Être un épicurien, qu’est-ce que ça veut dire ? (selon Épicure)

La récente lecture du livre de Caitlin Doughty From Here to Eternity, qui traite de la mort et de la manière dont certaines sociétés l’appréhendent différemment de nous autres, occidentaux, m’a donné envie de me replonger dans les philosophes grecs. Et s’il en est un parmi eux qui s’est intéressé de près à la mort et à la manière dont nous devrions vivre pour la craindre le moins possible, c’est bien Épicure (-342 | -270).

De nos jours, on connaît principalement Épicure pour l’adjectif auquel il a prêté son nom : un épicurien, dans le langage courant, désigne un bon vivant, quelqu’un qui profite des bons côtés de la vie sans se soucier du lendemain, parfois avec excès. Mais il est amusant de noter que ce mode de vie n’est absolument pas en accord avec la doctrine d’Épicure, pour qui la prudence était « la mère de toutes les vertus ». En somme Épicure se serait sans doute senti beaucoup plus proche d’un bouddhiste zen dans un monastère japonais – ou d’un maître Jedi – que de votre tonton bourré qui aime bien faire la fête.

une femme fait face à un lac, bras écartés

Crédits photo: Tessa Rampersad, via Unsplash

Épicure n’a pas peur de la mort

Car pour parvenir à mener ce qu’Épicure nomme la « vie agréable », il faut avant tout faire le tri dans nos passions (au sens du grec πάθος, pathos, la souffrance, le supplice, l’affect) et adopter la posture du sage. Et il n’y a pas d’âge pour philosopher, comme le fait remarquer l’auteur en introduction de sa Lettre à Ménécée.

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme.

La philosophie d’Épicure part d’un constat face à l’inévitabilité de la mort, et donc de notre propre mortalité : l’épicurien n’a aucune raison valable de la craindre. Il devrait donc ne pas en avoir peur. Car puisque nous jugeons du mal et du bien au travers de nos sensations – plaisir et souffrance –, et que la mort est privation de nos sensations, alors la mort n’est rien pour nous : « hors de la vie, il n’y a rien de redoutable ».

Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence. Ainsi, celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous puisque tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas. Et que quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers et que les seconds ne sont plus.

Faire le point sur ses besoins et ses désirs

Une fois cette crainte évacuée, Épicure conseille de réfléchir à nos désirs, et de réévaluer nos besoins à la baisse, en triant d’un côté les désirs naturels (parmi lesquels se trouvent également des désirs nécessaires) et les désirs vains.

L’habitude d’une nourriture simple et non pas celle d’une nourriture luxueuse, convient donc pour donner la pleine santé, pour laisser à l’homme toute liberté de se consacrer aux devoirs nécessaires de la vie, pour nous disposer à mieux goûter les repas luxueux, lorsque nous les faisons après des intervalles de vie frugale, enfin pour nous mettre en état de ne pas craindre la mauvaise fortune.

Pour Épicure, moins on a de besoin, plus on est en position d’être heureux. Car si jamais le sort venait à nous priver du superflu, alors nous n’en serions pas ennuyés.

Quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des voluptueux inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées, ainsi que l’écrivent les gens qui ignorent notre doctrine, ou qui la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous parlons est celui qui, pour le corps, consiste à ne pas souffrir, et pour l’âme à être sans trouble.

C’est ainsi que l’on désigne l’ataraxie (un terme d’abord employé chez Démocrite, avant d’être repris par les épicuriens) :  la tranquillité de l’âme, la paix intérieure que procure la modération, l’existence en harmonie avec soi-même et avec son environnement.

Épicure

Crédits photo: Tête d’ÉpicureMarie-Lan Nguyen (CC By, via Wikimedia)

Ne pas rechercher le plaisir à tout prix

Pour autant la quête du plaisir n’est pas absolue : elle doit suivre certaines priorités. Ainsi, un plaisir immédiat est parfois puni par une souffrance supérieure un peu plus tard. De la même façon, une souffrance immédiate est parfois récompensée d’un plaisir ultérieur plus grand. Si je décide par exemple d’aller au travail ce matin alors que j’ai très envie de profiter encore un peu de la tiédeur de mon lit, je serai récompensé par le plaisir de profiter encore de mon lit dans les prochaines semaines, puisque je pourrai payer mon loyer. Cela m’évitera également la souffrance de coucher sur un banc, que je considère comme supérieure (enfin, j’espère) à celle d’aller travailler. En toutes choses il faut savoir faire preuve de prudence et de modération.

Médite donc tous ces enseignements, et tous ceux qui s’y rattachent, médite-les jour et nuit, à part toi et aussi en commun avec ton semblable. Si tu le fais, jamais tu n’éprouveras le moindre trouble en songe ou éveillé, et tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel.

On peut lire ou relire gratuitement l’intégralité de la Lettre à Ménécée (domaine public) en ligne, sur Wikisource par exemple. On la retrouve également imprimée chez différents éditeurs à des prix tout à fait raisonnables.

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Bandeau d’illustration : Xan Griffin, via Unsplash

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