Faut-il avoir un plan ?

 

Dans la vie comme en écriture, il existe deux écoles. Vous remarquerez qu’il existe deux écoles au sujet d’à peu près tout et n’importe quoi d’ailleurs, et le sujet qui nous occupe n’échappe pas à la règle. Bref. Comme je disais avant d’être, comme plaisantait Desproges, grossièrement interrompu par moi-même, il existe deux écoles au sujet de l’emploi du plan dans une narration.

Faut-il bâtir un schéma narratif avant de commencer à écrire ou partir d’une situation initiale et improviser en cours de route ?

À ce sujet, Ray Bradbury est très clair : il est hors de question d’écrire un plan. Les plans ne sont là que pour brider la créativité et empêcher les personnages de s’exprimer comme ils l’entendent. De plus, ils fatiguent l’écrivain : après avoir passé des semaines, voire des mois, à remuer la même histoire dans tous les sens, après l’avoir ressassée jusqu’à finir par la connaître littéralement par coeur, le fait de se mettre au bureau et de commencer à écrire n’est plus forcément une joie. Cela devient répétition, ennui, quelquefois même cela décourage purement et simplement de poursuivre. Le maître américain avait une vision très claire de la manière dont les personnages se devaient de ne surtout pas obéir à leur auteur. C’est l’auteur qui se met au service des personnages et recueille leur confession.

4073794760_8a0452cc8b_o

Pourtant, de nombreux auteurs ont recours au plan pour définir une structure dramaturgique solide sur laquelle ils s’appuieront pour écrire : les spécialistes du polar et de la fantasy ont quelquefois besoin d’une sorte de récapitulatif qui leur permet de savoir à tout moment où ils en sont, et surtout de contrôler le suspense et leurs « effets de manches ».

Pour ma part, j’ai décidé pour le Projet Bradbury de faire confiance à celui qui a donné son nom à l’initiative. Les textes que j’ai écrits jusque là n’ont pour base qu’une situation initiale, le nom du personnage principal, un but clair et éventuellement, une chute lorsque la nouvelle est vouée à rebondir dans la phase finale.

Pour ce qui est du reste, je fais confiance aux personnages pour me raconter leur histoire. J’ai déjà vécu la souffrance d’un livre si réfléchi qu’il était devenu une véritable souffrance à écrire. Et écrire ne doit pas être une souffrance. Pour mon dernier roman, j’ai pourtant eu recours à un plan : je notais les scènes principales sur des cartes volantes que je pouvais à loisir intervertir. Mais peut-être aurais-je eu davantage de plaisir et de surprise à l’écrire sans plan.

Lorsqu’on n’a pas de plan, il s’agit en réalité de faire le vide en soi. C’est en cela que l’écriture peut, sous certains aspects, de rapprocher du Zen : en cessant de penser à « comment écrire l’histoire », on focalise davantage sur la psychologie des personnages et on laisse son propre inconscient faire le travail. D’ailleurs, lorsque je demande aux personnages de me raconter leur histoire, il s’opère en moi un changement de regard : alors que je visualisais la scène d’un point de vue extérieur, je commence à voir les lieux à travers les yeux de personnage. Soudain, l’univers créé devient plus réel. Il cesse d’être une histoire pour devenir une réalité.

Bien entendu, la structure en trois actes a fait ses preuves : introduction, élément déclencheur, acceptation, quête et victoire sont la source commune d’un nombre incalculable d’histoires. Les plus grands succès — notamment anglo-saxons — se basent sur cette règle simple qui permet de très simplement construire une narration efficace, proche du cinéma. Et ce n’est pas pour rien que beaucoup de ces bestsellers sont par la suite adaptés pour le grand écran ou les séries télévisées. Leur écriture stimule notre visualisation. Quelquefois même, le style est si sec qu’il laisse peu de place à l’imagination. L’auteur contrôle la caméra, le point de vue. Il utilise le zoom pour contraindre le regard de son lecteur et l’obliger à regarder là où il veut qu’il regarde.

filmpara-7765081

Pour ma part, j’ai longtemps été rassuré par le pouvoir quasi-mathématique de la structure en trois actes. J’en reviens petit à petit. Je trouve en effet plus intéressant de penser la littérature non pas comme une pré-adaptation tournée sur l’aspect visuel, mais comme un mode d’expression à part entière qui ne fait pas obligatoirement appel aux images. Les sentiments sont bien plus intéressants à manier. La joie ultime : qu’une image simple suscite le sentiment. En cela, Ray Bradbury était un véritable génie, qui réussissait le tour de force de vous faire monter les larmes aux yeux de la description d’une maison abandonnée.

Il existe bien entendu une certaine similitude entre l’écriture et la vie, puisque les romans n’en sont qu’une imitation. Dans la vie comme en roman, on peut avoir un plan. L’expérience prouve que dans les deux cas, faire un plan, c’est risquer de voir ses prévisions totalement chamboulées. Les personnages n’en font souvent qu’à leur tête et comme dans la vie, nous n’avons de contrôle que sur nous-mêmes.

Pour mes nouvelles comme pour le Projet Bradbury, j’ai décidé de ne pas faire de plan. Je n’ai que des données initiales sur lesquelles je brode une narration.

  • Le personnage principal : moi.
  • La situation de départ : un écrivain décide de rédiger et de publier 52 nouvelles en 52 semaines pour suivre les conseils de son maître à écrire, Ray Bradbury.
  • Les obstacles qu’il rencontrera : la fatigue, l’indifférence, les critiques négatives, le manque d’argent et bien d’autres.
  • Son but : partager ses histoires avec le plus grand nombre pour le plaisir de chacun.
  • La chute : …?

Je pars avec une situation initiale, mais je n’ai pas de fin. Sauf qu’il y a de bonnes chances pour que ce ne soit pas l’auteur qui trouve le dénouement de son histoire, mais les lecteurs.

En réalité, je vais vous confier un petit secret : le Projet Bradbury est en lui-même la 53ème nouvelle.

Crédits photo : Julio Garciah