Faut-il avoir honte d’écrire des romans de vampires, du space opera ou de la romance érotique?

Si vous me demandez mon avis, oui, très certainement. Si vous écrivez — ou ambitionnez d’écrire — l’histoire poignante d’une adolescente prise dans un triangle amoureux entre un extraterrestre et le monstre du Loch Ness, laissez-moi vous dire que vous êtes un grand malade. Si votre prochain roman décrit le voyage mystique d’un vampire dans une capsule spatiale lancée à pleine vitesse vers Alpha du Centaure, vous avez perdu la tête, mon/ma pauvre. Si le contact des touches du clavier sur la pulpe de vos doigts vous fait penser à l’adjectif “soyeux” et que vous profitez du sommeil de vos enfants pour retranscrire vos fantasmes sexuels dans une parodie de narration, la gorge serrée et la poitrine serrée, vous n’êtes pas un auteur : juste un pervers ou une obsédée. Laissez-moi vous dire que vous n’avez rien compris à la vraie littérature, celle qui exige du Temps d’Attention (TA), celle qui est Incompatible Avec Le Web (IALW), celle qui Ne s’Ouvre jamais Bêtement, mais Entièrement, à ses Lecteurs (NOBEL).

Le monde est rempli de gens qui savent mieux que vous ce que vous devriez écrire. Vous les rencontrerez le plus souvent dans ses soirées entre amis, quelquefois lors de réunions de famille, le plus souvent dehors, au parc, dans le train, dans des librairies, des bibliothèques ou des foires internationales du livre (l’équivalent du salon de l’agriculture, mais où les bovins ne sont pas ceux qu’on pense). La vérité est simple : vous n’avez rien compris à la littérature. Pour vous le faire comprendre, pas besoin de mots : un regard, un haussement d’épaule, un rictus suffira. Sitôt que vous aurez pitché votre travail (peut-on vraiment employer ce mot ?) à votre interlocuteur, celui-ci trouvera un moyen de vous transmettre le message et glissera peut-être une allusion à la Vraie Littérature (VL, fonctionne aussi avec Vrais Livres), celle d’avant les internettes, et sinon, tu as lu La Bicyclette bleue, Bonjour Tristesse et le dernier Le Clezio ? (notez, je n’ai rien contre ces ouvrages, j’en ai même lu deux sur trois, ils ont simplement le mérite d’être du bon côté de la barrière — BCB)

Man with book sitting in chair

Comme dirait Will Self, vous devriez pourtant prendre conscience qu’en laissant libre cours à vos penchants créatifs pulsionnels, vous faites du mal à la Vraie Littérature : vous l’abîmez, pire, vous menacez son existence. La Vraie Littérature n’est pas une mince affaire, il faut du sérieux et de la persévérance pour s’y atteler, des qualités dont les jeunes d’aujourd’hui, abreuvés de séries télévisées, de films popcorn et de romans soft-porn, sont bien incapables de faire preuve. Mais ne les blâmons pas : tout ça, c’est la faute du système éducatif dépassé et des nouvelles technologies dévoratrices. Dans ce navire en perdition, égaré en pleine tempête et aux voiles battantes, nous devrions pourtant tous être sur le pont à écoper, et vous le premier. Au lieu de cela, vous faites preuve d’un égoïsme manifeste en ne faisant rien pour combattre la médiocrité ambiante. Pire, avec vos petits écrits, vos histoires à dormir debout, vos bluettes humides, vous ne faites que la nourrir. Vous devriez avoir honte. Vraiment.

Quoi, vous n’avez pas honte ? Faites un effort, bon sang.

Les journaux sont pourtant remplis de pamphlets signés par de grands écrivains, tous prompts à dénoncer l’internetisation de la culture, le roman fast-food et la pornocratie. N’avez-vous donc aucune éducation, aucune pitié pour les anciens, aucun respect pour vos pairs ? Vous n’êtes que des créatures pulsionnelles, des décérébrés illettrés, des cerveaux-mangés, elles l’ont diagnostiqué, ces grandes voix qui s’élèvent, à raison, car troués de la tête que vous êtes, il faut bien que quelqu’un vous désigne le droit chemin, non ? Le XXIe siècle a tout faux. Le XXe siècle, et encore, sa première partie seulement, voilà quelque chose qui avait de la gueule, un temps où les auteurs protégeaient leurs souliers de la boue du commun en se hissant sur un piédestal gentiment mis à leur disposition par la plèbe, où les salons littéraires étaient fermés à clef derrière de lourdes portes en bronze, où les prix littéraires étaient réservés à l’intelligentsia du papier (pardon, au temps pour moi, c’est encore le cas).

Plus sérieusement.

J’écris des romans avec des monstres. J’y mets aussi des yétis, des dieux oubliés, des royaumes post mortem, des mangeurs de souvenirs, des nazis transformés en zombies, des écrivains versés dans l’occultisme et la maladresse, des golems vengeurs et des vampires de l’espace. Jusqu’à présent, ça me convient assez et j’ai l’impression que mes décérébrés de lecteurs le vivent plutôt bien. Il n’y a pas si longtemps encore, j’ambitionnais — comme beaucoup (trop ?) — de toucher du doigt le firmament littéraire, de rentrer dans la caste. Mais l’odeur de mépris qui y flotte — et qui s’imprime à longueur de journée dans les pages des hebdomadaires et les colonnes des journaux respectables — finit par me donner la nausée. Les gens sont intelligents. Oui, ça sonne bête, dit comme ça, mais en règle générale, les lecteurs sont plutôt des gens intelligents qui savent ce qu’ils font quand ils ouvrent un roman de science-fiction, de la fiction Young Adult ou une histoire de Mom-Porn. Pourquoi dès lors ne pas les laisser choisir en paix et cesser de les culpabiliser en permanence ?

Je vais vous dire un petit secret : cette littérature inavouable finance, par son succès, la Vraie Littérature, qui par essence n’est vendue qu’aux happy few suffisamment intelligents pour la comprendre… et c’est peut-être ça qui met nos pamphlétaires en colère. Il faut dire, il y a de quoi être vexé : c’est comme si la politique de santé nationale était financée par un cartel de la drogue. Mais la fiction est une drogue plutôt inoffensive, quand on y pense.

Faut-il avoir honte d’écrire de pareilles inepties ? Non, sans doute pas. Faut-il avoir honte d’en lire ? Peut-être, c’est à vous de trancher en fonction du poids des regards que vous êtes capable de supporter.

Mais souvenez-vous qu’à la fin, c’est toujours vous qui décidez de ce qui est bon pour vous. Personne d’autre.

9 réflexions sur « Faut-il avoir honte d’écrire des romans de vampires, du space opera ou de la romance érotique? »

  1. Franchement, j’ai du mal à comprendre le billet, pas inintéressant ce pendant.
    En tant que bibliothécaire, je préfère un lecteur d’Harlequin à un non-lecteur…
    Et quant à la « Vraie Littérature », je ne l’ai jamais croisé depuis que je lis…

  2. Neuvième fenêtre : Ils disent qu’un premier roman,
    c’est une autobiographie. J’ai essayé, mais je n’y suis pas
    arrivé. Et ils disent qu’être écrivain, monsieur, ce n’est
    pas cela. Mais je ne suis pas écrivain. Certes, j’écris
    parfois, mais je préfère imaginer que je dessine avec des
    mots. Zut, syndrome de la page blanche. Vite, organiser
    ses idées ! La lucarne me permet d’apercevoir la lune
    déjà levée. Je ne pensais pas qu’il était si tard. Ils disent
    que les descriptions, ça ralentit le rythme. Mais je n’ai
    pas besoin de cela, je suis déjà à l’arrêt. Et comment
    décrirais-je cette chambre sordide, où je vis en
    attendant des jours meilleurs ? Une chaise, une table,
    un lit, une armoire, mais aussi du papier, mes biens.
    Des feuilles de papier, partout. Et surtout l’essentiel, le
    pot avec les crayons, palette multicolore aux contenus
    rabougris, des vieux, des jeunes, avec ou sans gomme,
    des ronds, des hexagonaux, des courts, des longs et
    même, luxe suprême, certains taillés des deux côtés (on
    ne sait jamais, des fois que ça casserait). J’ai subitement
    chaud. J’entrebâille la fenêtre et les bruits de l’extérieur
    résonnent dans ma tête. Toujours ces trains, les mêmes,
    aux mêmes heures, métronomes d’une vie désorganisée
    de fin de civilisation. Et soudain, l’inspiration,
    flétrissure d’un présent sans espoir, conjointement à
    cette lampe que je viens d’allumer. Beaucoup de pages
    doivent encore être écrites et, cette nuit, la lampe ne
    s’éteindra pas. Seul le papier noircira.

    (Ned Leztneik, Au temps conté, Edilivre)

  3. Merci pour cet article plein d’humour, et qui remet les pendules à l’heure avec justesse. Personnellement, j’écris de la romance historique - avec honte au début (suite au mépris ambiant pour ce genre), mais plus maintenant ! Car j’ai la chance d’être soutenue par mes lecteurs, et j’ai compris une chose importante : quel que soit le style que l’on choisit, l’écriture demeure un art créatif, évolutif, témoin de son temps… Un art à part entière.

  4. Il n’y a pas de mauvais sujet disait Flaubert, aucun sujet qui ne puisse être littéraire en soi… même des dinosaures ou des nazis revenants.
    Ceci dit, le mépris va parfois dans le sens inverse : combien de fois me suis-je entendu dire, alors que j’écrivais un livre sur Soljénitsyne, que le sujet n’intéresserait personne et que j’aurais mieux fait d’écrire sur Britney Spears au lieu de perdre mon temps avec le vieux russe ? Si ce que vous faîtes ne rapporte pas d’argent, ou peu, c’est nul…

  5. Tu m’as fait peur : j’ai soudain cru qu’un zombie avait eu raison de ta… raison 😉 Plus sérieusement, cela m’a rappelé ce qu’on raconte de l’éducation janséniste poussée à son paroxysme : ne serait-ce que penser au plaisir est déjà un péché. La honte qu’il faudrait avoir n’est pas tant d’écrire ou de lire de telles œuvres, mais d’y prendre du plaisir. Ça en dit long sur ceux qui voudraient nous rendre ainsi vergogneux, non ?

  6. Les 10 droits imprescriptibles du lecteur : n°1 : le droit de ne pas lire, n°5: le droit de lire n’importe quoi.
    Du moment qu’on prend du plaisir à lire, peu importe comment c’est écrit. Il y a tous des livres qu’on ne supporte pas, dont on dira qu’ils sont écrits avec les pieds. Est-ce que ça fait d’eux pour autant des mauvais livres? s’ils peuvent apporter du plaisir à quelqu’un d’autre c’est tout ce qui compte.

Les commentaires sont fermés.