Faut-il lire pour écrire ?

 

Ne riez pas, sots que vous êtes : on m’a plus d’une fois posé la question, ce qui prouve bien que la réponse n’est pas aussi évidente qu’elle peut le paraître (ou pas, en tout cas dans l’esprit de certains d’entre nous, et c’est aussi à eux que s’adresse ce post).

Je ne suis pas bien certain de savoir ce que veut dire être écrivain. C’est une étiquette qu’on s’accole, qu’on modifie volontiers en fonction de nos envies du moment, de nos capacités de production et de notre vision personnelle. J’essaie moi-même, modestement, d’en donner ma propre définition à travers le Projet Bradbury et les implications web qu’il induit.

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Néanmoins, on peut s’accorder sur un point : un écrivain écrit. Ce n’est pas pour virer dans l’existentialisme sartrien (l’existence précède l’essence), mais si vous n’écrivez rien, personne ne saura jamais que vous êtes écrivain. Écrire est un métier performatif. La preuve, je suis moi-même en train d’écrire pour vous l’expliquer. On peut écrire un peu ou beaucoup, quelquefois ou souvent (je crois en la régularité et en la pratique, comme pour le sport ou le dessin), n’empêche que la condition sine qua non demeure celle-ci.

Mais accablés que nous sommes par nos emplois du temps surchargés, nos jobs alimentaires invasifs, la liste des séries télé qui se rallonge, la famille, les amis et la vie tout simplement, certains d’entre nous oublient de s’alimenter. Et quand je parle d’alimentation, je ne veux pas parler du petit sandwich que vous vous êtes enfilé à midi : je parle de lire un livre.

Nous vivons dans un monde de fiction. La narration et la dramaturgie nous entourent.

La fiction est présente dans les journaux : l’information est aujourd’hui storytelling et utilise des ressorts dramatiques pour nous toucher. Elle est aussi présente à la télévision, pas seulement dans les téléfilms ou les séries que nous consommons avec avidité mais aussi dans la publicité, où les histoires sont des formulaires à trous dont vous pouvez être le héros en achetant le produit vanté.

Elle est aussi présente dans notre quotidien, au travail bien sûr, mais sur les réseaux où, à travers nos statuts, nos profils, nos tweets, nos Like, nous construisons une dramaturgie personnelle que nous ne cessons d’enrichir : tout est là, axes, pivots dramatiques, climax, introduction et conclusion, etc. Nous avons si bien intégré les mécanismes de la fiction que nous la vivons au quotidien, que nous l’insérons partout où il est possible de le faire, même (et surtout) dans la réalité.

Les frontières se brouillent. Nous sommes devenus des spécialistes du mensonge de divertissement sans le savoir, tous autant que nous sommes.

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Aussi, j’entends régulièrement de jeunes écrivains dire — quelquefois se vanter — qu’ils ne lisent pas. Soit par manque de temps, soit par manque d’envie, soit simplement parce qu’ils pensent ne trouver dans les livres rien de mieux que ce qu’ils trouvent déjà en abondance dans la réalité.

Mais récit n’est pas littérature.

Je lis un grand nombre de manuscrits de jeunes (ou de moins jeunes) auteurs et une chose me frappe : nous écrivons de plus en plus comme nous écririons une série télévisée. Chapitres courts, incises nerveuses, intrigues récurrentes, système du « un chapitre sur deux consacré à tel ou tel personnage », ces mécanismes sont issus pour la plupart des séries télévisées ou, comme le soutiendront les puristes, du roman-feuilleton du XIXe siècle. Malheureusement, je pense que peu de nos auteurs en herbe se sont plongés récemment dans un numéro de La Nation, La Presse ou Le Siècle.

Le principal défaut que je vois dans ces récits est un langage très descriptif, qui s’apparente davantage à un langage cinématographique que littéraire. L’écrivain dirige la caméra, fait des gros plans, zoome sur “la main droite aux rides comme des sillons qui gratte nerveusement une feuille de papier blanc à petits carreaux d’un ongle sale et ébréché”. Ayant pour ma part fait des études de cinéma, j’essaie de me détacher  au possible de cette forme de narration très intrusive, qui ne laisse que très peu de place à l’imagination. Beaucoup d’auteurs aiment truffer leurs histoires de détails techniques et visuels : pour ma part, ces détails m’ennuient. Bien sûr, ils peuvent apporter un peu de crédibilité, de temps en temps (et encore). Mais ils sont souvent plus handicapants pour le rythme que nécessaires.

Tout cela pour dire que souvent, cette écriture nait d’une trop faible envie de lecture. Nous créons une littérature qui oublie ses racines, nous effaçons les codes et nous focalisons sur le visuel plutôt que sur le sens ou le ressenti. Je trouve cela dommage.

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Lire permet de pallier ce problème. Dévorer de vieux romans crée des images de construction, dévoilées à un rythme non imposé par Hollywood. C’est une leçon d’architecture mentale, qu’il serait dommage d’ignorer.

Quand on demandait à Ray Bradbury s’il lisait lui-même de la science-fiction, celui-ci répondait qu’il ne préférait pas lire quelque chose qu’il aurait pu écrire. L’expérience peut être assez décourageante, surtout si l’on découvre qu’un autre auteur a déjà traité un thème que l’on souhaitait aborder. Aussi, Bradbury (pourtant lui aussi grand fan de cinéma) s’astreignait-il à d’autres lectures et conseillait, chaque jour, de lire :

1/ une nouvelle (si possible d’un auteur classique)

2/ un essai (un article de science, de politique, d’économie par exemple, Internet en regorge)

3/ un poème : la poésie développe le style, elle fait travailler des zones endormies du cerveau même (et surtout) si on ne comprend pas tout, elle fait fleurir des métaphores que nous n’aurions jamais imaginées, bref, la poésie est une force pour tout auteur, quelque soit le sujet.

Je rejoins assez l’analyse de Bradbury. De ma propre expérience, je préfère éviter de lire de la science-fiction ou du fantastique. La plupart du temps, cela m’ennuie. Ce qui est assez paradoxal dans la mesure où il m’arrive d’en écrire (mais je ne suis pas à une contradiction près). Je trouve davantage d’inspiration dans les Propriétés d’Henri Michaux ou dans le Alice de Lewis Carroll que dans n’importe quelle série américaine.

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Lire n’est pas seulement une question de culture personnelle : c’est aussi une question de culturisme cérébral. Plus on lit, plus on exerce son cerveau, plus on le remplit de nouvelles images, de métaphores heureuses. Il faut se mettre en danger, varier les nourritures spirituelles, sans quoi on s’embourbe.

Pour moi, un auteur qui ne lit pas est un chasseur avec un fusil en bois.

Crédits photos CC-BY : Bandeau « Lost » — Tim Pierce ;
Ray Bradbury’s legacy — Sam Howzit ;
And When He Turned around — エルエルLL ;
Intensives 2010 — Vancouver Film School ;
Man Sitting with a Book — George Eastman House Collection ;

2 pensées sur “Faut-il lire pour écrire ?”

  1. Nous écrivons de plus en plus comme nous écririons une série télévisée…

    Sympa l’article 😉 Hélas c’est un peu trop vrai ce que tu dis là. Je rencontre souvent des écrivaillons qui ont pour modèle non pas des écrivains mais des script doctors. C’est triste, mais c’est comme ça. J’écoutais encore récemment une masterclass de Bernard Werber. Durant toute la masterclass il expliquait que la littérature c’était du storytelling, du storytelling, et du storytelling. Alors forcément…

    C’est un état de fait. Le style est séquestré dans un placard, nulle ne compte que l’histoire.

    Très chouette ton site web, découvert via ActuaLitté, je reviendrai 😉

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