaires humains. Cet été encore, on a pu visionner le court-métrage Sunspring, dont le scénario (encore incohérent) a été écrit par une IA. Les algorithmes s’installent dans la création artistique. Et si c’est encore difficilement lisible/regardable/écoutable, le résultat de leurs calculs va invariablement se perfectionner. D’ici quelques années, il sera peut-être impossible de faire la différence entre une œuvre créée par un humain ou une autre générée par ordinateur.

Dès lors plusieurs questions se posent, à commencer par la première : pourquoi ? En effet, dès lors que l’on considère la création artistique comme un plaisir et un impératif typiquement humain, pourquoi s’échiner à la confier à des machines ? Après tout, il n’y aucun intérêt à déléguer votre partie hebdomadaire de badminton au parc à un robot : son intérêt réside justement dans le fait que c’est vous, et pas quelqu’un d’autre et surtout pas un robot, qui tenez la raquette. Mais vous vous doutez bien que les choses sont un peu plus compliquées que ça. Car la création artistique n’est pas seulement un hobby, voire une passion dévorante chez certains : c’est aussi – et surtout – un business extrêmement lucratif, notamment pour les industries concernées. Et à partir du moment où de grosses sommes d’argent entrent dans l’équation, on ne regarde plus du tout les choses sous le même angle.

Ainsi, un projet de résolution du Parlement européen suggère la possibilité qu’on puisse reconnaître des droits de propriété intellectuelle à des intelligences artificielles. Et il n’y a rien de surprenant à cela : les industries culturelles, pourtant si promptes à clamer sur tous les toits leur soutien inconditionnel aux auteurs, poussent à la reconnaissance des droits sur les œuvres créées par des machines. Imaginez que le scénario du prochain blockbuster hollywoodien ou le prochain bestseller de l’été soit écrit par une machine. Qui en détiendrait les droits si les robots n’ont pas de personnalité juridique ? Le texte ou le film serait-il considéré comme étant de facto dans le domaine public ? Impensable pour les fabriques de la culture, qui entendent bien maintenir leur modèle économique avec ou sans auteurs humains. Le jour où on octroiera aux intelligences artificielles un droit d’auteur, les data centers d’Hollywood tourneront à plein régime pour déposer tous les scénarios possibles et imaginables – et intenter des procès, automatisés eux aussi, à quiconque osera « plagier » ces œuvres pourtant générées à la volée.

Mais au-delà de la simple possibilité technique et juridique, se pose la question de l’artistique : la création, censée représenter la quintessence de l’esprit humain, ne serait qu’une mécanique reproductible comme toutes les autres ? La réponse est simple : depuis plusieurs décennies, nous avons nous-même pavé la voie à ces innovations en mettant sur le marché des œuvres commerciales, toujours plus calibrées, répétitives, systémiques, qui obéissent aux mêmes schémas pour plaire au plus grand nombre. Qu’il s’agisse de romans, de films ou de musique, notre quête de la « recette », de la « formule magique du succès », nous a conduit à renforcer les stéréotypes au détriment d’œuvres qui entraient moins dans le moule. Rien d’étonnant donc à ce que les machines nous remplacent – avec succès – quand nous nous comportons exactement comme elles. Ce que fait un scénariste en charge d’écrire le prochain blockbuster de l’été, une machine pourra bientôt très bien le faire – et sans doute même avec davantage de réussite.

Reste enfin la question la plus importante : pourrons-nous, en toute connaissance de cause, apprécier vraiment ces œuvres en tant que lecteurs, auditeurs, spectateurs ? Nous laisserons-nous prendre au piège si on ne nous informe pas ? Mieux encore, pourrons-nous aimer passionnément un livre tout en sachant qu’il a été rédigé par une intelligence artificielle ? Difficile de commencer à seulement imaginer un début de réponse : c’est une question très compliquée, très personnelle aussi. Et intellectuellement, un défi immense : il s’agit de mettre sur la balance d’un côté notre plaisir personnel (et on notera que cela peut parfaitement s’appliquer à d’autres domaines, comme par exemple la sexualité ou la gastronomie), et de l’autre notre « amour-propre » en tant que civilisation et espèce. Si je prends plaisir à la lecture d’un livre écrit par un ordinateur, est-ce que je fais quelque chose de mal, d’interdit ? Certainement pas bien sûr, mais il n’y a pas d’auteur à qui je puisse serrer la main, demander une dédicace ou même simplement remercier : la création dans ce cas n’est plus échange, une transmission d’esprit à esprit, une « transaction émotionnelle » en somme ; elle deviendrait une offre à direction unique. L’œuvre irait simplement de la machine au récepteur humain, dans une logique purement commerciale de gavage. Oh mais attendez, est-ce que ce n’est pas déjà le cas ?

Pourtant il existe une manière très simple de boucler la boucle : imaginez que les feedbacks des lecteurs/spectateurs/auditeurs soient intégrés au processus de création de l’intelligence artificielle et renvoyés dans la boucles de l’algorithme : les notes et autres commentaires humains, qu’ils soient critiques ou élogieux, seraient utilisés par la machine pour mieux calibrer ses prochaines créations.

Tout le monde est content ? Pas vraiment bien sûr. Ce qui nous reste de doute trouve difficilement des mots pour s’exprimer de manière intelligible – et c’est là que débute le travail des philosophes, (probablement le dernier métier qui sera impacté par l’intelligence artificielle, s’il l’est un jour).

Pouvons-nous vraiment prendre du plaisir avec des machines ? Et si oui, devrons-nous obligatoirement en ressentir de la gêne ou de la honte ? Et en filigrane, la question de toutes les questions : qu’est-ce qui est le plus important, entre le plaisir de créer ou le plaisir de profiter de ladite création ?

Le sujet de la création artistique automatisée est aussi capital que passionnant. Il touche à l’essence même de notre identité en tant qu’espèce et en tant que civilisation.

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