En laisse

Comme une rangée de fenêtres ouvertes sur un pays où tout était plus beau, les affiches s’étalaient, énormes et bien alignées, tout le long du quai. Si la station de métro se parait d’ordinaire de représentations figées de produits électroménagers, de promesses de voyages exotiques à prix réduit, de spectacles à couper le souffle ou d’offres de crédits alléchantes, un seul et même visage tapissait toute la rame et donnait à la station des allures de cage à souris autour de laquelle se serait massée une foule de clones aux sourires identiques, observant d’un œil cynique le sinistre manège des transports en commun.

Encore ensommeillé, Ferdinand longea la plateforme jusqu’au distributeur de boissons et planta ses pieds dans le béton en attendant que le métro daigne se présenter à lui. L’expérience des années lui avait enseigné qu’en se plaçant à cet endroit exact, il se mettait à l’abri des courants d’air qui soufflaient depuis les couloirs jusqu’au quai, mais également que s’il montait dans le train à cette hauteur, il trouverait à sa sortie des escalators. Partisan du moindre effort comme tous les gens de son espèce, Ferdinand en était arrivé à compter les pas qui séparaient le wagon de l’entrée du personnel et priait chaque jour pour que le chemin se rallonge, si possible indéfiniment, pour qu’il n’ait jamais à arriver au boulot. Mais le chemin était cruel et ne bougeait pas d’un iota, contraignant Ferdinand à remonter l’avenue jusqu’au carrefour suivant, à longer l’entrée souterraine du centre commercial, à appuyer sur le bouton de l’interphone en se plaçant bien en face pour que l’agent de sécurité puisse contrôler son visage depuis son écran et à attendre le grésillement nasillard du déverrouillage pour pousser la porte. Son trajet quotidien était une litanie, une chanson mille fois apprise, un poème ennuyeux dont il pouvait réciter de mémoire chaque syllabe, même dans le désordre, sans en oublier une seule.

Ce matin-là, Ferdinand cessa un instant de scruter le bout de ses chaussures vernies — celles qui lui faisaient si mal aux pieds, mais son responsable avait tellement insisté pour qu’il les porte, question de crédibilité face aux clients, qu’il avait fini par déposer les armes — et leva la tête en papillonnant des paupières.

Il avait appris à fermer son esprit aux publicités, ou plutôt à tant s’y absorber qu’il pouvait y entrer et en sortir sans jamais retenir de quoi la réclame faisait l’article, tel un plongeur sec comme une momie à peine hors de l’eau. Il tomba nez à nez avec l’affiche et sut que celle-ci était d’une trempe différente : l’image irradiait une force d’attraction stupéfiante. Peut-être était-il fatigué de résister ? Il se trouva bientôt incapable de quitter le placard du regard : c’était comme si on avait scotché ses paupières à ses sourcils. Dans l’impossibilité de cligner, ses globes oculaires s’asséchèrent, le démangèrent, pulsèrent dans ses orbites, si bien qu’il dut se pincer la cuisse à travers la poche de son pantalon pour s’arracher au charme. Un bâillement fit craquer sa mâchoire. Il étouffa en lui le besoin urgent de se coller une baffe et avança d’un pas.

Le panneau publicitaire — répété à l’identique sur l’intégralité des emplacements dévolus à cet effet — présentait le visage souriant d’une jeune femme à la rousseur splendide. Ses pommettes étaient hautes, son nez piqueté de charmantes taches de soleil. Ses lèvres gorgées de vie comme un fruit mûr semblaient vouloir s’ouvrir pour vous avaler tout rond et dessinaient une courbe qui chantait l’écho de celle de son menton. Son cou, gracile et délicat, disparaissait sous les frontières qui séparent le monde de la prosaïque réalité de celui des publicités. Quant à ses cheveux, ils tombaient en pluie d’automne sur un front sans défaut, tel un rideau de frisures dont chaque brin était une insulte au monothéisme tant il hurlait sa perfection.

Mais Ferdinand, même subjugué par cette beauté irréelle, ne s’était trouvé hypnotisé ni par le cou, ni par le menton, ni par les cheveux, la bouche ou le nez délicieusement retroussé de la créature de papier : ses yeux, en revanche, ses yeux... Ses yeux étaient des clous dont elle se servirait pour placarder son souvenir partout sur les murs de la mémoire de Ferdinand. Ils brillaient d’une flamme où dansaient des ombres démentes : si un juge l’avait interrogé avec un regard pareil, nul doute que Ferdinand aurait avoué tous ses crimes, ceux qu’il avait commis comme ceux des autres.

Au prix d’un effort herculéen, l’employé parvint à détacher son attention de l’admirable rousse et à lire les quelques mots de réclame qui y étaient accolés :

« Marre des responsabilités ? Marre de votre travail ? Marre de votre existence ? Nous avons une solution. »

Une adresse inscrite en lettres grasses pointait vers un quartier que Ferdinand ne connaissait que de nom : il s’agissait d’un endroit cossu, voire bourgeois, où il aurait eu honte de déambuler rien qu’à se regarder dans le reflet d’une vitrine. Même si son travail l’obligeait à endosser un costume en journée, il nourrissait le sentiment que les personnes les plus aisées étaient capables de reconnaître un faux riche à des kilomètres. Ce n’était pas tout de porter de jolis vêtements : encore fallait-il en épouser les coutures comme une seconde peau. Les chemises et les vestes de Ferdinand le gênaient aux emmanchures. Quant à ses pantalons, achetés par lots de quatre sur internet, ils s’avéraient si mal coupés qu’ils le grattaient là où il lui était impossible de se soulager en public. Il nota néanmoins l’adresse dans un coin de sa tête, oubliant un instant que la jeune femme de l’affiche était probablement mannequin et qu’elle avait sans doute été engagée pour promouvoir les services de l’entreprise le temps d’une séance photo.

Une alerte le tira de sa rêverie. Le métro arrivait. Un soupir lui souleva la poitrine et serra encore davantage son ventre rebondi dans les plis de sa chemise bon marché. Le train s’arrêta à la hauteur souhaitée : Ferdinand grimpa dans le wagon d’un pas traînant et s’installa sur le strapontin qui, s’imaginait-il, devait par la force des choses commencer à prendre la forme de son postérieur. Les portes claquèrent et le convoi s’ébranla. À la station suivante, la rousse le fixait toujours droit dans les yeux.

 

L’immeuble ressemblait à ses voisins, sinon qu’une plaque gravée au nom de l’entreprise ornait le linteau de la porte vitrée. Ferdinand déglutit à grand-peine et lissa sa plus belle veste du plat de la main avant d’actionner l’interphone. Pour tout alibi, il avait prétexté devant sa femme et son fils une réunion tardive. Si l’enfant avait paru déçu, son épouse s’était contentée d’un haussement d’épaules. L’explication ne tenait pas la route, puisque Ferdinand, en tant qu’employé de base, n’était jamais convié aux instances décisionnelles. Mais elle avait jugé bon de passer le mensonge sous silence, résignée qu’elle était à le laisser mijoter dans son désarroi solitaire.

Une voix nasillarde résonna dans le haut-parleur.

« Oui ?

— C’est Ferdinand. Je viens pour...

Je sais pourquoi vous venez. »

Le verrou claqua sourdement et Ferdinand poussa le battant. Dans la mesure où l’on pouvait déduire du poids de sa porte d’entrée la richesse d’un immeuble, cette bâtisse-là titillait les sommets. Sitôt franchi le seuil, un grand escalier moquetté de rouge s’élevait jusqu’au vestibule. L’employé gravit les marches et s’étonna du fait que, malgré les hauts plafonds de pierre qui donnaient au visiteur l’impression de pénétrer dans le gosier d’une baleine, le bruit de ses pas était assourdi par l’épaisseur du revêtement. En silence, il se glissa dans le hall et chercha le bon étage sur les boîtes aux lettres, alignées en rangs d’oignons le long du mur opposé. Chaque intitulé était dactylographié avec soin, la moindre bavure d’encre proscrite, la moindre rayure polie au besoin par un concierge que Ferdinand imaginait aussi affable qu’efficace. Les bureaux se situaient au dernier étage.

Il appela l’ascenseur. Les portes cuivrées s’ouvrirent en chuintant, déversant sur le tapis une flaque de lumière dorée. Ferdinand en conçut une certaine émotion : avec un peu de chance, le véhicule l’emporterait peut-être au Paradis. Il pénétra dans la cabine et laissa les portes se refermer sur lui comme un sarcophage. Sans à-coups, la machine glissa sur ses rails et le rapprocha du ciel en un clin d’œil. À son arrivée, une cloche retentit. Un homme à la mise impeccable l’attendait déjà sur le palier.

« Si vous voulez bien me suivre... » ronronna l’hôte d’accueil.

L’inconnu invita Ferdinand à lui emboîter le pas le long d’un grand corridor au parquet grinçant. Sur les murs s’alignaient peintures, gravures et autres œuvres d’art dont le visiteur ne douta pas un instant de l’authenticité. Comme si cela ne suffisait pas, les semelles de ses chaussures neuves couinaient sur le bois ciré. Sur le moment, il souhaita pouvoir se transformer en tortue pour rentrer la tête dans ses épaules.

« Vous attendrez dans la salle 2 », dit le jeune homme au teint parfait en tendant un doigt mollasson vers une porte mi-close. Ferdinand opina du chef pour donner l’image d’un garçon habitué à cette typologie de situation et pensa à l’odeur de sueur rance qui montait de ses aisselles lorsqu’il se laissait submerger par la panique. Il inspira comme pour plonger et poussa la porte de la salle 2. Aussitôt, une puanteur inqualifiable lui frappa les sinus.

La pièce était remplie d’une foule aussi bigarrée que silencieuse, assise sur des chaises en plastique et des bancs d’écolier : des hommes pour la plupart, même si une poignée de femmes aux tempes grises et aux yeux fatigués faisaient de leur possible pour se fondre dans les murs. La salle d’attente exhalait une odeur de sueur, de vieille urine et d’impatience qui prit Ferdinand à la gorge : le salon était haut et large, mais n’était percé d’aucune fenêtre. L’hôte d’accueil parut remarquer le trouble du visiteur.

« Tout va bien ? demanda-t-il d’une voix monocorde qui trahissait son indifférence.

— Oui oui », souffla-t-il.

Surmontant son dégoût, Ferdinand s’installa sur le seul siège qui demeurait inoccupé. Un clochard édenté darda sur lui un regard noir, comme si le nouveau venu s’apprêtait à lui arracher un morceau de viande chèrement volé. À bien y regarder, la moitié de ceux qui attendaient ici paraissaient sortir des entrailles de la rue ou, à défaut, habiter là où le monde entier aurait à peine daigné poser l’orteil. Il jeta un œil inquiet autour de lui : il n’y avait aucun magazine dans lequel s’absorber, aucune affiche à scruter, aucun écran où s’oublier. Las, il tira son smartphone de sa poche et consulta l’état de sa batterie avant de se lancer dans une partie de son casse-tête favori.

Quatre heures s’étaient écoulées et son téléphone venait de rendre l’âme dans d’atroces souffrances lorsque, suant, convaincu d’avoir épongé les odeurs de ses camarades de cellule et fatigué, Ferdinand entendit prononcer son nom. Le temps n’avait pas eu de prise sur l’hôte d’accueil : ses cheveux de jais impeccablement plaqués en arrière avaient des airs de casque en plastique.

« Elle vous attend. »

L’employé se repeigna, arrangea sa chemise comme il put et suivit le garçon. Au fond du couloir, ils s’arrêtèrent devant une porte beige à la poignée dorée. Le jeune homme frappa doucement.

« Entrez. »

Ferdinand manqua de tomber à la renverse : assise derrière un petit bureau où luisait une lampe à abat-jour, la femme rousse de la publicité venait de l’enjoindre à s’installer. S’il se sentait déjà sale, pouilleux et crasseux, cette impression se décupla sitôt qu’il s’approcha : un délicat effluve sucré émanait d’elle comme d’une fleur éclose du jour. Il voulut s’excuser de présenter une si triste mise, lui expliquer pour l’attente et pour les clochards dans la salle, mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge : elle était probablement au courant et il ne se voyait pas embarrasser son hôtesse d’une polémique sur les odeurs d’urine.

« Bonjour, Ferdinand. Je suis Kyrstin Kunst. Comment allez-vous ? » soupira-t-elle d’une voix suave.

Elle lui tendit une main de porcelaine qu’il s’empressa de serrer doucement, comme un papillon que l’on capture et qu’on a peur d’abîmer. Sa peau bouillait comme dans ses rêves. Sans qu’il puisse le contrôler, une bosse naquit derrière la fermeture éclair de son pantalon. Il se dépêcha de s’asseoir sur la chaise face au bureau pour dissimuler sa gêne. Une ombre passa sur le visage de la rousse.

« Vous ai-je offert de vous asseoir, Ferdinand ? »

Confus, le visiteur se releva aussi sec. La femme le détailla de haut en bas, constata l’origine de son embarras et eut un sourire satisfait.

« C’est bien. Asseyez-vous. »

Honteux, Ferdinand se ploya à nouveau et, cette fois-ci, croisa les jambes et les bras. La fierté ne l’avait jamais étouffé, pourtant un pincement lui serra le cœur de s’être ainsi laissé humilier. Mais après tout, Ferdinand était devenu au fil des années un spécialiste des déshonneurs en tous genres : à cet égard, son emploi s’était révélé une source inépuisable d’expériences et d’apprentissage.

Kyrstin Kunst compulsa le dossier que Ferdinand avait envoyé par la poste deux semaines auparavant et referma la chemise cartonnée presque aussitôt, comme si elle connaissait déjà la vie du visiteur sur le bout de ses doigts parfaitement manucurés. Ses ongles nacrés cliquetèrent sur la table et elle dévoila un sourire à faire blêmir les peintres de la Renaissance. La publicité du métro, qui avait pourtant réussi à le subjuguer, ne rendait qu’un piètre hommage à sa beauté.

« Vous êtes ici parce que vous ne supportez plus l’existence, n’est-ce pas, Ferdinand ? Le quotidien n’est plus qu’un parasite sanguinaire qui vous gratte chaque seconde de chaque minute de chaque heure de la journée. Le poids des responsabilités est devenu trop lourd à porter. Vous désirez ardemment une nouvelle existence, dégagée des contraintes et du jugement des autres. N’est-ce pas là ce que vous voulez ? » termina-t-elle dans un murmure qui frisait l’indécence.

Le visiteur secoua vigoureusement la tête.

« Debout. Déshabillez-vous ! » ordonna-t-elle alors.

Le rouge lui monta aux joues, mais l’employé savait pourquoi il était venu. Résigné, Ferdinand se leva et déboutonna lentement sa chemise. Était-ce l’atmosphère feutrée du bureau ou la présence électrisante de Kyrstin Kunst, mais il s’imaginait mal refuser quoi que ce soit à présent qu’il se trouvait ici, avec elle, après en avoir tant rêvé. S’il se montrait obéissant, peut-être recevrait-il une récompense.

« N’y pensez même pas, gronda la jeune femme qui paraissait lire dans ses perverses pensées. Allons, enlevez tout. Plus vite. »

Paniqué par son ton impérieux et peiné à l’idée de la décevoir, Ferdinand embraya la vitesse supérieure. Après avoir desserré sa ceinture, il quitta son pantalon, son caleçon et ses chaussettes. Dans la précipitation, son érection s’était aplatie comme une crêpe. Au moins conservait-il un semblant de dignité.

Une fois nu comme un ver, debout devant le bureau, il releva la tête, honteux, et sentit la morsure de la flamme sombre qu’il avait cru deviner sur l’affiche dans les yeux de Kyrstin Kunst. Elle irradiait littéralement dans toute la pièce et chauffait maintenant sa peau hérissée de chair de poule. La jeune femme fit claquer sa langue et se leva de son fauteuil.

« Vous savez, Ferdinand, la plupart de ceux que je reçois ici n’arrivent même pas à quitter leur manteau sur commande. Vous faites preuve de beaucoup d’abnégation, et c’est une qualité que je valorise au plus haut point. Nous sélectionnons nos candidats avec soin. À n’en pas douter, vous postulez au bon endroit : je n’avais pas vu quelqu’un se déshabiller aussi vite devant une inconnue depuis longtemps. »

La rousse contourna son bureau et s’approcha de Ferdinand. Elle portait un jean qui enserrait ses cuisses rondes comme du caoutchouc. Des baskets fantaisie enrobaient ses pieds, qu’il trouva plus grands qu’il se les était imaginés. Elle se planta devant lui. S’il avait bandé, son sexe lui aurait touché le ventre.

« Ouvrez la bouche. »

Il s’exécuta. La jeune femme inspecta sa dentition et maugréa. « Il faudra refaire ces plombages. Certains sont branlants, à deux doigts de s’effondrer. » Elle leva la main et, sans crier gare, lui enfonça les doigts dans la bouche. Elle pinça une molaire et la secoua pour en éprouver la solidité. « Mouais. » Elle lui caressa la joue. Il s’était rasé avant de venir. Elle parut apprécier l’effort, surtout à une époque où la plupart des hommes se laissaient pousser la barbe.

« Votre dossier médical indique vous êtes à jour de vos vaccins. C’est très bien. C’est de plus en plus dur à trouver, de nos jours, des gens qui prennent soin d’eux. Restent vos dents, mais les travaux sont minimes : nous collaborons avec un cabinet qui vous arrangera ça en moins de deux. »

Ferdinand repensa à la mutuelle à laquelle son employeur obligeait tous les salariés à cotiser. Il avait d’abord renâclé à l’idée de consacrer une partie — aussi infime soit-elle — de sa microscopique rétribution à se payer une couverture médicale, mais il fallait bien avouer que cette formalité l’avait tiré plus d’une fois de l’embarras, notamment en cas de rage de dents. Bien sûr, le contrat n’allait pas jusqu’à offrir les soins les plus luxueux, pour lesquels il aurait dû débourser des frais de sa propre poche, mais la police d’assurance parait au plus pressé : sans cela, il se serait probablement contenté de trous dans la gencive. Il remercia également le ciel d’avoir songé à emporter une boîte de chewing-gum avec lui.

D’un geste délicat, mais ferme, Kyrstin Kunst lui referma la mâchoire et inspecta le reste de son crâne. Ses cheveux avaient été coupés court la semaine précédente. Il donnait l’impression d’un homme plutôt propre sur lui et en bonne santé, malgré le début de bedaine qui lui pendait par-dessus la ceinture. La rousse gratta l’intérieur de son oreille droite, y trouva quelques miettes de cérumen qu’elle renifla telle une experte en sécrétions avant de les porter à sa langue. « Ça fera l’affaire », dit-elle davantage pour elle-même que pour lui. Elle lui administra une petite tape à l’arrière du crâne et passaà la suite de l’inspection. Elle tâta d’abord ses mains, puis ses bras, ses épaules et son dos.

« Petites tensions musculaires ? Détendez-vous, Ferdinand. Vous faites du très bon boulot jusqu’ici. Ne me décevez pas. » L’homme serra les dents et laissa l’inconnue l’ausculter sous toutes les coutures. Elle planta soudain ses ongles entre ses omoplates.

« Qu’est-ce que c’est que cette cicatrice ?

— Un accident, quand j’étais gamin.

— Que vous est-il arrivé ?

— Je suis tombé dans les escaliers. Je faisais l’imbécile. J’ai voulu me raccrocher à la rambarde, mais mes doigts ont glissé. Trois semaines d’immobilisation et plusieurs points de suture.

— Vous ne l’avez pas précisé dans le dossier, siffla-t-elle d’un air déçu.

— Je n’imaginais pas qu’une cicatrice puisse me disqualifier...

— Certains de nos clients sont pointilleux. Ils peuvent renâcler devant certains défauts, surtout les marques trop visibles. »

Un ongle acéré lui laboura la peau le long de la colonne vertébrale.

« Ça fait mal ? »

Bien sûr que ça faisait mal. Ça faisait même un mal de chien. « Pas vraiment », grinça Ferdinand. Une goutte de sang lui dévala les reins et coula entre ses fesses. Kyrstin Kunst étouffa un rire. Sans prévenir, elle empoigna à pleines mains la ceinture de graisse qui lui mangeait le ventre et la secoua de haut en bas.

« Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Je... mon ventre.

— Non. C’est du gras. Il faudra perdre ça. À vue de nez, quinze bons kilos. Je vous veux maigre comme une figue séchée, vous comprenez ? Sitôt le contrat signé, vous aurez un mois pour fondre, compris ? »

Ferdinand hocha la tête. Cela faisait des années qu’il accumulait les kilos en remettant à plus tard son inscription à la salle de sport. En attendant, il avait amassé le gras comme d’autres constituaient une fortune et, chaque année, achetait ses pantalons dans la taille supérieure. Il ne portait plus vraiment foi au reflet qu’il contemplait dans les miroirs : il préférait l’ignorer, le contester même, et rentrait le ventre quand sa famille l’obligeait à aller piquer une tête à la piscine municipale une fois par mois. Au fond, son adiposité le dégoûtait, comme un plat trop copieusement saucé qui finit par perdre toute saveur, mais il était trop peureux — ou sans doute trop fainéant — pour s’y attaquer. Son gras était une montagne aux contreforts escarpés, aux sentes sinueuses, aux rochers acérés. Mieux valait lui tourner le dos et se laisser entraîner par la pente.

« Le médiocre n’est pas envisageable », murmura la rousse du bout des lèvres, mais ses mots cinglaient plus durement que l’extrémité d’un fouet. « Vous me perdrez ce ventre, Ferdinand, parce que de là où je me tiens, je vois à peine ce qu’il dissimule. »

La rousse empoigna les bouées qui pendaient sur ses hanches et y enfonça ses ongles. Lorsqu’elle les relâcha, son corps remua comme de la gelée anglaise. Elle se colla presque contre lui pour tâter ses fesses. Son haleine chaude contre son torse réveilla en Ferdinand des instincts bestiaux. Il s’imagina la repousser, lui arracher ses vêtements et la dévorer, mais sa mère l’avait trop bien élevé pour qu’il se comporte comme un animal ou un vulgaire criminel. Le souffle court, il laissa la jeune femme tripoter son arrière-train flasque.

« C’est mou », dit-elle. Kyrstin Kunst n’avait pas tort. Ferdinand était un homme-flan. « Avant de vous mettre en circulation, nous devrons nous assurer que vous correspondez aux critères d’excellence qui ont fait la renommée de cette maison. »

Elle recula d’un pas et baissa les yeux vers son entrejambe.

« Mais il est certains membres pour lesquelles des séances de musculation ne sont d’aucune utilité. Quel coq êtes-vous, Ferdinand ? »

La question virevolta dans sa tête sans qu’il puisse l’attraper au vol. Il entrouvrit les lèvres, voulut trouver une réponse intelligente qui, à coup sûr, l’élèverait au-dessus du lot de la médiocrité quotidienne qu’elle décrivait plus tôt, mais ne parvint qu’à afficher une moue consternée. Il n’était pas un coq, de quelque espèce soit-il : tout juste était-il assez taciturne pour être un chien, et encore, pas un bien méchant : il y avait en lui quelque chose du mulet, âpre à la tâche et peu exigeant quant à la rétribution. Sans s’annoncer, la rousse lui empoigna la verge d’une main et les bourses de l’autre. Son geste n’avait rien d’érotique, davantage un examen de routine qu’une invitation.

« Il faut que tout fonctionne », poursuivit-elle en lui malaxant les parties intimes. « Vous devez être prêt à n’importe quel moment, dans n’importe quelles conditions. »

Elle frotta ses paumes l’une contre l’autre et les porta à son nez. Nonobstant ses craintes, elle ne grimaça pas. Cette femme possédait l’assurance et la morgue d’un médecin habitué aux cas désespérés. Elle fit volte-face et marcha d’un pas léger jusqu’à la porte. Ferdinand tourna la tête et suivit des yeux le roulis de ses fesses. Ses pieds étaient incapables ne serait-ce que de remuer un orteil. Quant à balbutier des excuses et s’enfuir, il n’en était plus question : son excitation était telle que s’il était retourné maintenant chez lui, il aurait fait l’amour à son épouse comme s’il rentrait de guerre. Il l’aurait violentée, il lui aurait fait mal, il se serait défoulé jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus l’un comme l’autre.

« Envoyez-la », ordonna Kyrstin Kunst, la tête passée à travers l’embrasure. Elle referma le battant et marcha jusqu’au mur opposé où se découpait une petite porte. La lumière tamisée obscurcissait les reliefs et comprimait les distances, si bien qu’il sembla à Ferdinand que la jeune femme se perdait dans les ténèbres pour ne plus jamais en réémerger. Un cliquètement de serrure résonna, assourdi par les parois épaisses recouvertes de tentures, et la petite porte s’ouvrit. Une ombre grotesque apparut dans l’encadrement.

« Dépêche-toi », dit la rousse.

Kyrstin Kunst ne revint pas seule : elle tenait par la main une seconde femme au visage fermé, nue comme lui. La beauté de cette dernière, si toutefois elle existait, souffrait difficilement la comparaison avec celle de la rousse, brûlante et si évidente qu’elle sautait aux yeux. L’inconnue était brune, courte sur pattes, et de son abdomen pendait aussi un petit ventre flasque qui masquait une partie de sa toison pubienne. Elle se tenait tordue, la mâchoire prognathe, et ses épais sourcils marquaient le départ d’un front trop haut qui donnait sur la plage d’une chevelure clairsemée pour son âge. Elle ne devait pas avoir plus de quarante ans, mais en paraissait dix de plus. Sa peau d’un gris terne suintait l’ennui et la résignation. Elle darda un regard amorphe sur Ferdinand. Sa bouche était un pli qui n’invitait pas à la discussion.

« Nos clients pourront faire preuve d’impatience : il faudra que vous soyez toujours sur le qui-vive, prêt à monter sur le pont. Montrez-moi ce que vous valez, Ferdinand. »

L’homme n’avait pas besoin d’un supplément d’explication : l’ordre était clair. Pas vraiment inspiré, il empoigna le sein droit de l’inconnue. L’autre réagit à peine, comme hantée par le souvenir de dizaines, peut-être de centaines, d’entretiens comme celui-ci. Ferdinand ferma les yeux et frotta son bas-ventre contre celui de la femme nue, imaginant le visage de Kyrstin Kunst, de son épouse, puis des deux en même temps, et mélangea leurs traits en son for intérieur en priant pour que le sang afflue là où il devait affluer.

« Maintenant ! » gronda la rousse. L’ordre réveilla en Ferdinand une énergie insoupçonnée. Aussitôt au garde-à-vous, il s’emboîta dans la visiteuse et accomplit sa besogne avec l’application du bon élève, à même le sol. Lorsque Kyrstin Kunst le demandait, il changeait de position. Quand Kyrstin Kunst exigea qu’il jappe comme un chien ou qu’il grogne comme un cochon, il s’exécuta. Lorsque Kyrstin Kunst lui ordonna de se retirer alors qu’il atteignait le pic de son orgasme et qu’il commençait tout juste à apprécier l’échange, il obéit et se termina à la main, face aux deux femmes. L’inconnue nettoya le tapis avec un mouchoir en papier et s’en fut par où elle était partie sans prononcer une parole.

« Je me trompe rarement, Ferdinand : je pense qu’avec un peu d’entraînement, vous serez prêt. »

Le ridicule le gagna. Il connaissait ce sentiment de vide qui le submergeait après l’orgasme, mais il n’en avait jamais fait l’expérience devant une inconnue. Mais Kyrstin Kunst n’était pas une inconnue : de fait, elle était devenue son seul horizon. Il baissa la tête et la remercia platement. D’un geste, elle l’invita à reprendre place au bureau, où elle s’installa également. Le cuir du fauteuil lui colla aux fesses, mais il se garda bien d’en faire part à la rousse.

La jeune femme sortit d’un tiroir une enveloppe kraft qu’elle fit glisser vers Ferdinand.

« Votre contrat.

— Je... je suis engagé ? balbutia l’homme nu.

— Vous ferez l’affaire. »

Ferdinand extirpa les feuillets et les parcourut en diagonale. Il était si pressé de signer qu’il pesta intérieurement contre l’épaisseur du contrat, le nombre d’alinéas, de clauses, et la quantité de paraphes qu’il aurait à apposer avant d’en avoir terminé.

« Réfléchissez bien, dit la rousse. Ce contrat est un engagement à vie. En le signant, vous renoncerez à tout. »

L’homme hocha la tête et poursuivit son examen des documents juridiques. Cela faisait des jours que, dans le silence de sa réflexion, il pesait le pour et le contre. Il ne comptait plus les heures qu’il avait passées à éplucher la brochure, à s’en imprégner, quitte à être capable d’en réciter certains extraits de mémoire, comme un évangile. Il savait ce qu’il laissait derrière lui : une femme qui ne l’aimait pas plus qu’un vieil animal de compagnie, un enfant à qui il n’aurait sans doute pas transmis grand-chose d’autre que de la résignation et un boulot qui, à bien des égards, ressemblait davantage à un sépulcre qu’à un véritable emploi tant il était parvenu à s’y enterrer. Il n’abandonnait rien : de fait, il gagnait presque tout.

Il venait à peine de recouvrer sa respiration, mais son esprit avait la clarté d’un lac de montagne. Ce n’était pas pour rien que l’examen d’admission se terminait par un rapport sexuel : la lucidité qu’on éprouvait juste après l’apothéose était propice à l’établissement d’un contrat.

« J’ai bien lu, souffla Ferdinand.

— Bien. Prenez de quoi écrire. »

L’homme tourna la tête et choisit un stylo à plume dans le pot à crayons déposé devant lui. Kyrsten Kunst fit claquer son adorable langue.

« Pas celui-là. »

Docile, il reposa l’instrument et jeta son dévolu sur un autre. « Pas celui-là non plus. » Sans s’interroger, il lâcha le stylo et exécuta ce manège jusqu’à ce que la rousse s’en lasse. Il s’agissait du premier commandement de son nouvel emploi : réfléchir ne faisait plus partie du champ de ses prérogatives.

Finalement, Ferdinand apposa ses paraphes et sa signature au bas du document. Kyrstin Kunst afficha une moue satisfaite et rangea le contrat dans une armoire en métal qu’elle referma à clef.

« Tu viens d’exécuter ton dernier acte d’homme libre. Maintenant, debout ! » tonna la rousse.

Ferdinand bondit de sa chaise et se dressa au garde-à-vous. Sa chair flasque dansa sur ses os lorsqu’il se figea tel un chien d’arrêt. Quelque part au fond de lui, dans son ventre, un poids venait de s’évaporer.

« Nous allons devoir te choisir un nouveau nom, esclave. Tous les esclaves ne peuvent pas s’appeler esclave, n’est-ce pas ? »

Elle tourna autour de lui et chercha l’inspiration dans le mobilier du bureau, comme elle le faisait toujours. Ceux qui renonçaient à leur liberté au profit de l’entreprise abandonnaient également tout le reste : famille, possessions, jusqu’à leur identité. Ferdinand déglutit à attendant que le sort s’abatte sur lui. La décision ne lui appartenait plus : en signant le document, il autorisait désormais ses maîtres à disposer de lui comme bon leur semblerait. La perte n’était pas grande : le système ne donnerait jamais à des individus de sa trempe un infini panel de possibilités. En se libérant du poids des décisions du quotidien, Ferdinand subirait les désidératas de ses propriétaires, la chose était entendue, mais il serait nourri, logé, blanchi — seulement si on l’obligeait à se vêtir — à vie. Le marché des esclaves, après avoir pâti de la mauvaise presse de l’Histoire, connaissait un nouvel essor : on se bousculait au portillon pour abandonner toute dignité et confier son sort aux mains d’une autorité supérieure.

Enfin heureux, Ferdinand caressa une nouvelle fois du regard les fesses de sa maîtresse. Maintenant qu’il était à peine plus qu’une bête douée de raison, il avait le droit de se laisser aller à ses instincts les plus sombres. La jeune femme tourna lentement autour de lui et finit par poser les yeux sur un bol de méditation tibétain qui trônait au sommet d’une colonne, sous une cloche de verre.

« Tu n’es plus digne de répondre au nom que t’ont donné tes parents. Tu n’es plus qu’un objet et, comme tous les objets, tu t’appelleras en conséquence. Bol. C’est pas mal, non ? Ta nouvelle propriétaire appréciera, j’en suis sûre. »

Le cœur de Ferdinand — non, de bol — se serra en réalisant qu’il ne deviendrait pas l’esclave de Kyrstin Kunst. La jeune femme lut le dépit sur son visage et lui administra une claque sur la cuisse.

« Nous t’envoyons chez une vieille femme très riche qui est à peine assez forte pour tenir debout. Tu lui seras très utile. J’ai entendu dire que malgré son âge, elle nourrissait encore quelques perversions intéressantes. Tu en profiteras pour perdre du poids. Peut-être qu’un jour, si l’envie me vient, je te prendrai à mon service. En attendant, tu vas aller pétrir de la pâte périmée. »

Ragaillardi par la perspective aussi lointaine qu’hypothétique d’entrer au service de Kyrstin Kunst, Ferdinand — non, bol ! — sourit.

« Tu trouves ça drôle ? Tu as raison. »

La rousse éclata d’un rire clair et dirigea ses pas vers une commode Louis XVI qui sommeillait derrière son bureau. Ouvrant un tiroir, elle extirpa d’un nœud de lanières de cuir un ravissant collier de chien. Son nouvel uniforme. Elle s’empara d’un marqueur indélébile et inscrivit sur la plaque vierge les trois lettres de son nouveau prénom, sans majuscule ni fioritures. Une fois sa besogne terminée, elle jeta le collier à bol. Pendant ce temps, l’hôte d’accueil avait fait irruption dans le bureau et avait enfourné les vêtements de feu Ferdinand dans un grand sac-poubelle avec le reste de ses affaires, portefeuille et téléphone portable compris.

L’esclave prit une inspiration. La lanière crantée posée sur ses paumes ouvertes, bol ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine gratitude : pour une fois, le destin lui avait fait un cadeau. Il avait même fait preuve de clémence.

Bien décidé à laisser une bonne fois pour toutes sa vie entre les mains des autres, bol passa le collier autour de son cou et attendit l’ordre suivant.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©