Ensemble dans la lutte : le droit des auteurs, c’est aussi les droits des lecteurs

Une conscience de classe – ou plutôt de corporation – est en train de naître chez les auteurs·trices. Je ne vais pas m’en plaindre : c’est une excellente chose que celles et ceux qui, par leurs créations, alimentent une industrie plutôt florissante comprennent qu’il faille se serrer les coudes et cesser de se faire marcher sur les pieds (assez de métaphores anatomiques pour aujourd’hui).

Je relisais hier une tribune d’Antoine Dole publiée sur Actualitté – intitulée « S’il n’y a plus d’auteurs, il n’y a plus de livres ». Une très belle lecture d’ailleurs, je vous la conseille chaleureusement, l’histoire d’une prise de conscience en somme, et de la manifestation d’une évidence : pourquoi l’auteur devrait-il être le seul maillon de la chaîne du livre à ne pas être payé décemment ? La question mérite d’être posée, même si les réponses sont nombreuses, à commencer par le fait que l’industrie du livre, comme à peu près toutes les industries, n’est justement pérenne qu’à condition de tirer un maximum de profit de sa matière première et de jouer sur le nombre d’auteurs publiés à moindre frais pour se rattraper ensuite sur les ventes globales. À moins de devenir un best-seller, ou au moins de couvrir les frais avancés pour sa conception, un livre isolé n’est pas nécessairement rentable : je n’apprends cela à personne et ce n’est pas le sujet.

Reste que si on veut que les auteurs soient correctement rémunérés, il faut repenser la manière dont nous publions des livres. Nécessairement, il faudra publier moins et davantage mettre en avant. Cela ne veut pas dire qu’il y aura moins de livres – peut-être qu’en parallèle de leurs publications professionnelles, davantage d’auteurs·trices publieront des textes par leurs propres moyens sur internet et en impression à la demande et y trouveront un équilibre financier ? On verra bien. En attendant, une véritable conscience politique et industrielle est en train de naître dans cette petite corporation, et je trouve ça très chouette. Reste que dans toute lutte, on doit trouver des alliés.

Et je trouve que dans un postulat comme « Sans auteurs, plus de livres », il manque une composante importante : celle du public, de notre lectorat, souvent oublié dans l’histoire. Car sans lecteurs, plus d’auteurs non plus. Et il me semble important que la profession s’empare davantage de cette question.

Je crois que nous devons nous battre sur les deux fronts : celui de la reconnaissance et de la rémunération équitable d’un côté, et celui des droits du public. Par exemple, on entend assez peu les auteurs sur les questions de la préservation du domaine public, qui est pourtant notre terrain de jeu en même temps que le terreau de notre inspiration. Sur la question des exceptions pédagogiques aussi, que nombre de politiques, influencés par les sociétés d’auteur (qui n’ont elles aucun problème financier), tentent de taire. Sur les droits des utilisateurs des bibliothèques aussi, et sur le droit de partage des livres numériques, qui contrairement à leurs aînés de papier ne peuvent pas être prêtés facilement et librement – alors que nous savons très bien que de nombreuses ventes découlent parfois d’un prêt au bon moment et à la bonne personne. Bref, ces droits du public qui à mon sens ne peuvent pas restés déconnectés de la lutte des auteurs·trices. Comme diraient les Beatles, « The love you get is equal to the love you make ».

La lutte des auteurs·trices n’est pas une lutte isolée : elle s’inscrit dans une lutte globale, un ras-le-bol général en même temps qu’une prise de conscience favorisée par internet. Après tout, les Bangladaises qui cousent le pantalon que je porte ont tout autant le droit d’être correctement rémunérées pour le métier qu’elles exécutent, tout comme les Pakistanaises qui récoltent le coton dont il est tissé. Les premiers maillons d’une économie sont toujours les plus mal traités et rémunérés, c’est la manière dont fonctionne cet absurde système et dont, pourtant, nous ressentons instinctivement l’injustice.

Les artistes ne sont pas des cas à part : tous les petits, de l’ouvrier au vendeur en magasin en passant par le paysan et l’écrivain, sont dans le navire. À nous donc de transformer cette lutte de corporation – où plusieurs petits bateaux naviguent à l’aveugle dans la même direction sans s’en rendre compte – en lutte globale contre une injustice systémique. en tant qu’auteurs·trices, nous avons une voix, une parole dont nous devons nous servir.

À mon sens, nous battre pour nos droits, c’est aussi nous battre pour les droits de tous. Aussi l’accès à la culture, la manière dont on amène les enfants à la lecture et la fabrique du futur lecteur sont autant de combats dont nous devons nous emparer, au nom de l’équilibre des forces et de l’équité. Car on ne peut pas réclamer des droits d’un côté pour en retirer de l’autre, surtout quand il s’agit des gens sans lesquels aucune chaîne du livre, de plus petit au plus fort des maillons, ne pourrait jamais vivre ni même exister.

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