Faut-il moins publier pour mieux publier ?

C’est en tombant sur cette lettre de Kurt Vonnegut que m’est venue cette réflexion. Je vous en livre une traduction partielle :

“Je vous donne un exercice pour ce soir, et j’espère que Mme Lockwood vous sacquera si vous ne le faites pas : rédigez un poème de six vers, peu importe le sujet. Mais il faut que cela rime — Pas de tennis digne de ce nom sans un filet. Faites de votre mieux, Mais n’en parlez à personne. ne le montrez pas, ne le récitez pas, pas même à votre petite amie, à mme Lockwood ou à vos parents, Ok ? Puis déchirez-le en tout petits morceaux que vous répartirez dans des poubelles séparées. Vous découvrirez alors que vous avez déjà été amplement récompensé pour votre poème. Vous avez fait l’expérience d’un changement, et vous avez davantage encore appris sur ce qu’il y avait en vous. Vous aurez fait grandir votre âme.”

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L’époque est à la publication forcenée. Des outils de plus en plus performants nous le permettent, que ce soit à travers les mécanismes d’impression à la demande ou l’édition numérique. Pourquoi devrions-nous dès lors nous en priver ? La théorie est éprouvée, voire éculée : si c’est possible de le faire, alors ce sera fait. Preuve en est faite chaque jour. Grâce au net, jamais nous n’avons autant publié dans toute l’histoire de l’humanité. L’industrie culturelle, aujourd’hui à son volume paroxystique, n’est pas en reste et imprime de plus en plus de livres (qui sont par ailleurs de moins en moins lus). C’est un véritable tsunami quotidien dont nous ne pourrons jamais parcourir qu’une minuscule portion, et j’ajoute moi-même à cette déferlante en publiant cet article, ainsi que tous les autres. Nous participons, tous à notre manière, à cette immense construction, cet empilement qui semble ne plus devoir connaître de fin.

J’ai grandi à l’école Bradbury : plus on écrit, plus on améliore son écriture. Je suis bien entendu encore de cet avis. Mais Vonnegut désigne un point qui me chatouille depuis un bon moment sans que je réussisse à poser des mots dessus. Écrire, oui, mais devons-nous pour autant, parce que nous le pouvons et que c’est désormais facile, publier systématiquement ce que nous écrivons ? Ou au contraire devrions-nous faire preuve d’un peu plus de réserve, ne serait-ce que par respect de l’art, et publier un peu moins pour publier mieux ? Le temps s’accélère, comme le souligne Hartmut Rosa. Pris dans la frénésie, nous en oublions de réfléchir, ne serait-ce que de prendre un peu de recul. Nous qui dénonçons si facilement la production de masse et le gaspillage qui en découle, ne pourrions-nous pas calquer cette critique sur la production en masse d’écrits inutiles, copiés, irréfléchis, inaboutis, et convenir ensemble qu’à l’instar d’une plage ou d’une forêt, le web peut lui aussi souffrir d’être pollué ?

Alors que je déteste ça d’habitude, j’ai de nombreuses résolutions en tête pour 2016. La première, ce sera de me concentrer sur ce qui est vraiment important et d’ignorer le reste, de ne pas m’en soucier (ou en tout cas le moins possible). Devenir père m’a naturellement guidé vers ce besoin. La seconde, ce sera de publier moins pour publier mieux. Écrire, toujours autant, mais ne dévoiler que le meilleur, ou en tout cas ce qui aura suffisamment mûri pour être digne de voir le jour. Ne pas hésiter à prendre le temps, ce que je n’ai pas fait depuis un bon moment. Élaborer une réflexion, la pousser dans ses retranchements, qu’ils soient idéologiques ou narratifs. Appliquer à l’art les principes que j’estimerais justes pour l’industrie : produire en moindre quantité et de meilleure qualité. Après la frénésie des dernières années, je me suis assez entraîné. Désormais, je m’inspirerai du kyūdō (弓道, litt. « la voie de l’arc »). Dans cet art martial japonais, on ne décoche sa flèche qu’au terme d’une patiente analyse du contexte. C’est une question d’harmonie, de cohérence, mais peut-être aussi de survie.

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4 pensées sur “Faut-il moins publier pour mieux publier ?”

  1. Steve Jobs, en revenant aux commandes d’Apple à la fin des années 90, quand la marque était au bord de la faillite, avait fait un discours devant les cadres et les ingénieurs pour leur rappeler ce qui faisait l’essence de leur société. Ca se résumait à ce simple commandement : « On ne peut pas se permettre de proposer de la merde. Ce n’est pas notre identité. »

    Jobs appliquait à l’industrie des principes qui n’ont plus cours aujourd’hui ailleurs que dans l’art (et encore, seulement certains courants underground, pas l’art subventionné par les capitaines d’industrie), une exigence de simplicité, de beauté et d’excellence, qui faisait de chaque nouveau produit une œuvre susceptible de créer une émotion chez le client. Et la concurrence n’était capable ni de suivre ni même de comprendre l’espèce de magie qui émanait de leurs produits. Depuis, les lignes ont bougé, mais ça a commencé comme ça.

    On raconte notamment que pendant le processus de conception des premiers iPods, l’ingénieur en chef était venu voir Jobs avec un prototype abouti, fruit d’efforts et d’astuces invraisemblables de miniaturisation, « Voilà, on a tout rétréci au maximum, on tient le produit fini » avait dit l’ingénieur. Jobs avait regardé un instant l’iPod, puis sans rien dire, l’avait laissé tomber dans l’aquarium de son bureau. « Il y a des bulles qui sortent, ça veut dire qu’il y a de l’air et donc encore de la place pour réduire. »

    Ce type était un tyran et beaucoup de gens le détestaient, mais on peut s’inspirer de lui sur certains points. Notamment, je ne crois pas trahir la pensée qui a inspiré ce billet en disant qu’il faut être un tyran avec soi-même, ne s’autoriser aucune indulgence, comme avec ce pauvre ingénieur en chef et son prototype d’iPod dont il devait être si fier et qui est parti à la flotte… mais pour finalement aller encore plus loin, et sortir directement l’iPod de la mort, qui a laissé tout le monde sur le carreau, plutôt que de bombarder le marché avec plein de sous-iPods pourris, ni meilleurs ni pires que ceux de la concurrence.

    On ne peut pas se permettre de proposer de la merde.

    Bref, je suis d’accord avec toi 😉

  2. La vraie question, c’est de savoir si ce qu’on fait est de la merde ou non. Enfin, disons que c’est *ma* vraie question.

    Autant pour quelque chose comme de l’ingénierie, on peut avoir des critères plus ou moins objectif, autant pour de l’art, c’est quand même pas mal dans l’œil de l’autre – du lecteur, dans le cas de l’écrit.

  3. Oui, sans doute, mais pour des raisons qui ont probablement aussi bien à voir avec la vanité qu’avec le désir de faire au mieux (ce qui est probablement une variante du premier), ce retour me manque. Je n’ai pas vraiment de méthode pour qualifier à peu près objectivement ce que je fais.

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