Faut-il ouvrir les prix littéraires au numérique ?

Le monde de l’édition tel que nous le connaissions connait de grands bouleversements. Si vous lisez ce blog, il y a de fortes chances pour que vous soyez au courant. Entre support papier et support numérique, la porosité va en s’accentuant : les mediums s’ajoutent, se concurrencent et, quelquefois, se complètent. Mais il est un point sur lequel la balance a du mal à se faire : les prix littéraires.

 

Le monde de l’édition tel que nous le connaissons fait face à de grands bouleversements. Si vous lisez ce blog, il y a de fortes chances pour que vous soyez au courant. Entre support papier et support numérique, la porosité va en s’accentuant : les mediums s’ajoutent, se concurrencent et, quelquefois, se complètent. Mais il est un point sur lequel la balance a du mal à se faire : les prix littéraires.

Le jour où le Renaudot ou le Goncourt nommeront  des lauréats ayant publié sur support numérique, de l’eau aura coulé sous les ponts, les poules auront des dents et les dinosaures marcheront peut-être de nouveau sur la terre. Laissons ces temples se dorer au soleil encore quelque temps.

Néanmoins, on pourrait attendre de certains autres prix plus confidentiels qu’ils ouvrent leurs bras, leur porte et leur coeur (le reste est en option) au numérique. Par exemple, la science-fiction : il existe pléthore de prix littéraires dans les domaines de l’imaginaire, et si certains font des efforts plus que louables en ce sens — le prix Bob Morane et, depuis cette année, le prix Masterton, qu’ils en soient remerciés — d’autres se dérobent. La plupart des règlements stipulent que les candidats doivent avoir publié leurs oeuvres sur un support papier pour se voir lus, et donc récompensés.

Waterford Boat Club

Bien sûr, puisqu’écrivant moi-même des histoires dans le domaine de l’imaginaire, cette décision me touche : le Projet Bradbury, en tant que projet 100% numérique (en attendant qu’un éditeur s’y intéresse), ne peut donc pas concourir pour les multiples prix de la nouvelle que distribue le monde de la SF française. Et au stade où j’en suis, un prix, ça compte. Certains pointent du doigt une forme d’immobilisme de la part d’un microcosme censé, justement, s’intéresser à la prospective et aux nouvelles technologies. Il y a un peu de ça, mais on ne peut pas réduire cette réticence à de basses questions de pré fermé et de peur.

D’une part, un prix littéraire, c’est du boulot : il faut des jurés pour lire les textes, et ils ont déjà fort à faire avec les publications au format papier. Ensuite, il y a la question de la légitimité : un éditeur pure player est-il un véritable éditeur ?  [insérez ici, au choix, les poncifs relatifs à l’odeur du papier, au cuir de la reliure qui craque sous les doigts et aux armadas de correcteurs qui ne manquent jamais de peaufiner le moindre texte imprimé sur vélin premier choix ] Enfin, il y a la question de la diffusion : déjà que les lecteurs ne lisent pas beaucoup, ils vont encore moins lire au format numérique. Il n’y a donc pas de raison d’embrouiller le public avec cela.

Je laisse aux exégètes le soin de répondre à ces épineuses questions. Mais je sais une chose : la nouvelle, pour ne citer qu’elle, connait une véritable seconde vie grâce au numérique. Il est très facile de publier une nouvelle en ebook et les textes courts sont difficilement casables chez les éditeurs traditionnels hors anthologie ou recueil (et c’est déjà suffisamment rare), si bien que les auteurs cherchent d’autres moyens de distribution : le numérique est pour eux un espace de liberté immense. Les éditeurs l’ont compris : nombreux sont ceux qui lancent des collections de textes courts. Mais outre la question de la nouvelle, le dilemme se pose pour toutes les autres publications. Quid des éditeurs numériques ?

Revenons sur les prix. Il y a la question du temps passé à délibérer : lire sur papier, c’est long, alors lire tout ce que se publie sur papier comme en numérique, quelle plaie ! C’est vrai, c’est du boulot. Mais je suis certain que si l’on demande aux principaux éditeurs numériques de proposer deux ou trois textes chacun, la sélection sera déjà bien écrémée. Qu’est-ce que cela ferait, une trentaine de nouvelles ? Guère plus de deux recueils supplémentaires, donc. Vous avez remarqué, je ne parle même pas de l’autopublication, dans laquelle s’inscrit mon Projet Bradbury, parce que là, effectivement, des trop nombreux textes sont publiés et que c’est un casse-tête : il faut compter sur la curiosité du jury (en passant, mes textes sont disponibles sur simple demande par mail). Et s’il y a trop de textes à lire, peut-être serait-il bon de faire confiance à de nouveaux jurés, ou d’en appeler au public ?

Oregon State Fair Grand Champion mare, owned by Felix Comegys, of Amity, Oregon

Le numérique est encore, dans la tête de nombre d’entre nous, moins une affaire de support qu’une histoire de crédibilité. Un texte numérique est-il crédible ? Est-il d’ailleurs, de par son seul support, un texte comme les autres ? Doit-on le mélanger aux prix existants au préalable, ou doit-on créer des prix du livre numérique ? À cette question, j’ai ma propre opinion : il existe déjà suffisamment de prix littéraires pour qu’on décide d’ajouter d’autres entrées à cette interminable liste. Il existe bien un prix du livre numérique, mais son intitulé est abusif et confine à la fumisterie, puisque créé à l’initiative de la société Youboox, la présence sur leur plateforme conditionne la participation au prix.

Selon mon propre avis, qui n’engage que moi et mes démons familiers, créer des prix dédiés au livre numérique ne ferait que creuser le fossé de légitimité qui existe aujourd’hui encore publication dématérialisée et impression sur papier, et principalement dans le coeur des lecteurs. Quant à ignorer les ebooks dans les concours officiels et historiques, il me semble que c’est poser un voile sur un pan majeur de la création littéraire d’aujourd’hui, discrédité à tort. Je n’ai bien sûr pas la vérité quant à ces questions, et je suis moi-même partagé sur certains points, notamment, quitte à me tirer une balle dans le pied, sur la participation des textes indépendants.  Néanmoins, nous ne pouvons pas occulter le fait que le monde du livre fait face à d’importants changements de paradigme. Doit-on résister, accompagner ou se laisser faire ? Tel est le cruel dilemme.

Et vous, qu’en pensez-vous : les livres numériques — édités et/ou autopubliés — devraient-ils pouvoir concourir aux prix littéraires traditionnels ?

3 pensées sur “Faut-il ouvrir les prix littéraires au numérique ?”

  1. En fonction de la réponse à la question « À qui et quoi servent les prix littéraires ? », on peut répondre à la tienne que oui, bien sûr, puisqu’il s’agit avant tout de récompenser le travail, au delà des droits patrimoniaux chichement distribués, qu’un auteur a fourni pour produire un texte (et de le faire connaître, le mettre en lumière, le reconnaître autrement que par l’argent, etc.), quel que soit le support de ce texte. Ou que non…

  2. Il me semble que Les Foulards rouges de Cecile Duquenne sont sur la liste du Prix Bob Morane. Donc ça commence un peu.

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