Fantôme dans la machine: les robots seront-ils un jour capables d’aimer?

 

Cela fait des millénaires que les humains cherchent à se dupliquer : depuis l’antiquité grecque jusqu’aux cours royales de la Renaissance on retrouve cette volonté de reproduire le vivant, de le copier et d’y transférer une partie de soi: automates à vapeur, mécanismes complexes, androïdes semi-synthétiques sont un eldorado de la science moderne.

“Dans la mythologie grecque, le dieu Vulcain forgeait ses serviteurs dans l’or. Archytas de Tartentum, un mathématicien grec, évoquait dès 400 av. J.C. la possibilité de construire un oiseau propulsé à la vapeur. […] Un peu plus tard, au premier siècle, Hero d’Alexandrie créa les « automatons », dont l’un d’entre eux était, selon la légende, doué de parole. […] Même Léonard de Vinci dessina les plans de robots chevaliers capables de s’asseoir, de bouger les bras, la tête et la mâchoire. Les historiens pensent d’ailleurs qu’il s’agit là de la première ébauche réaliste d’un homme-machine.”

Quant à notre époque, celle-ci est déjà pleine de robots : de Terminator à Battlestar Galactica, en passant par Metropolis, Ghost in the Shell, Isaac Asimov (dont les trois lois de la robotique sont appliquées par les ingénieurs), les Furby et notre propre voiture, nous sommes entourés de pseudo-intelligences informatiques.

Mais si les robots deviennent chaque jour plus habiles, plus précis, plus rapides, ils n’en sont pas moins de dénués de tout affect. Cette subjectivité — cette conscience émotive — est selon de nombreux chercheurs en intelligence artificielle la frontière à franchir pour réellement parler de robots intelligents. Mais pourquoi donner des émotions à des robots? À quoi cela pourrait bien servir que votre grille-pain se mette à être heureux?

Michio Kaku est une star mondiale de la vulgarisation scientifique. Professeur en physique théorique au City College de New-York, il est à l’origine d’un nombre impressionnant d’articles, sur des sujets tels que les supercordes, la théorie du Grand Tout (l’unification des théories recherchée par de nombreux chercheurs comme le Graal de la physique moderne) et la physique quantique en général. Mais il est aussi un auteur à succès outre Atlantique. Chacun de ses livres devient immédiatement un best-seller, et à raison: les opus du scientifique sont de véritables remue-méninges qui méritent qu’on s’y attarde si l’on est un tant soit peu attiré par la prospective. La spécialité de Kaku: les sciences de l’impossible. Mondes parallèles, hyper-espace, voyages dans le temps, intelligence extraterrestre, cosmologie … un véritable voyage onirico-scientifique nous attend à chaque page tournée. Et dans Physics of the Impossible, Michio Kaku réserve un chapitre entier aux robots et plus particulièrement à l’intelligence qu’on souhaiterait les voir revêtir. L’intelligence artificielle, nous sommes plus d’un fan de science-fiction à en avoir rêvé. Car si aujourd’hui, des robots sont capables de gagner des jeux télévisés, de contrôler des systèmes de voirie ou de rouler à la surface de Mars, il leur manque toujours ce petit quelque chose qui ferait d’eux nos égaux. Ce petit quelque chose, ce pourrait être… une palette d’émotions.

L’être mécanique qui rêve de devenir humain et de partager ses émotions est un thème récurrent de la littérature et des arts. Insatisfait de n’être qu’un amas de câbles et d’acier glacé, le robot souhaiterait rire, pleurer et ressentir tous les plaisirs émotionnels d’un être humain.

Les robots, dans bien des tâches, nous surpassent déjà. Mais lorsqu’il s’agit d’apprécier la beauté d’une oeuvre d’art, de faire un dessin ou de montrer de la compassion, ils en sont incapables. La faute aux processeurs qui les équipent, et qui malgré leur degré de sophistication ne leur permettent pas de disposer d’une palette de choix suffisants dans leur réactions possibles. Ce que notre cerveau parvient à effectuer en quelques dixièmes de seconde — capacité d’analyse, ressenti, impression — les connexions neurales d’un robot ne peuvent pas (encore) le reproduire : en guise de comparaison, autant demander à un insecte ce qu’il pense de Shakespeare.

Certains estiment que nos émotions représentent le plus haut de gré de notre humanité. Aucune machine ne sera jamais capable de s’enthousiasmer pour un magnifique lever de soleil, ou de rire à une blague, disent-ils. D’autres pensent que les machines ne ressentiront jamais d’émotions, si l’on considère que les émotions représentent l’apogée du développement humain.

Force est de constater que sur bien des sujets n’impliquant pas le calcul (après tout, les robots ne sont « que » de grandes machines à calculer), nos alter ego de métal ne sont pas plus futés qu’un bébé de 3 mois. Mais cela pourrait changer. Kaku explique que certains scientifiques sont  bien loin de considérer les émotions comme l’apanage des humains seuls. En fait, ils estiment même que les émotions ne sont qu’une conséquence de l’évolution, et non l’inverse. En gros, nous avons développé des émotions uniquement parce qu’elles étaient bonnes pour nous, qu’elles nous aidaient « à survivre dans la forêt, et qu’encore aujourd’hui, elles nous aident à naviguer à travers les dangers de la vie. »

 Par exemple, « aimer » quelque chose est très important du point de vue de l’évolution, car la plupart des choses sont dangereuses pour nous. Au milieu de millions d’objets que nous rencontrons chaque jour, seule une poignée nous est bénéfique. « Aimer » quelque chose permet de faire la différence entre ce qui est bon pour nous et ce qui ne l’est pas : ce qui pourrait nous blesser.

Et Kaku d’expliquer que ce ne sont pas nos muscles ou notre intelligence qui nous ont permis d’accéder aux plus hautes sphères de l’évolution, mais bel et bien nos émotions.

La jalousie est un sentiment important: la survie de nos gènes — et donc de notre espèce— en dépend. C’est pour cela que le sexe et l’amour sont aussi chargés émotionnellement. De la même manière, la honte et le remords sont importants car ils nous aident à apprendre la sociabilité, un atout essentiel dans la construction d’une civilisation. Si nous n’apprenions jamais à nous excuser, nous serions finalement expulsé du clan, condamné à l’exil. Nous dépendons des ressources des autres pour survivre.

Les exemples s’enchaînent, et l’on comprend alors tout l’intérêt de doter ces robots d’émotions : au-delà de leur faculté à calculer, la véritable évolution pour eux consisterait à pouvoir ressentir les choses, plutôt que de les observer.

En d’autres termes, quand les robots atteindront un certain stade d’évolution, nous devrons les doter d’émotions. Peut-être les robots seront-ils programmés pour s’attacher à leur propriétaire, s’assurant ainsi de ne pas être jetés au vide-ordures. De telles émotions pourraient faciliter leur intégration dans la société : ils pourraient devenir de précieux compagnons, plutôt que des rivaux.

Cela parait tomber sous le sens, expliqué comme cela. Ainsi le spécialiste en informatique Hans Moravec pense que les robots seront programmés pour ressentir de la peur. Imaginons que celui-ci se décharge, et que sa batterie doive être rechargée: il pourrait alors, en cas d’urgence (ou de panne locale), aller sonner chez le voisin et expliquer à quel point il serait important pour lui de brancher sa prise.

Le robot “exprimerait” des signes d’agitation ou de panique, des signaux qu’un humain pourrait reconnaître.

Les émotions sont également vitales dans le processus de prise de décision. Prenant l’exemple de certains patients atteints de dommages irréparables au cerveau, les empêchant de ressentir la moindre émotion, Michio Kaku évoque Alain Damasio et l’un de ses patients qui, incapable de ressentir quoi que ce soit, mettait un temps infini pour prendre la moindre décision. Quand on y pense, nous utilisons nos émotions à chaque instant de notre vie. Au supermarché, par exemple : face à un trop grand nombre de choix, nous ne pouvons pas nous en tenir à la pure rationalité.

Lorsque nous faisons du shopping, nous effectuons inconsciemment des jugements de valeur sur tout ce que nous voyons: ceci est trop cher, ceci n’est pas d’assez bonne qualité, cet emballage ne me plait pas, celui-là est trop coloré ou ne m’inspire pas confiance, etc.

Face à une infinité de choix trop rationnels, les robots pourraient vite se bloquer, incapables de déterminer quelque action privilégier. Les doter de subjectivité deviendrait alors nécessaire si l’on ne souhaite pas que la moindre décision, le moindre mouvement, la moindre action ne prenne d’interminables heures de calcul avant de déterminer l’acte le plus rationnel à effectuer. Et Kaku de citer Dostoïevsky:

“Si tout ce qui se trouve sur Terre était rationnel, alors plus rien ne se passerait.” En d’autres termes, les robots du futur pourraient avoir véritablement besoin des émotions pour se déterminer des buts et donner un sens à leur “vie”, ou bien il se retrouveraient paralysés devant une infinité de choix possibles.

Donner des émotions aux robots n’est donc pas qu’un caprice de scientifiques ayant été biberonnés aux épisodes de Star Trek: il pourrait aussi s’agir d’un pas essentiel en direction d’un futur où les robots deviendraient des alliés utiles.

Tout cela, bien entendu, avant l’apocalypse robotique où les machines prendraient le pouvoir. Mais ceci est une autre histoire. En attendant, tous ces sujets (et bien d’autres) sont à retrouver dans Physics of the Impossible de l’excellent Michio Kaku, aux éditions Penguin (en anglais).

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Image d’illustration: Deadling (Flickr CC-BY-2.0)