Faut-il encore “devenir écrivain” ?

J’aime lire les blogs de jeunes auteurs/-trices. J’en suis d’ailleurs plusieurs dizaines sur Twitter. C’est amusant — et rassurant aussi — de retrouver chez certains des interrogations qui me hantaient moi-même il y a quelques années ; on en passe tous par les mêmes étapes et le plus important est de ne pas se perdre en chemin et de ne pas abandonner. Parmi ces questions existentielles, il en est une qui revient aussi bien chez les auteurs indépendants (qui se publient par leurs propres moyens) que chez les écrivain.es en herbe : à partir de quel moment peut-on se considérer légitimement comme écrivain ?

Car la légitimité a tout à voir dans cette affaire : devenir écrivain est, davantage qu’une vocation artistique ou une situation professionnelle, une sorte d’accomplissement — comme peut l’être un titre honorifique. C’est un but à atteindre per se, indépendamment de la masse de travail accomplie ou de la somme des travaux publiés ou non.

Pour ma part, je considère qu’on ne devient pas écrivain — ou plutôt on ne le devient plus. On écrit. C’est déjà pas si mal. Je n’aime pas les titres honorifiques, d’autant plus dans un contexte où les conditions d’admission dans le saint des saints sont de plus en plus floues.

Pour décider de l’admissibilité ou non d’un confrère écrivant dans le “cénacle” (celui qu’on suppose exister, dont on se fait une montagne, à tort — et auquel personne n’appartient en réalité), on se réfère en général à certains paliers. Chacun place son curseur sur cette échelle du “mérite” et décide, en connaissance de cause, s’il mérite de s’attribuer un tel titre. Les postulants s’organisent en chapelles, et ces chapelles finissent souvent par se mépriser l’une l’autre.

Au plus bas degré de l’échelle, on trouve celle qui se considère autrice parce qu’elle écrit. L’action d’écrire déclenche la fonction, peu importent les résultats. Je trouve cette idée plutôt saine, et c’est celle avec laquelle je me sens le plus en phase. J’y reviendrai plus tard.

Sur le degré suivant, on trouve ceux qui se considèrent écrivain à partir du moment où ils ont publié un texte — en général via les plateformes d’autopublication type Amazon ou Kobo, ou sur des sites communautaires comme Wattpad. L’argument est plutôt recevable dans la mesure où on se confronte à la publication, et donc à la critique. L’expérience est formatrice, parfois traumatisante, souvent enrichissante car ces communautés font bloc et font preuve de bienveillance même envers les textes les moins aboutis et les moins travaillés.

Dans cette même catégorie, notamment pour les personnes d’expérience qui ont à leur actif plusieurs titres dont certains best-sellers en ligne, c’est le critère du succès public — du nombre de ventes ou de téléchargements — qui fait office de sésame. Est autrice celle qui à déjà atteint le top 100 d’Amazon et y est restée plusieurs semaines consécutives. Est auteur celui qui cumule des dizaines de milliers de vente. C’est un critère délicat dans la mesure où un succès se mesure toujours à l’aune d’un autre succès, et qu’on peut vite tomber dans la spirale du dénigrement et de l’auto-suffisance.

Ensuite, viennent ceux et celles qui se considèrent écrivain dès lors qu’ils ont publié un livre chez un éditeur installé et respectable — ce qui ouvre encore la voie aux critères de respectabilité d’une société d’édition (qui est le plus respectable, qui publie le mieux, qui paie le mieux, qui imprime, qui n’imprime pas, etc). De l’avis général, je crois qu’on peut dire que c’est le critère le plus souvent retenu par le grand public : vendre un livre chez Grasset vous confère automatiquement la stature d’écrivain, même si vous avez touché au passage une minuscule avance sur droits.

Enfin, la dernière strate est plus pragmatique et concerne les seuils de revenus exigés par l’Agessa, la sécurité sociale des auteurs. Sont considérés comme admissibles, de manière parfaitement bureaucratique et administrative, celles et ceux dont les revenus tirés des droits d’auteur dépassent un certain seuil annuel, ouvrant dès lors droit à des prestations sociales. C’est une manière certes corporatiste de décider de qui est auteur et de qui ne l’est, mais elle a le mérite de l’objectivité arithmétique.

Pour ma part, je pense que le mieux est de ne pas se poser la question trop sérieusement. On est toujours le loser d’un autre, et certains considèrent qu’il faut pouvoir vivre de l’écriture pour se décréter écrivain — critère qui disqualifierait d’office une grande majorité des auteurs vivants, mais aussi des légendes littéraires passées à la postérité (ou non). Dans la mesure où le perfectionnement et l’accessibilité des outils et l’éducation de chacun fait que nous sommes de plus en plus nombreux à écrire et donc, proportionnellement, forcément de moins en moins à être publiés de façon traditionnelle, c’est davantage la notion d’écrivain en tant que métier qu’il faut peut-être remettre en question.

J’aime considérer qu’on peut faire de la littérature son métier pour peu qu’on s’en donne les moyens, mais ni plus ni moins de la même manière que je considère qu’on peut devenir un professionnel du cerf-volant, du macramé ou du canoë-kayak : avec du travail et de la chance. Se décréter écrivain est une belle chose. C’est un mot noble, dont on doit être fier. C’est aussi offrir le flanc aux critères d’admissibilité énoncés plus haut et à la déception. Le fait est que l’industrie du livre telle qu’elle existe aujourd’hui permet difficilement à ses auteurs de vivre de leurs seules production : les ventes sont globalement en baisse, les à-valoir suivent forcément et les places sont de plus en plus convoitées — la culture dramaturgique dans laquelle nous baignons fait que le niveau des manuscrits reçus est en constante augmentation. Les libraires, quant à eux, croulent sous les nouveautés et envoient au retour des livres qui n’auront pas toujours eu une chance de trouver leur public. C’est ainsi. Nous en sommes tous conscients. Aujourd’hui, on a autant de chance de devenir un auteur de best-seller que de réussir à frapper une étoile filante avec une batte de base-ball. Ça n’empêche pas de tenter sa chance, bien sûr. Nous voudrions tous y arriver au moins une fois. Mais il faut connaître la situation — et elle est compliquée, c’est le moins qu’on puisse dire — et ne pas se voiler la face.

Aussi, devenir écrivain ne se décrète pas. Ce n’est pas parce que tout le monde peut écrire que chacun sera lu, et encore moins acheté. Au contraire. Personne ne sera jamais obligé de vous lire, et encore moins de vous aimer. Mieux, il est possible que l’on ne devienne tout simplement plus écrivain tout court aujourd’hui. Certains d’entre nous publieront des livres — ou peut-être un seul — chez des éditeurs qui ont pignon sur rue, d’autres se contenteront de publier des textes non-retravaillés sur Wattpad, et ceux qui gagneront de l’argent avec ne seront pas forcément ceux que l’on croit. Les frontières se brouilleront, les critères fusionneront et nous serons tous “écrivains” : ce sera juste une question de moment.

Bien entendu, la professionnalisation restera une réalité pour quelques chanceux ou acharnés. Un récent article estimait que seuls 5% des auteurs gagnaient leur vie avec leur écriture, chiffre qui semble ridiculement bas… mais qui au final me semble formidable. 5%, c’est un écrivain sur vingt, une autrice sur vingt. On ne parle pas d’un sur cent ou d’un sur mille, mais d’un sur vingt. Au final, considérant la situation, c’est immense. Ce corps de métier mérite considération et protection, sans pour autant oublier qu’il constitue une minorité. Une minorité que nous aspirons tous à rejoindre… mais mieux vaut garder les pieds sur terre, ce sera de plus en plus rare (et donc d’autant plus précieux).

On pourra toujours objecter qu’il apparaît scandaleux que l’industrie du livre prospère sur “l’exploitation” des auteurs et des autrices, et que dans la chaîne éditoriale seuls ces derniers ne gagnent pas leur vie, contrairement aux secrétaires d’édition, aux imprimeurs, aux libraires, aux distributeurs, etc. C’est un fait. On pourrait dire la même chose des fabricants de chaussures de sport ou des chaînes de cafés : dans cette économie, le premier maillon de la chaîne est aussi le moins rétribué pour son travail. C’est davantage une question d’organisation (capitaliste, donc) que de justice sociale. Mieux vaudrait nous poser la question de l’organisation dudit système que de pointer du doigt d’éventuelles responsabilités : nous sommes tous responsables de cette situation, par nos acceptations, par nos exigences, par nos choix d’existence. Des alternatives existent, qu’elles se situent à un niveau personnel (revoir ses exigences à la baisse) ou à un niveau plus global (revenu de base, licence créative, crowdfunding, mécénat, etc). 

À nous d’inventer le futur de ce que nous appelions jusqu’ici le métier d’écrivain. Celui-ci continuera d’être exercé à un niveau professionnel par quelques-uns — et ce de plus en plus difficilement. Au-delà de ce cercle, les plus motivés devront faire preuve d’astuce, de persévérance et se montrer futés. Autant dire que dans une situation si mouvante, se décréter ou non “écrivain” relève du détail. Le terme pourrait même, dans un futur si proche qu’il est peut-être déjà là, ne plus englober la somme de nos activités présentes et à venir. De cela, il faudra que la littérature sorte gagnante à tout prix.

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6 pensées sur “Faut-il encore “devenir écrivain” ?”

  1. Ce qui plait chez Neil, c’est son énergie que l’on devine comme une aura de particules ionisées formant un plasma bleu autour de sa silhouette. Et que l’on voit scintiller comme des empreintes digitales aux extrémités de ses mails, textes et sa page 42 ronronne comme une petite centrale à…idées.
    - Hallo Jimmy c’a te dit un petit tour au sommet de l’Everest ?
    - Quand ?
    - Demain à 8h pétante au K1 et sois pas en retard, je dois descendre le Colorado en radeau dans l’après midi et je veux pas être à la bourre Compris ?
    - Heu Bon ! Ok ! Mais c’est l’hiver là bas non ?
    - T’inquiètes !
    6:30 Camp de base K1
    - Bon les gars vont arriver en retard à cause de la météo heureusement j’avais prévu çà ! Tiens si je me faisais l’Annapurna, par la face Nord çà a l’air clair là bas.
    7:45 Sommet de l’Annapurna II
    - Bof « le toit du monde » c’est un peu surfait non ? Quelques photos et deux ou trois tweets et je descend en parapente dans la vallée.
    8:02 Camp de base K1
    - Tu es à la bourre Jimmy !
    -Kooaaa ? Il est 8:02 Et je me les caille là?
    - Non 03 ! Et tu es arrivé en tong ! T’as pas mieux ?
    - Béééé c’est que ton appel était presssant
    - Ronchon comme d’hab ! Bon on annule l’Annap Je t’emmène sur les pentes du Niragongo, mieux adapté à ta dégaine et ton équipement « restreint ». Là bas au cœur du Congo en forêt tropicale, un volcan en éruption haut comme l’Olympe sur Mars comme on en fait plus depuis le mésozoïque ! Tu pourras raconter çà dans tes chroniques. Bon on enfourche mon Brad Jet de la 36éme semaine, il est plus fiable.
    -Koa ? Celui avec lequel tu t’es crashé sur l’Unter den Linden ?
    - D’abord je ne me suis pas crashé môssieur ! J’ai atterri positivement, avec une composante verticale légèrement élevée, c’est tout ! Le robot en apprentissage a confondu Tempelhof avec une autre surface voilà
    - Ah bon ! mais j’ai vu les photos et lu autre cho…
    - Hoo ! Tu viens avec moi sur le Nira ou nooon ? Mon nouveau Brad de la 49éme semaine tourne comme un charme Tu commences à m’agacer Tu veux rentrer en tong ou quoi ??
    - Bon Ok ! Promis pas de détour dans le passé ni dans le futur hein !
    - Heu, Ouais! Bof ! Dommage, je voulais te faire la surprise et bouffer un steak de bison avec un pote à moi . Mais si tu insistes on y va direct.
    - Je préfères ! La semaine dernière tu es rentré un peu « décalé », les jumeaux avaient soudain 28 ans et toi avec des poils tout blancs et le front dégagé comme çà. Tu m’as foutu une de ces trouille ! Wells est un scientifique un peu imprécis, mauvaise fréquentation ! Essayes Asimov pour changer !
    - Pour le jumeaux çà c’est arrangé On a tout recalé dans le temps. Tu veux aller voir Isaac ? Çà peut se faire
    - Non direct au Nira.. je sais pas quoi !
    - Niragongo ce sera alors !!!!!!

    * * *

    Tout cela pour dire la nom d’écrivain comme celui de philosophe se mérite, l’un parce que l’on écris et l’autre parce que l’on philosophe.
    Pas besoin d’Agessa pour nous le dire. Il y a des gens qui publient mais ne sont pas des écrivains. Et d’autre qui ne publient pas et pourtant le sont.
    Individuellement je recommande de se fixer des bornes et repères personnels en toute honnêteté personnelle dans l’espace et le temps.
    Exemple : Je ne me considérerais au fond de moi écrivain, que lorsque j’aurais écris au moins trois écris chacun étant une entité cohérente racontant une histoire ou un récit terminés par le mot fin, destinée à un lecteur autre que moi même. Ou d’une oeuvre ayant passé la barrière des 100 000 mots. Et qu’à la suite de cela j’aie encore envie d’écrire quelque chose.
    Pourquoi 100 000 mots ? Je considère cette longueur comme la distance marathonienne de l’écrivain. Si on écris 100 000 mots d’affilée et honnêtement, c’est qu’on doit avoir quelque chose à dire Sinon à 40 000 on a plus de jus si on n’a rien à offrir.
    Quand on s’impose des barrières physiques et psychologiques à franchir, et qu’on les atteint sans tricher ou se mentir, alors on a le droit de porter au moins intérieurement ce titre En attendant la sanction introductive de l’édition.

    Mik.

  2. Bonjour
    J’ai bien aimé votre article. Personnellement je ne me considère pas comme un écrivain (je déteste le mot écrivaine), mais comme auteur de romans, donc peut-être romancière.
    J’ai écrit 11 romans dont 7 dépassent largement le million de SEC. J’imagine faire partie des « plus de 100 000 mots » de Mik…
    Neuf sont publiés en livres imprimés par le biais d’une auto entreprise, soit une forme d’auto édition ; je préfère le terme d‘« auteur indépendant ». Je précise que je n’envisage pas de publier un texte qui n’aurait pas été retravaillé et relu des dizaines de fois, et qui n’aurait pas circulé dans le petit comité de correcteurs que j’ai constitué parmi mes proches. Deux titres dépassent chacun les 2000 ventes en 5 ans et 2 ans. Je n’en vis pas, naturellement…
    Si votre évaluation de 5% concerne la masse des auteurs, je vous trouve très optimiste ! Mes références personnelles limitent ce nombre à moins de cent écrivains publiés en France par des maisons d’édition officielles ! Alors, au vu du nombres de ventes de certains auteurs médiatisés, je ne suis pas mécontente de ma modeste performance.
    Je n’ai pas vraiment cherché un éditeur traditionnel car les statistiques me semblent particulièrement défavorables et je ne connais personne dans ce milieu. Ma satisfaction, outre le plaisir d’écrire, ce sont les témoignages chaleureux de mes lecteurs, (des lectrices surtout), et leur fidélité.
    Je laisse donc bien volontiers le titre d’écrivain à d’autres, je me sens plutôt dispensatrice de rêve et d’évasion à travers mes romans, tout en déplorant bien sûr de ne pouvoir bénéficier d’une plus large diffusion.
    Amicalement
    Simone

  3. Je suis d’accord avec Mik pour dire que le critère de longueur (100 000 mots ou 3 écrits conséquents) est un bon critère, parce qu’inévitablement à ce niveau de production on en vient à se poser les questions cruciales que se posent tous les écrivains.

    Certes, là j’infléchis déjà sa proposition, parce que pour moi être écrivain (ce que je ne suis pas), entendu comme titre et non comme profession, correspond à écrire en se posant des questions de styles ou à faire des choix propres à l’écriture, ne pas écrire juste des mots les uns à la suite des autres.

    Là où cette question m’intéresse particulièrement, c’est qu’elle touche le domaine qui m’est propre, où se pose à peu près la même question : celui de l’art (et des artistes). Et c’est amusant de se rendre compte que la question se pose sous la même forme: critère de publication (expositions), critère économique (vivre de son art) ou critère de longueur (faire une oeuvre « conséquente » ou un certain nombre d’oeuvres)?
    Le seul réel critère étant celui de la qualité, mais qui reste un critère insaisissable parce qu’il se confond avec le critère du goût (difficile parfois de trouver de trouver de qualité un travail aux antipodes du nôtre dans son style).

    Je ne pense pas que le titre d’écrivain soit un détail ou une question inutile, à moins de substituer ce terme par un autre, parce qu’à mon avis il est toujours nécessaire de séparer (pour reprendre Mik) ceux « qui publient mais ne sont pas des écrivains » de ceux « qui ne publient pas et pourtant le sont ».

    Enfin, c’est peut-être un des enjeux du débat : quel intérêt y a-t-il à séparer ces deux groupes? (je pense qu’en art cette question reste toute pertinente, parce qu’il y a des « escrocs » en art ; y en a-t-il dans l’écriture? si oui, quel mal font-ils?)

  4. Très bon article qui fait fi des poncifs sur la question. Une analyse précise, méthodique et pertinente : nous aimons. Ajoutons donc notre pierre à l’édifice, en qualité d’éditeur, trop souvent taiseux sur des questions tournant autour du droit d’auteur, des écrivains, des manuscrits, etc…

    Pour nous (Les éditions secrètes), un « écrivain » ne rentre dans aucune des définitions proposées. L’écrivain est déjà écrivain avant que nous le contactions (démarchage spontané, nous faisons aussi ça), retenions son manuscrit (démarche évidemment la plus courante) ou que nous le publions, peu importe son curriculuum vitae ou ses précédentes (éventuelles) publications, autopublié(e)s ou non.

    D’abord, le sésame de la publication de l’éditeur n’est pas un critère à retenir, même s’il a l’avantage d’être comme celui de l’AGESSA, à savoir objectif. N’avez-vous jamais lu de livres que vous n’arrivez pas à terminer ? En vous demandant si l’auteur sait écrire… ou que son éditeur sait lire (a-t-il seulement lu le texte ? ) ? Certains éditeurs ne sont que des imprimeurs améliorés dans la mesure où ils ont un circuit de promotion commerciale et de distribution commerciale. Il n’y a aucun travail réalisé sur le texte avec l’auteur pour améliorer son manuscrit. Résultat : on a un texte brut d’écriture dont certains passages sont lourds, incohérents, mal écrits, avec une non-homogénéité du vocabulaire en fonction des personnages, etc… quand ce n’est pas tout simplement la totalité de l’ouvrage qui est à revoir. Bref, le critère de la maison d’édition n’est pas un critère objectif qui peut être retenu, sauf à déterminer ce qu’est une « bonne » maison d’édition. Le problème est qu’on exclut - de facto - de la définition d’une « bonne » maison d’édition toute petite maison d’édition ou dont l’ancienneté ne permet pas de justifier de la qualité de son travail. En effet, seules les maisons d’édition historiques (Gallimard, Fayard, Grasset, etc…) ou ayant acquis un poids économique important (Bragelonne) peuvent objectivement être les points de repère d’une telle définition. Pour les autres (dont nous faisons partie), il faut attendre le retour des auteurs (ce qui historiquement, à notre connaissance, n’est arrivé qu’avec les Editions de minuit où l’éditeur a été source d’écrits de la part des auteurs).

    Nous concernant, nous ne publions que des « écrivains », qu’ils soient mûrs ou en devenir. Les manuscrits que nous recevons (entre 1 et 3 par jour) sont tous lus au moins deux fois par deux personnes différentes. Nous recherchons surtout un style littéraire. Une histoire peut toujours être améliorée. Un style ne s’améliore que très difficilement. Il faut d’ailleurs que le style soit originale. A peu près tout le monde sait aligner des phrases écrites en bon français en vue d’un résultat cohérent. Ce n’est évidemment pas suffisant pour être publié (à notre avis). Tous nous avons rédigé des dissertations au collège et au lycée, personne n’a jamais pensé à se proclamer écrivain pour autant.

    La lettre d’accompagnement du manuscrit a tout autant d’importance. Le résumé fait par l’auteur de son propre ouvrage montre s’il a une réelle capacité à synthétiser ses idées. De même, sa capacité à exposer les intrigues principales et secondaire, avec les thèmes littéraires sous-jacents (comme s’il s’agissait d’une étude de littérature) démontre qu’il a une culture littéraire importante - ou tout au moins de réelles compétences d’analyse littéraire. Etre écrivain, pour nous, c’est une personne qui écrit, mais qui est aussi être capable de lire un livre qui ne lui plaît pas et de savoir en faire une analyse objective. Pourquoi ? Tout simplement parce que cela dénote une connaissance du mécanisme interne de l’écriture. Un écrivain inscrit son travail dans un temps infini. Il a le temps de le penser, de le corriger, de le retravailler. Souvent nous disons aux auteurs avec lesquels nous souhaitons travailler, lorsqu’ils corrigent leur texte, « si quelqu’un d’autres que vous peut écrire cette phrase, alors probablement que vous devriez la réécrire. » Ce travail constant allant du macrocosme (projet littéraire, structure de l’ouvrage, développement des thèmes) au microcosme (rédaction à proprement parler de chacune des phrases, des paragraphes, le choix des mots…) doit être réalisé avec minutie. C’est pourquoi « écrivain » n’est pas nécessairement - à notre avis encore une fois - un métier « rentable ». Le travail de formation littéraire de l’écrivain est très long (probablement une quinzaine d’années). Il nécessite beaucoup de compétences diverses (capacité d’analyse littéraire, de culture générale, de capacité à se documenter, de psychologie, un don de l’observation de lui-même et d’autrui…). Il n’y a pas d’école, ni de formation qui permettent de dire : « vous êtes diplômé, vous avez les compétences requises pour être ‘écrivain’ « . Wattpad n’est rien d’autre qu’un supermarché de l’ego où chacun s’improvise d’un titre d’écrivain sans jamais n’avoir réfléchi à ce que ça suppose de connaissance au préalable. Le temps nécessaire à la maturation de l’écriture ne s’inscrit pas dans une durée « normale ». On ne se met pas à sa table de travail 8 heures par jour pour écrire. Ca ne fonctionne pas comme ça. Il y a les blocages. Il y a les doutes. Il y a les compléments d’information nécessaires. Il y a les personnages qui « résistent » à l’auteur et qui vont naturellement dans une autre direction que celle qui était programmée - et qui oblige à repenser le scénario, les idées à développer, la manière d’aborder un thème. On ne peut pas commander l’écriture d’un livre comme on commande l’écriture d’un logiciel.

    Les expériences de NanoWrimo sont un non-sens littéraire et donnent à penser qu’aligner des mots suffit à transformer une personne en écrivain (rappelons l’horrible maxime de ce projet : « la quantité, pas la qualité »). Le temps passé à écrire serait mieux employé à lire des auteurs ayant un style littéraire différent des lectures habituelles (Balzac, Flaubert, Zola, Hugo, Sand, Bosco, Céline, Beckett, Duras, Yourcenar, Kundera, Simenon, Butor, Perec, Echenoz, Toussaint, Viel, Pennac…). Il est vrai que la contrainte d’écrire peut aider à surmonter des blocages. Mais pour quelqu’un qui a l’habitude d’écrire, se jeter à corps perdu dans ce type d’exercice collectif n’a aucun sens.

    Là encore, le critère du nombre de mots n’est pas un bon critère. Un ouvrage peut être extrêmement abouti sans être très long :

    - « Anna, soror… » de Yourcenar;
    - « Insoupçonnable » de Tanguy Viel;
    - « L’appareil photo » de Jean-Philippe Toussaint;
    - « L’enfant et la rivière » de Henri Bosco;
    - « Le chef d’oeuvre absolu » de Balzac;
    - « Le Horla » de Maupassant;

    Est-ce que vous seriez étonné d’apprendre que nous recevons des manuscrits concernant des « sagas » pour lesquels l’ « apprenti-écrivain » a écrit le premier tome (qui est déjà à retravailler la plupart du temps), prévoit six tomes à venir (sic!), alors que ce premier tome est - de son aveu - le premier écrit qu’il termine ? La crédibilité de l’auteur qui nous écrit est également un critère de « sélection. » Dans la lettre d’accompagnement, nous jugeons aussi de la personnalité de l’auteur. Un écrivain écrit avec tout ce qu’il a de bon et de mauvais en lui. Il y a une personnalité derrière tout écrit. Sa capacité d’amélioration de son écriture passe par sa capacité à se remettre en question à tout niveau. Nous conseillons donc des lectures à nos auteurs, le cas échéant, pour leur permettre de se libérer du joug qu’il s’impose eux-même en matière de ce qui peut être (ou non) écrit. Le premier obstacle à l’écriture, c’est l’auteur qui se l’impose par ses idées préconçues sur la littérature. L’éditeur doit savoir mettre en confiance l’auteur pour qu’il surpasse ses blocages lorsqu’il les rencontre.

    La relation de travail qui s’impose naturellement entre l’éditeur et l’auteur est une relation basée sur la confiance et l’estime réciproque. Sur chaque ouvrage que nous publions, il y a plusieurs dizaine d’heures de travail avec l’auteur, même lorsque le manuscrit est livré « parfait » (pas de fautes d’orthographe ou de grammaire, un style littéraire déjà abouti, une intrigue qui n’a besoin d’aucun remaniement). La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente au choix d’un manuscrit. Nous avons préféré ne pas éditer un « très bon » manuscrit, simplement parce que l’auteur était trop « important ». Cela n’augurait rien de bon si les ventes n’étaient pas à la hauteur de ses espérances, si nous devions lui suggérer de retravailler certains passages qui ralentissaient, sans justification littéraire, le rythme de la lecture ou, pire, qui faisaient faire aux lecteurs une « sortie de route » (c’est le nom que nous donnons à une phrase ou à un mot qui plonge dans la perplexité un lecteur parce qu’il a du mal à comprendre ce à quoi l’auteur fait référence).

    Pour nous, un écrivain, c’est une personne :

    - qui écrit avec un style littéraire « travaillé »;
    - qui a une réelle culture générale;
    - qui est douée pour la remise en question (ferment de l’écriture);
    - qui est à la recherche d’une certaine perfection littéraire;
    - qui est apte à être sensible au remaniement de son texte;
    - qui aurait honte de montrer son manuscrit à ses auteurs préférés.

    Au-delà de tout cela se dégage naturellement, pour l’écrivain, une nécessité intérieure à exprimer son être par écrit. Si on écrit de la même manière que l’on pourrait aller pêcher à la ligne, de toute évidence, on n’est pas écrivain. On est raconteur d’histoire. Si vous ne l’avez pas encore fait, lisez « les lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke. Etudiez « L’urgence et la patience » de Jean-Philippe Toussaint. Ca nous semble être une bonne approche complémentaire du sujet de votre billet.

    Au final, dans la sélection des manuscrits, nous ne cherchons pas un « bon » produit à vendre (même si ce critère n’est pas indifférent évidemment), mais nous cherchons surtout des personnes avec qui nous allons pouvoir travailler à long terme. Cela suppose de savoir déceler dans l’écriture d’un auteur la petite étincelle, promesse d’un style qui va s’épanouir au fil du temps. Nous chercons des « écrivains ».

    Merci d’avoir posé une problématique sur laquelle nous nous demandions si nous allions pas en faire un article sur notre site internet 🙂

    Les éditions secrètes

  5. Très bel article qui soulève une question importante je trouve. Derrière toutes ces dénominations se trouve la question de la confiance de l’auteur ou de l’autrice dans ses capacités, actuelles ou à venir. Cela pose aussi la question du moment à partir duquel ces compétences donnent accès au « titre ».

    J’ai tendance à penser qu’on peut se considérer auteur/trice ou écrivain.e à partir du moment où on y croit au plus profond de soi. Mais cette dénomination devrait être une motivation, une manière de se rattacher à un rêve dans les (nombreux) moments difficiles de l’écriture, de la constitution de la culture littéraire, de la compréhension du monde de l’édition… On peut être un auteur/trice de niveau 1 qui prend de l’expérience au fil de son travail, et de ses publications éventuelles.

    Si on devait donner une caractéristique à l’écrvain.e pour moi, ce serait la ténacité. La personne qui continue à écrire, comprendre, s’améliorer malgré le manque de temps, les remises en question, le travail à abattre, les refus etc.

    En tout cas merci encore d’avoir soulevé le sujet, les commentaires sont également très enrichissants (et merci aux éditions secrètes d’avoir pris le temps d’exprimer le point de vue de l’éditeur de manière aussi détaillée. Je pense que la confiance et la promesse de bonnes relations est aussi un élément important du point de vue de l’auteur et je trouve que votre commentaire donne une image très positive de votre maison d’édition et de sa philosophie!)

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