Faut-il lire Modiano pour être heureux ?

C’est compliqué d’être Français. Quoi que tu dises, quoi que tu écrives, il y aura toujours quelqu’un pour te contredire et c’est très bien comme ça, quelque part, parce que ça veut dire qu’à défaut de véritable dialogue, il y a une certaine envie de communiquer.

Regardez par exemple cette histoire de Fleur Pellerin qui n’a pas le temps de lire le prix Nobel de littérature Patrick Modiano (et qui a l’honnêteté de l’avouer à la télévision, chapeau bas) : trouvez-moi un autre pays où cela susciterait une pareille polémique. Pour ça, on ne pourra pas dire que la France n’est pas un pays de livres. D’un côté, les anti-Pellerin rivalisent de mépris et appellent à la démission de façon un peu outrancière (on exige des démissions comme des baguettes à la boulangerie ces derniers temps) et de l’autre, les pro-Pellerin arguent que si la Ministre de la Culture avait prétendu passer son temps à lire, écrire, écouter de la musique et sculpter des sapins de Noël, on lui aurait sans doute reproché de ne pas se consacrer assez à son boulot. Bref, le débat tourne en rond.

Comme le rappelle très justement Thomas Cadène ce matin sur Twitter, dans une longue chaîne de tweets que je me permets de reproduire avec son accord  :

Le problème c’était qu’elle disait ne pas avoir le temps de lire depuis qu’elle est au gouvernement, en gros. Si on poussait un peu, on pourrait avoir un ministre de la culture qui n’aurait pas le temps d’aller au cinéma, de regarder les séries, d’écouter de la musique, de regarder des œuvres d’arts plastiques divers, d’aller au musée, au théâtre, bref, si on pousse la logique ce qu’elle dit c’est « quand tu es ministre, mon pote, tu n’as plus le temps d’être dans le monde, quand t’es ministre, mon ami(e), le monde n’existe plus que dans les notes des conseillers et les dépêches AFP ». En substance elle dit qd t’es ministre tu n’as plus le temps pour l’expérience de la réalité mais seulement pour sa traduction en notes. C’est la description d’un monde étanche au réel et à l’expérience directe. Un monde où l’empathie est impossible. Personnellement je lui suis plutôt reconnaissant d’avoir l’honnêteté de le dire. Ceci étant dit, cette réalité là est inacceptable et elle repose sur une illusion. Bien sûr qu’elle a le temps de lire. Mais peut-être qu’elle n’aime pas ça, qu’elle n’a pas envie, qu’elle a besoin de se détendre autrement (en regardant une série?), peut-être que ce temps lui est volé par le temps de la construction de l’illusion de son rôle… Si on a pas le temps de lire c’est qu’on a pas envie de lire (ce qui n’est pas honteux) et c’est impossible à dire pour une ministre.

Voilà exactement ce qui me chiffonne dans cette histoire : ce n’est pas tant qu’elle ait lu ou pas, mais que pour une Ministre de la Culture, cela devienne indicible et qu’il faille mieux mentir plutôt que de se confronter à cet aveu. De l’eau a coulé sous les ponts depuis Malraux, et je suis à peu près certain que le même Malraux aurait du mal à faire comprendre sa passion dévorante pour la littérature aujourd’hui — surtout s’il continuait à écrire des romans —, dans un pays en pleine crise de doute comme la France, qui attend de ses fonctionnaires de l’efficacité et des solutions, mais c’est un autre sujet.

Le problème, c’est que dire qu’on ne lit pas, qu’on ne lit plus, qu’on n’a pas le temps de lire (je connais beaucoup de gens qui n’ont ni l’envie ni le temps ni l’énergie de lire), ça ne se dit pas. C’est quelque chose dont on a honte en public. C’est quelque chose qu’on doit avouer.

Pourtant, donc, des tas de gens ne lisent pas. Au risque de vous surprendre (non, n’exagérez pas la surprise, quand même), la majorité des gens ne lisent pas — ou en tout cas pas de romans ou d’essais politiques, parce qu’on lit toujours sur internet, ou alors des comptes-rendus, des notes, des mémos, des recettes de cuisine, etc — et ça ne les empêche pas d’exister, de vivre, d’aimer. Bien sûr, vous connaissez mon point de vue : je suis un ardent défenseur de la lecture, notamment comme instrument de développement de l’empathie, et je conseillerai toujours à quelqu’un qui ne se sent pas bien, pas à sa place ou qui aspire à autre chose de prendre un bon bouquin pour éponger ses peines. Mais il ne faut pas que nous tombions dans l’excès inverse.

yolo

Car c’est justement là que nous nous tirons une balle dans le pied, que nous faisons passer le mauvais message : en raillant Fleur Pellerin, en la peignant sous le jour de l’inculte de service, on étale un peu plus la tache de honte et on la fait déborder sur vous, sur moi, sur tout le monde. Nous sommes naturellement des créatures d’empathie : nous avons tendance à prendre position pour le faible, l’opprimé, l’attaqué. Dans cette histoire, nous avons une responsabilité : celle de dire que non, ce n’est pas grave de n’avoir pas lu Patrick Modiano, même si les assistants de Fleur Pellerin aurait pu lui rédiger une petite fiche pour maintenir l’illusion — mais là encore, c’est de la poudre aux yeux, un chiffon qu’on agite devant les masses pour faire croire qu’en dépit d’un emploi du temps surchargé, on peut — on doit — aussi posséder une culture littéraire sans faille. Personne n’en est capable, à part les professionnels de la littérature et les amateurs passionnés.

Il y a urgence à déculpabiliser. Parce qu’à jeter l’opprobre, à montrer du doigt, on braque ces gens qui n’ont pas le temps, ni l’envie de lire, plutôt que d’essayer de leur montrer à quel point c’est cool et swag de lire, à quel point ça leur changera la vie, et c’est pas grave si tu ne t’y mets qu’après-demain, on a le temps, après tout c’est pas si grave. Faire preuve de pédagogie, d’accord, mais sans condescendance. Ériger des barrières, c’est le meilleur moyen d’aboutir à l’effet inverse et de dégoûter ces non-lecteurs, qui verraient notre monde comme une sphère élitiste — ce qu’elle est par bien des aspects, mais le monde des livres est aussi tellement plus que cela. « La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux politiciens », dit-on souvent en détournant la citation de Clemenceau, mais peut-être que la littérature aussi. Les livres ont besoin de se libérer du carcan de l’obligation, de se décharger du fardeau de la honte de ne pas les avoir lus.

Après, on va me dire que ce que je passe à un ministre de gauche, je ne l’ai pardonné à Sarkozy quand il disait qu’une guichetière n’avait pas besoin d’avoir lu La Princesse de Clèves pour faire correctement son travail. Ce à quoi je vous répondrai… que vous n’avez pas tort. Car pour être honnête, non, on n’a pas besoin d’avoir lu La Princesse de Clèves pour entrer dans l’administration fiscale ou devenir agent de police, c’est un fait et Sarkozy, avec toute l’outrance et le populisme qu’on lui connait, avait raison (*grimace*) sur la forme.

Mais voilà le problème : celui du champ lexical. Lire, c’est encore une question de « devoir », d’« obligation ». Le sens de ces mots est dévoyé dans ce contexte et il est donc normal que cela crée de la défiance.

Peut-être que ce que Sarkozy aurait dû dire, ce jour-là, plutôt que de jouer la carte du populisme contre l’intelligentsia, c’est :

Vous n’avez pas besoin d’avoir lu La Princesse de Clèves pour passer un concours administratif. Vous interroger là-dessus est une stupidité. Mais profitez de ce temps gagné à l’épreuve pour le lire une fois rentré chez vous, parce que c’est un beau roman. Je sais que ce n’est pas facile, de lire des livres, on n’a pas toujours le temps et c’est souvent plus facile de faire semblant de les avoir lus… mais c’est une manière de mieux comprendre le monde, et surtout les gens. C’est une façon de devenir à chaque page un peu plus humain.

Bon, il aurait ponctué cela de petites grimaces et de haussements d’épaules, hein, mais vous voyez l’idée. Au fait, je n’ai lu aucun livre de Patrick Modiano. D’ailleurs, je n’ai pas lu La Princesse de Clèves non plus. Mais même si les manifestations de mépris et de condescendance m’ont un peu échaudé, ça n’empêche pas que je suis curieux et qu’il n’est pas exclu que j’ouvre l’un ou l’autre un jour.

J’aimerais bien qu’on essaie de ne pas être des juges, mais plutôt des semeurs de curiosité. Ça me plaît bien, ça. Des semeurs de curiosité.

4 pensées sur “Faut-il lire Modiano pour être heureux ?”

  1. Dans le cas de Fleur Pellerin, je me demande s’il n’y pas aussi un problème de personne.

    Ce n’est pas grave de ne pas lire, je suis d’accord, c’est seulement dommage (et encore, c’est un point de vue). Tu fais ce que tu peux pour donner envie aux gens de s’y mettre, et c’est formidable. Mais je suis obligé de séparer la société en deux : il y a les gens qui ne sont responsables que d’eux et de leur famille, et qui font bien ce qu’ils veulent depuis que nos moeurs sont globalement libérales, ils gèrent leur vie comme ils l’entendent et tentent d’enseigner quelques principes à leur descendance ; et puis il y a ceux qui dirigent, notre inénarrable classe politique, ces gens que l’on sent souvent saisis de fulgurances morales, donnant leur avis sur la façon dont on devrait se comporter, sur ce qui est bien et mal, sur ce qu’il faut penser ou non, proclamant leur opinion élevée sur de grandes questions de société (l’euthanasie, le progrès, la technologie, et la fameuse et insaisissable « culture », dont il faudrait parler pour tenter de la définir).

    Apprendre qu’une bonne partie de ces gens, qui sont non seulement placés à de hautes responsabilités mais se croient en plus investis de la mission sacrée d’éduquer moralement le petit peuple, apprendre donc qu’une bonne partie ne lit pas est bien plus problématique que de savoir qu’une bonne partie des adultes français ne lisent pas. Ce n’est pas la même chose. Et pas seulement pour l’empathie : mais parce que la littérature est une porte d’entrée, la plus facile et la plus grande ouverte peut-être, vers la vie intérieure.

    On dira ce qu’on voudra sur l’esprit critique : sans littérature, tu es bien plus perméable aux modes, aux opinions du moment, aux erreurs des sophistes, aux « idées modernes », parce que sans littérature tu n’apprends pas le temps long, la rumination, c’est à dire tout le travail d’introspection qui te permet de découvrir ta voie sans être bousculé par le vacarme de l’actualité. Sans littérature, ton monde intérieur est beaucoup plus plat, ses fondations fragiles et mouvantes.

    Je ne crois pas que ce soit même une question de type de lecture, « grands » et « petits » romans, essais et philosophie, non je crois que la littérature t’apprend à être seul avec toi-même. Et c’est ça qui manque aux gens qui ne lisent pas. Que mes voisins et amis soient dans ce cas, ce n’est pas un problème : mon affection pour eux est bien plus complexe et trouve sa source dans une infinité d’autres caractères. Mais que des gens se piquant de diriger un pays, de définir des grandes orientations « culturelles », sociales et morales ne ressentent pas le besoin de lire, oui je trouve qu’il y a de quoi réfléchir. Finalement, oui, je trouve que c’est problématique. Ca signifie quelque chose de profond.

  2. Perso, j’ai arrêté de penser que les politiques étaient différents des autres, ou même qu’ils avaient davantage de pouvoir que le tout-venant : au final, leurs poings sont aussi liés que les nôtres. C’est un problème inhérent au système de représentation, mais c’est un autre débat. Je ne crois plus en cette politique que tu décris. Je pense qu’elle n’existe plus et qu’elle est, elle aussi, un mensonge convenable. Nous naviguons sur un vaisseau sans voiles, mais c’est bien : tout le monde peut ramer.

  3. Ben je partage ton constat, mais c’est regrettable non ? Je veux dire, bon, la pauvre Fleur Pellerin, en tant que personne je n’ai rien contre elle, elle a l’air sympathique et tout, mais elle fait partie d’un sacré théâtre de Guignol, quand même.

    Et puis ce qui m’énerve c’est que : pourquoi laisse-t-on tous ces gens se sentir légitimes à trancher dans des débats d’idées alors qu’ils ne sont manifestement pas équipés pour ? Toutes leurs décisions sont prises dans le feu de l’actualité, sans véritable cap, à la petite semaine, à coups de rapports et de statistiques. Voilà ce qu’est le monde pour eux, comme dit Thomas Cadène : l’actualité immédiate sous forme de graphiques, Twitter, les dépêches AFP, l’instantané, les 2 dernières heures. Et avec tout ça, on te parle de « culture » jour et nuit, comme si c’était quelque chose de très important, de quasiment vital (« l’accès à la culture », etc.) sans jamais définir de quoi est-ce qu’il s’agit exactement. Est-ce une collection d’oeuvres d’art vues, lues ou entendues ? Qu’est-ce qu’un homme cultivé ? Pourquoi est-ce important d’être cultivé ? Est-ce réellement important, d’ailleurs ?

    Bref, à mon avis cette petite anecdote d’une ministre avouant candidement ne pas lire (la pauvre n’étant que la partie émergée de l’iceberg politique à mon avis, c’est à dire la classe des gens qui devraient vraiment lire) ouvre sur beaucoup de questions qui auraient déjà dues êtres posées il y a longtemps.

  4. J’ai l’impression que les gens commencent à s’en emparer. Les discussions autour d’une sixième république sont en vogue. Reste à voir si ce ne sera pas qu’un cache-misère. Pour moi, internet a tué la politique telle que nous la connaissons (et c’est sans doute très bien).

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