Édition et écrivains : trouver des portes de sortie, pas des voies de garage

Je signale la mise en ligne d’une vidéo essentielle de François Bon, intitulée De l’accès à l’édition. Je sais, c’est long, ça dure 30 minutes, mais ce sont sans doute les 30 minutes que vous aurez le mieux employées aujourd’hui, voire cette semaine. Dans cette vidéo, l’écrivain/éditeur/traducteur/rocker/expérimentateur en chef analyse le nouvel écosystème éditorial et définit des stratégies de contournement pour qui voudrait éviter l’écueil des publications décevantes et la spirale infernale du déficit d’ego. C’est à regarder ici :

Je me reconnais beaucoup dans ce que dit François, et pour ma part je ne ressens plus aucune envie d’envoyer un manuscrit chez Gallimard ou Albin Michel : ça m’est passé comme une vieille grippe. Croire que l’édition chasse la solitude de l’artiste face à son œuvre, le vertige du vide et l’absence de sens est naïf : dans un écosystème éditorial où la littérature se vend désormais à quelques centaines d’exemplaires au mieux, ce n’est pas vers l’éditeur qu’il faut se tourner (il est aussi paumé que l’écrivain), mais vers ses propres communautés : web, blogs, réseaux sociaux, en mp3, en vidéo, mais aussi au contact du dur, du local, dans des foires et des kermesses, sur des scènes ouvertes, dans des ateliers en bibliothèque, là où les gens vivent et lisent encore un peu. Aller dédicacer dans des salons du livre, c’est l’ancien monde, celui où nous n’étions pas chacun l’écrivain de l’autre.Se dépêtrer aussi de l’imagerie d’Épinal : l’éditeur (à quelques rares exceptions près) ne fait pas la littérature : il ne crée que du déjà-existant pour coller à son catalogue, et s’en sert pour survivre. Auteurs et autrices s’acharnent à sauver un animal presque mort, là où leur temps et leur énergie seraient bien mieux mis à contribution dans d’autres combats. Ici ce n’est que notre ego que nous confortons : « moi aussi je suis capable d’être édité, ça veut dire que je vaux autant que mes prédécesseurs, le monde littéraire me reconnaît, je suis validé dans ma démarche », ces discours m’horripilent. D’ailleurs je ne travaille plus qu’avec des éditeurs que je connaissais d’avant, avec lesquel·le·s j’entretiens une vraie relation d’humain à humain avant même de parler boulot. Aux oubliettes, les annuaires…

Il faut créer local, c’est-à-dire à destination d’une communauté de personnes qui se retrouvent les unes en les autres, qui font le pot commun de leurs imaginaires. Ça, ça a du sens. Ça crée du sens là où il n’y en avait plus. Ne pas tomber dans les nouveaux pièges aussi – se défaire du pouvoir de l’éditeur pour nourrir Amazon, c’est pas beaucoup mieux. Art et artisanat doivent refaire bon ménage. C’est à ce prix qu’on se sauvera collectivement. Comme le note très justement François, la poésie a su le faire. Elle a re-colonisé le web et le terrain local sans même que nous le remarquions, et maintenant elle est vive et partout, solide comme du lierre.

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5 réflexions sur « Édition et écrivains : trouver des portes de sortie, pas des voies de garage »

  1. C’est une bascule essentielle, à nous de la construire et de l’accompagner. Ton billet d’il y a 1 mois sur « proximité » est essentiel. Ce qui me ronge, c’est comment les celles.ceux qui portent des voix neuves continuent de privilégier ces vieilles symboliques, souvent s’y fracassent. À côté de ça, toute une galaxie de micro-éditeurs qui font un boulot génial et assument aussi le rôle de pré-repérage.

  2. C’est vrai. Et finalement je me demande si les maisons d’éditions ont su ou sauront prendre le virage du numérique. S’adapter à ce nouveau monde et proposer un nouveau modèle, même si le livre papier est le plus ancien de nos médias. Celui pour lequel nous avons culturellement l’attache la plus profonde.

  3. J’aime beaucoup ce qu’il dit sur « l’avant »-publication, sur la préparation du manuscrit. J’adhère.

    Sinon, je dirais oui sur le fond, mais non (ou plutôt : pas forcément) sur la façon concrète dont on fait cela. Nous avons déjà eu cette discussion, mais ça s’affine dans ma tête. Par exemple, par rapport à ton idée de créer local, pour une communauté avec laquelle tu peux entretenir des rapports humains… Je pense que cela a du sens par rapport à ton parcours, ta situation, ce que tu écris, peut-être. Mais ce n’est pas une solution qui s’offre à tou-te-s.

    Je sais que dire « tous les cas sont différents » ressemble à une platitude. Mais je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de parler pour des exceptions, ou des personnes qui ont la chance d’avoir du succès, ou des personnes qui écrivent dans des genres présumés populaires. Des auteur-e-s qui écrivent de la romance et qui n’arrivent pas à vendre 100 exemplaires après 5 ans, j’en ai édité beaucoup. Le fait d’avoir ou pas du succès n’a rien à voir avec mon propos. Je veux parler de lectorat-cible.

    Il y a des auteur-e-s qui ont un lectorat-cible avide d’échanges humains, qui se promène sur les réseaux sociaux et y noue des relations. Celleux-là, peut-être, n’auront guère de succès sur Amazon et consorts, mais peuvent songer à un genre de succès alternatif (et aussi à des sources de financement alternatives) et tant mieux pour elleux. Et puis, à l’autre bout du spectre, il y a des auteur-e-s dont le lectorat-cible ne sait même pas ce qu’est Twitter, n’achète que sur Amazon et iTunes, n’a jamais sociofinancé personne de sa vie, n’a même pas de compte PayPal, et n’en a absolument rien à faire de qui est l’auteur-e, de ce qu’iel pense ou écrit sur le Web. (Je caricature un peu pour la clarté, et il y a toujours des exceptions qui confirment la règle, mais ça caractérise la majorité du lectorat.)

    Cette catégorie d’auteur-e-s-là, au contraire, ne peut pas espérer un « succès alternatif », ou local, ou une communauté de soutien, car cela n’existe par pour elleux. Ça me fait penser à Amanda Palmer, quand elle dit « There isn’t always a crowd from which you can fund », après avoir relaté comment un YouTubeur avec un paquet de vues avait connu un échec retentissant avec sa campagne de sociofinancement. Un type de succès n’est pas forcément transférable vers une autre plateforme, vers un autre paradigme.

    On peut avoir des ventes impressionnantes via les revendeurs traditionnels, et écrire son blogue dans l’indifférence la plus totale. On peut avoir foule de gens qui commentent tout le temps sur notre blogue, et presque aucune vente. On peut gagner un paquet d’argent par la vente, et zéro via un compte de mécénat, et vice versa. Tu vois ce que je veux dire. Il y a des auteur-e-s qui ont tout intérêt à chercher le succès et la validation ailleurs que chez les éditeurs ou via la vente; sur ça, je suis complètement d’accord. Mais il ne faut pas mentir. Il y a aussi des tas d’auteur-e-s qui ont l’intérêt précisément inverse.

    Ça ne veut pas dire qu’il faut accepter le statu quo; tu sais que je ne l’aime pas plus que ça, moi non plus. Mais c’est important, si on veut se rendre quelque part, de partir d’un point de départ qui est vrai et non faussé, c’est-à-dire que nous n’avons pas tou-te-s quelque chose à gagner à avoir une présence Web, ni à avoir une présence IRL dans des évènements quelconques, et encore moins à nous passer d’une plateforme de vente traditionnelle et populaire. Il faut aller encore en-deçà de ces considérations spécifiques si l’ont veut atteindre un dénominateur réellement commun.

  4. @Jeanne : je suis d’accord avec toi dans une certaine mesure, mais je crois qu’on ne parle pas exactement de la même chose. Je me place dans la perspective d’une vraie « création littéraire » (au sens de recherche), pas de la fabrique de la fiction telle qu’elle s’étale dans les rayonnages aujourd’hui. Ça sonne un peu snob, je sais, mais on ne peut pas occulter qu’un processus industriel accouche d’une œuvre industrielle dans la plupart des cas (heureusement il y a des exceptions).

  5. Pas à dire, j’aime vraiment ce concept de « Créer local » en littérature. Et ça vaut pour la musique, la photo et bien d’autres choses (même si c’est probablement encore différent).

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