Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ?

Je crois que si j’ai été si longtemps opposé à la création d’un « label » de l’autoédition, c’est parce que son principe reproduisait la verticalité même de la légitimation du travail d’écriture : c’est à dire qu’en créant un tel label, nous réinventions tout simplement le métier d’éditeur. Ce qui n’avait aucun sens, l’écrasante majorité des autoédité·e·s l’étant par choix – parce qu’elle n’a justement aucune envie de se soumettre à ces critères de sélection. Dans ces conditions, un label serait un ruban, une médaille, quelque chose qui se décernerait et placerait, même symboliquement, notre travail au-dessus du lot pour la seule raison qu’il aurait été « validé » par untel ou unetelle. Ce système reproduirait alors les schémas que nous fuyons.

Car les autoédité·e·s tiennent à leur liberté de création, de distribution, ainsi qu’à leur proximité avec leur lectorat. Je crois aussi, à titre personnel, que c’est justement cette liberté qui fait la marque de fabrique de l’autoédition : elle permet l’existence d’objets littéraires parfois étranges, déconcertants, non exempts de ce que l’on pourrait appeler des « défauts », mais qui à mon sens matérialisent clairement la « patte » de l’autrice ou de l’auteur. Sous des dehors parfois patauds, ce sont des livres fragiles, qui touchent celles et ceux qui les lisent sans filtre éditorial, sans lissage, souvent même sans intervention ou regard extérieur. C’est aussi ce qui fait que dans la masse de livres autoédités, il y a – vous me passerez l’expression – à boire et à manger. Ce qui peut parfois faire du tort à l’ensemble de la communauté des autoédité·e·s.

L’autoédition, ce n’est pas nouveau, souffre d’une carence de légitimité. Face aux professionnel·le·s bien sûr, qu’il est parfois difficile de convaincre, mais aussi et surtout vis-à-vis d’elle-même. Nous ne nous prenons pas toujours au sérieux, même si de ce point de vue les choses changent. Il y a aussi cette solitude inhérente à la création, encore plus prégnante quand on s’autoédite : être accepté par une maison d’édition, c’est entrer dans une famille – celle de l’éditeur évidemment, mais aussi celles des écrivain·e·s « légitimes ». L’autoédition a ses groupes, ses associations par affinité, ses gangs. Mais elle n’est pas encore une famille à proprement parler.

C’est pourquoi aujourd’hui il me semble important de poser les bases d’une alliance, et avec elle, celles non pas d’un label, mais d’une charte des autoédité·es. Pourquoi une charte plutôt qu’un label ? Parce que là où le label sélectionne, et nécessairement exclue, la charte propose l’inclusion : il suffit de suivre ses règles pour s’en réclamer. Et si ses règles semblent encore inaccessibles à certain·e·s, alors il faudra les aider, s’assurer qu’ils et elles trouveront les ressources et les renseignement nécessaires pour se mettre à niveau, proposer des formations (blogs, podcasts, videos, etc), une liste de prestataires de confiance à qui déléguer certaines tâches si l’on est pas en mesure de les effectuer seul·e (je pense au graphisme, à la correction, etc), en somme tout faire pour inclure au maximum.

Cette charte serait portée par une association loi 1901, à laquelle tous les signataires de la charte seraient invités à adhérer et à participer. Nous devrons, ensemble, définir précisément chaque ligne de cette charte. Car je considère qu’un tel travail ne doit surtout pas être porté par un groupe restreint de personnes, aussi investies soient-elles, mais par la communauté des autoédité·e·s dans son ensemble : c’est une question de légitimité, justement. En créant une corporation, nous travaillons ensemble à son élévation générale – pas juste au profit d’une poignée d’individus ou de signataires.

Nous devrons déterminer ce qui, au sens de la communauté entière des autoédité·e·s et au regard de l’écriture d’une charte, constitue ce que l’on pourrait appeler un objet-livre satisfaisant aux critères d’exigence de notre lectorat. Il sera bien évidemment question de critères de :

  •  mise en page : lisibilité, typographie, maquette; etc ;
  •  graphisme : illustrations, couvertures, etc ;
  •  langue : orthographe, grammaire, syntaxe, etc ;
  • obligations légales : ISBN, dépôt légal, mentions obligatoires; etc ;
  • et nous aborderons sans doute bien d’autres sujets.

Dans les discussions qui ont amené à la rédaction de cet article, la question de la « qualité de l’histoire » est souvent revenue, et je voudrais expliquer pourquoi, à mon sens, elle n’est pas à retenir – elle serait même contreproductive : nous autoéditons parce que nous écrivons les histoires que nous aimerions lire, mais qui n’existent pas. Nos histoires ne répondent pas toujours aux critères éditoriaux de l’industrie. Elles sont parfois trop longues, parfois trop courtes, certaines respectent des codes dramaturgiques vieux de deux mille ans, d’autres innovent et inventent leurs propres formes de narration, etc. Une charte de l’autoédition n’a pas à se poser en juge de ce qu’est un bon ou un mauvais livre : au final, ce seront toujours les lecteurs et les lectrices qui en décideront.

Rien n’empêche, dans un second temps de cette association, la création d’une sorte de mise en avant des « Talents », avec des lectures collégiales propulsant certains textes qui répondraient aussi à des critères de qualités littéraires. Mais ce genre de sélection est beaucoup plus ardue et ne pourrait naître que dans un temps beaucoup (beauuuuucoup) plus long. D’abord l’essentiel. Ensuite peut-être, une fois tout cela stabilisé, les médailles (en chocolat).

Cette charte nous permettrait de faire communauté, au premier sens du terme, et de poser les bases d’une alliance qui ne compromettrait aucune de nos libertés et cimenterait notre travail en lui donnant des références et des objectifs. En nous conformant à ces pratiques vertueuses validées par la communauté, nous serions à même de proposer une véritable alternative, de crédibiliser nos démarches et d’engager un pas en direction d’une légitimité pas si inaccessible que cela.

Alors, si nous nous mettions au travail ? Si un tel défi vous intéresse, alors vous pouvez vous inscrire ici pour participer aux discussions.

❤️

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Photo d’illustration par Nathan Anderson via Unsplash
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17 réflexions sur « Et si nous rédigions ensemble une charte de l’autoédition ? »

  1. Ça m’intéresse aussi, mais concrètement, on fait quoi?

    À mon avis, il faudrait déjà définir des principes généraux (ce qu’est l’auto-édition, ce qu’elle n’ait pas, ce qu’est un auteur) et, ensuite, des critères qui pourrait s’accompagner de tutoriels ou de liens pour aider à atteindre les critères en question.

    La vraie question, c’est comment prendre les décisions, qui est légitime pour ce faire, etc.

  2. Stéphane : On s’est déjà cassé les dents sur cet écueil de la définition et je crois qu’il vaut mieux le laisser de côté pour l’instant, car les critères sont flous et pas toujours objectifs. Si on commence à s’écharper sur la définition d’un auteur, on n’est pas sortis des ronces ^^ d’autant que l’important, c’est le livre.
    Pour ma part, je définis l’auteur indépendant d’une manière légale, et non artistique, c’est à mon avis le moins casse-gueule et le plus objectif : c’est celui ou celle qui n’a signé aucune cession de ses droits patrimoniaux par contrat, et qui donc les conserve entièrement et en a pleinement l’usage.

  3. Je trouve l’idée excellente et même si le chemin semble long et difficile il me semble intéressant de s’y engager.

    Je suis d’accord sur le principe de se focaliser sur la qualité du livre proposé en tant qu’objet. Et de proposer des pistes pour qu’ils répondent aux attentes des lecteurs que nous sommes tous avant même d’être des auteurs.

    Par quoi on commence ? Créer une association avant d’avoir écrit un premier jet de charte serait peut-être mettre la charrue avant les boeufs…

  4. J’aime beaucoup l’idée d’inclusion (charte) plutôt qu’exclusion (label)… Reste à voir sur quelles normes on réussira à s’entendre et avec quelle logistique on les vérifiera, mais ça vaut le coup de le tenter!

  5. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Neil a la foi. Mais les gens (comme dit l’Mélenchon), z’êtes déjà ben d’trop pour la rédaction, débats interminables en perspective. Alors dès fois qu’y aurait une p’tite mouture de charte déjà prête, faudrait juste la sortir de derrière les fagots, et la démocratie se chargera des amendements, deux jours max sinon c’est foutu, la première marche sera une nouvelle fois trop haute. Comme je sais que ce sera du bon travail, j’adhérerai probablement. Après, si je vois un moyen de participer concrètement, je le ferai. Mais pour les discussions je passe mon tour. Moins vous serez (genre un triumvirat de salut public), plus vous aurez de chances d’éviter la guerre picrocholine et de pouvoir, la tâche accomplie, ne retenir du tyran rabelaisien que ce mot (pas de lui, mais qu’importe): « Qui m’aime me suive! »
    A la revoyure et bon courage.

  6. La démarche est très intéressante, je dirai même qu’elle devient incontournable si l’on veut changer positivement le regard sur l’auto-édition. La critique, voire le mépris, sont trop faciles, cette charte changerait peut-être les relations avec les professionnels de l’édition. Et pour finir, cela aiderait probablement les aspirants écrivain dans leur projet.

  7. C’est une initiative très enthousiasmante ! N’ayant jamais été publiée, ni traditionnellement ni par moi-même, je n’aurais pas grand chose à apporter à ce projet, mais sans doute beaucoup à en recevoir^^. (et je suis assez d’accord avec Eric Téhard, tu auras plus de chance de succès en présentant au moins une ébauche à la communauté…)

  8. Outre toutes les ressources (liens, tutos, suides, articles, etc.) qui seraient mises à dispo par le site de l’association, il me semble qu’une check list commentée des points que l’adhérent doit valider pour mériter le label serait pertinente: il coche toutes les cases, il obtient le label.

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