Est-il possible de bien terminer une histoire ?

De prime abord, on pourrait dire qu’il n’y a pas de bonne manière de terminer une histoire : il y en a seulement de plus réussies, de moins frustrantes, de plus ouvertes, flamboyantes ou satisfaisantes pour le lecteur / spectateur.

De prime abord, on pourrait dire qu’il n’y a pas de bonne manière de terminer une histoire : il y en a seulement de plus réussies, de moins frustrantes, de plus ouvertes, flamboyantes ou satisfaisantes pour le lecteur / spectateur.

J’ai récemment visionné la conclusion d’une série américaine qui m’a — c’est le moins que l’on puisse dire — laissé sur ma faim. La fin n’était pas mauvaise en soi — il n’y a pas de mauvaise fin —, mais elle obéissait à une structure alambiquée qui n’avait rien à voir avec son déroulé précédent : là où où toute la série était écrite selon les codes de la fantaisie, de la parodie et quasiment du conte, les scénaristes ont décidé de conclure sur une note cruellement réaliste, aux antipodes du ton précédemment adopté.

D’une part, je ne supporte pas cette mode qui veut qu’un traitement réaliste soit un gage de qualité scénaristique : je n’accepte pas l’argument « mais tu comprends, c’est réaliste ! »  pour me justifier le fait qu’une histoire se termine mollement et/ou en eau de boudin. Dans l’absolu, tous les traitements sont réalistes. Selon Albert Camus, l’existence est absurde et la seule réponse rationnelle est le suicide : voilà du réalisme. Dans le concret du dramaturge, cela signifie que je pourrais, au nom de cet argument, faire tout et n’importe quoi : tuer mon héros au milieu d’une action, quand il sort de chez lui et descend les escaliers par exemple, parce qu’il a oublié d’attacher ses lacets. C’est réaliste. Argument invalide.

Au postulat qui veut qu’une fin — ou un déroulé — réaliste soit le gage d’une scénarisation honnête, je réponds simplement que je ne regarde pas forcément des séries ou que je ne lis pas forcément des histoires pour que l’auteur me rappelle à quel point mon existence est vide de sens, morne et grise, à quel point mon boulot est pourri, que les amitiés sont vouées à se déliter, que le chômage nous menace, que le manque d’argent est une plaie, que les rêves sont faits pour être rêvés, pas vécus, et que la mort rendra de toute façon toute ambition obsolète. Je comprends que certains ressentent le besoin d’une piqûre de rappel, mais pas moi : je suis au courant, j’ai les yeux ouverts et je vois. Nous créons des histoires pour nous divertir, certes, mais pour apprendre aussi, et nous entraîner à la vie de façon cathartique. Je ne suis pas contre les fins dramatiques si elles ont un sens supérieur à une fin optimiste. Dans tous les cas, la conclusion doit être justifiée, sauf à prouver l’absurdité de l’existence.

J’oppose deux types de narration : le conte et le twist. Aujourd’hui, dans nos manières de raconter, le twist a la préférence des narrateurs et du public. Autrefois, le conte était le mode de narration plébiscité. La différence est simple.

Dramaturgie classique versus twist

Dans le conte, la fin est annoncée dès le début des évènements : le chevalier doit aller tuer le dragon pour ramener la paix dans le royaume, comprenez donc «le chevalier VA tuer le dragon et ramènera la paix dans le royaume. » Les enjeux sont clairs, et il y a peu de chance pour qu’ils varient pendant la quête. On nous fera bien croire à un moment que le héros ne parviendra pas au bout de son aventure, mais c’est pour mieux le faire ressurgir et vaincre.

Dans le twist, la fin n’est pas annoncée clairement : elle est vague, incertaine, et si une fin évidente est sous-entendue, on peut être certain que ce ne sera pas celle qui sera retenue. C’est un peu le syndrome Lost : les scénaristes embrouillent les pistes pour perdre le spectateur, et tentent en vain de trouver une fin qui surprendra tout le monde. Indice : on ne surprend jamais tout le monde. Le twist est en vogue dans les séries américaines et à Hollywood, et donc par extension dans l’ensemble de la production narrative mondiale. Cette méthode est presque vue comme une preuve d’intelligence de la part des dramaturges : en surprenant, en allant à contre-courant, on montre d’abord qu’on a fait preuve de réalisme et qu’on vous a bien eu. La narration est ici comme un tour de grand-huit dont on ne sait jamais où il va s’arrêter.

Dramaturgie classique versus twist

En tant que lecteur / spectateur, j’aime les deux procédés. Mais force est de constater que si l’on retient les prouesses scénaristiques d’un Se7en ou d’un Sixième Sens (le twist dans toute sa splendeur), on ne peut que déplorer un nombre phénoménal de fins ratées en ayant voulu actionner l’aiguillage à la dernière minute. Réfléchissez. Nous en avons tous en tête.

Je suis du parti de penser que chaque histoire contient en elle-même sa propre fin. Le thème abordé, les personnages, le contexte, l’époque, tout concourt à bâtir une équation qui, comme toute équation, contient par essence sa propre solution non résolue. Le twist est une arme puissante, comme toutes ses congénères à utiliser avec parcimonie : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, etc. Personne ne vous en voudra de terminer une histoire de façon évidente : de fait, une fin convenablement bouclée est plus satisfaisante qu’une fin twistée ratée. Même les plus grands twisteurs, tel David Koepp, se sont plantés au moins une fois avec une fin qui sortait d’on ne sait où. Construire une histoire n’est pas un concours : c’est une traversée d’équilibriste, sur un fil tendu entre deux immeubles. Une histoire compliquée n’est pas le gage d’une narration réussie. Souvent, c’est même le contraire.

La vraie question pour déterminer la façon de conclure une histoire est, à mon sens, celle-ci : quelle fin sera la plus satisfaisante pour celui ou celle qui la découvrira ? Une fin surprenante ? Si vous êtes auteur de romans policiers, il y a toutes les chances que vous choisissiez cette option. Une comédie romantique ? Il vaudrait mieux pour vous que la fille/le garçon finisse par se marier avec celui/celle dont il/elle est tombé(e) amoureu(x)se. Et si ce n’est pas le cas, que le personnage trouve tout de même satisfaction là où vous le placerez.

Je suis auteur, et pourtant je pense que nos histoires ne nous appartiennent pas : nous sommes des siphons qui volons des narrations au Zeitgeist. Qu’importe la manière dont vous terminerez votre histoire : la seule valable, c’est celle qui satisfait celui qui la reçoit. À vous de la déterminer, en votre âme et conscience. Personne ne vous en voudra de ne pas révolutionner à chaque fois la manière dont on raconte des histoires.

2 réflexions sur « Est-il possible de bien terminer une histoire ? »

  1. Article (encore une fois) passionnant. J’aime aussi la « non-fin » : on a l’impression que notre anti-héros, par exemple un voleur, a appris de ses erreurs, jusqu’au moment où dans la dernière ligne, il entend parler d’un trésor fabuleux gardé par un monstre horriblement dangereux…

    En ce qui concerne le twist au cinéma, je crois qu’il n’est jamais aussi fort que lorsqu’il accompagne une réflexion métaphysique comme dans « Blade Runner », « Inception », Se7en (« la nature du Mal »), l’Armée des Douze Singes… C’était d’ailleurs tout le génie du scénario de « Usual Suspects » : par la suite, des réalisateurs se sont engouffrés dans ce qui est devenu une mode et on a eu le droit à des thrillers avec des retournements de situation invraisemblables, car ces cinéastes avaient oublié que le twist est réussi que s’il est profondément subversif, comme dans « le Sixième Sens ». Or il n’y a rien de subversif à écrire le scénario le plus spectaculaire possible, comme dans les vieux Scooby-Doo, quand on apprenait dans un épisode que l’horrible monstre masqué du musée était en réalité… la gentille grand-mère (damned !). Un twist « métaphysique », c’est vraiment ce qui fait le charme d’un film comme « Adaptation », ou « Fight Club », deux oeuvres qui bouleversent la vision qu’on peut avoir de la réalité, je trouve.

  2. Tout à fait ! Quand c’est réussi, c’est juste formidable. C’est comme un gâteau particulièrement bien cuisiné. Mais il ne faut pas que ça devienne, justement, une recette servie à toutes les sauces… car celle-ci est difficile à exécuter ! 🙂

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