Traverser le désert : quand l’écrivain n’arrive plus à écrire

C’est une histoire banale, de celles qu’on préfère en général ne pas raconter. De ces histoires qui nous laissent un sentiment d’amertume, d’inachevé, et puis il faut le dire, parfois de vague honte. Cette histoire banale, c’est celle d’un type plein d’énergie, de projets et d’idées, qui à force de courir dans tous les sens finit par s’user.

C’est l’histoire d’un gars qui, à 33 ans, décide d’avoir des enfants, parce que l’amour est là et que l’envie est là aussi, qui en a deux d’un coup, ce qui ne gâche rien, et qui pense pouvoir mener tous ses combats de front. Et qui, les mois passant, se rend compte qu’il n’y arrivera pas. Parce que les enfants, c’est formidable mais c’est aussi une vie un peu plus épuisante que la précédente. Mais qui n’ose pas le dire.

C’est l’histoire d’un type qui, le temps aidant, la lassitude s’installant, la fatigue opérant, n’osait plus dire qu’il n’arrivait plus à écrire. C’est mon histoire, quoi : celle de quelqu’un qui sort à peine, tout doucement, d’une longue traversée du désert artistique, et qui ose enfin le dire à voix haute.

Parce que c’est difficile d’admettre qu’on n’arrive plus à faire ce qui nous paraissait si facile, si évident avant. On vit dans un monde de la performance, où seuls les plus endurcis s’en sortent. C’est un monde de la castagne, où il faut bomber le torse, avoir des followers, mieux, faire prospérer une communauté. Si tu n’as pas de communauté, tu n’es personne. Si tu n’as pas de marque, tu n’as rien à vendre. Et si tu n’as rien à vendre, alors tu es quoi ? On a beau se poser deux secondes, et en venir à la conclusion évidente que tout ça ce sont des salades, on n’est pas pour autant assuré de ne pas se laisser contaminer par l’ambiance, par l’atmosphère qui règne. Il faut performer. Il faut croître. Il faut se prendre au sérieux.

Le sérieux, justement : la trentaine entamée, l’aspirant écrivain se remet en question. Faut-il chercher le succès ? Un véritable écrivain, si l’on en croit ce qu’on peut lire ici et là, doit se prendre au sérieux, et considérer son art comme une activité professionnelle. Alors soyons sérieux, asseyons-nous au bureau et, allez quoi, ça devrait être facile, tu fais ça depuis des années, qu’est-ce qui te bloque ? Ah, il est déjà seize heures. Les journées passent vite ou c’est moi ? Se prendre au sérieux, c’est important. Enfin, j’imagine.

Parce que pour tout vous dire, je n’ai jamais autant écrit que quand je ne me prenais pas au sérieux. Je ne me suis jamais autant amusé non plus. Les idées fusaient, l’exécution suivait. J’enchainais les projets. Et soudain, la petite rengaine du « prends-toi au sérieux » s’est emparée de moi, comme une chanson qu’on ne peut pas se sortir du crâne. Il faut anticiper, monter un plan de carrière, faire un peu de marketing social, créer ta marque quoi, et puis aussi penser à ce qu’ont envie de publier les éditeurs. C’est un boulot, après tout, c’est la loi de l’offre et de la demande…

Le marasme s’installe, et à force d’hésiter, on perd l’habitude d’écrire. Ce qui était facile devient de plus en plus dur. On est un peu perdu, puis totalement égaré. Retrouver son chemin devient très compliqué. Les mois passent. Puis les années.

Rien. Comment devenir professionnel quand on n’arrive plus à aligner deux paragraphes ?

Je parlais de honte au début de ce texte, et le mot n’était pas trop fort pour exprimer ce sentiment. Comme vous le savez peut-être, j’ai été l’un des premiers auteurs francophones à solliciter la générosité régulière de son lectorat via des plateformes de financement participatif, notamment Tipeee. Et ça a très bien fonctionné, pendant plusieurs années… jusqu’à ce que je tombe dans le marasme, et que je ne parvienne plus à produire quoi que ce soit (produire, le gros mot est lancé). Car c’est bien d’un système de contrepartie dont il est question dans ce mécénat nouvelle génération : tu soutiens, je produis, tout le monde est content. Mais quand le créateur n’est plus en mesure de produire, que se passe-t-il ? Eh bien d’abord, il y a les excuses, les messages, les lettres d’explication. On sort un vague projet, on avance une date qu’on imagine pouvoir tenir, et face à l’échéance, on se liquéfie un peu plus. Alors, on fait silence, et on culpabilise de le faire.

Vous n’imaginez pas ma frustration des dernières années à ne pas réussir à vous donner ce que j’avais envie de vous donner. Mais je n’en avais simplement pas la force.

J’ai donc fermé mon compte Tipeee il y a quelques mois. J’ai perdu quelques centaines d’euros mensuels au passage, et ça se sent parfois dans le budget. Mais c’est la seule manière que j’ai trouvée pour me présenter à nouveau face à vous, droit dans mes baskets. Le crowdfunding est une magnifique opportunité, et peut-être y reviendrai-je un jour. Mais cela demande une force mentale immense pour tenir sur le long terme, et je ne souhaite à personne de franchir le tunnel que j’avais traversé ces dernières années.

Et puis soudain, les enfants ont grandi. L’énergie revient, doucement, même si elle reste fragile. On reprend des couleurs, ça se fait un peu tout seul. On freine les mauvaises habitudes, on en prend de meilleures. On pense à ceux qui n’arrivent pas à remonter la pente, et c’est d’une tristesse infinie. On réalise qu’on a envie de revenir, finalement, et qu’on a peut-être, je dis bien peut-être, l’énergie pour.

Mais pas pour monter une carrière, pas pour faire des plans business, pas pour se prendre au sérieux… pas pour se saborder une deuxième fois, parce qu’on sait que ce chemin mène à l’épuisement, et au final, au vide.

Juste, comme au début, pour s’amuser ensemble.

C’est de ça dont j’ai envie : retrouver la joie d’écrire. Pas parce que j’arriverai à caser ce manuscrit chez un éditeur, pas parce qu’il faut se prendre au sérieux et tendre vers le meilleur produit. Juste, pour le plaisir de le partager avec vous. Cette vie ne nous propose qu’un tour de piste. Et ce n’est pas rien de dire qu’on préfère privilégier le plaisir d’en profiter.

Salut internet. Je suis de retour.

Illustration : Sebastien Gabriel via Unsplash

14 réflexions sur « Traverser le désert : quand l’écrivain n’arrive plus à écrire »

  1. Bon, je ne suis pas du tout doué pour communiquer, aussi je vais sans doute dire des choses bizarres, mais…

    Je me retrouve dans pas mal de choses qui sont dites dans cet article et sur lesquelles il m’a fallu réfléchir ces derniers années pour retrouver un semblant d’équilibre et d’énergie pour créer (et surtout m’amuser). Le fait de commencer à se prendre au sérieux est devenu pour moi un signal d’alarme à partir duquel je dois m’arrêter et commencer à réfléchir à la direction que j’ai prise, mais surtout à ce que je veux vraiment, pour mes textes, en tant qu’auteur, ce genre de trucs. Et je crois que chez beaucoup de personnes, c’est clairement le début de la fin et que c’est à ce moment-là que les problèmes arrivent. Et c’est aussi à ce moment que le perfectionnisme commence à se faire le plus agressif et épuisant.

    Dans tous les cas, je suis vraiment heureux d’apprendre que tu es de retour. J’ai commencé à te lire avec Jésus contre Hitler (Il me semble que l’épisode 2 venait juste de sortir) et j’ai toujours été assez admiratif de ton imagination sans jamais trop oser le dire (Mon problème, je suis du genre silencieux et facilement gêné). Je te souhaite donc de retrouver le plaisir d’écrire et serai là pour lire tes prochains textes. 🙂

  2. Merci, Neil. Ton article me parle beaucoup, et j’ai l’impression que je ne suis pas le seul à qui il fait cet effet. Même si, comme tu le soulignes, nous ne partons pas dans une politique de performance au départ, nous finissons trop souvent par nous laisser contaminer par l’atmosphère ambiante. Les objectifs chiffrés, les résultats…

    Merci pour ta sincérité et bon retour. Je te souhaite de t’éclater comme avant dans l’écriture !

    Chris

  3. Heureuse de te lire a nouveau. Nous avons tous de ces heurs tres j’hauts qui mènent a des bas insondables. Le bas est le ferment qui nous fait grandir, avec le temps nous parvenons a les apprivoiser ces sombres épisodes, nous pouvons même les utiliser parfois.
    J’aime voir le bout de ton stylo émerger au dessus des nuages sombres. Il aura, c’est certain, une puissance différente. Laisses le vivre ce qu’il veut transmettre. Ne forces rien, laisses la plume ou le clavier vivre sa nouvelle vue.
    Bienvenue chez ton nouveau toi, nous te lirons avec intensité.

  4. Je te rassure ça arrive à plein de jeunes parents ! Les priorités changent, le rythme aussi. Et puis un jour, on est de nouveau prêt pour l’aventure ! Contente de te retrouver !

    1. Merci pour cet article.

      Je crois que cette traversée du désert est presque un passage obligatoire, surtout dans ce paysage « sérieux » et exigeant en termes de productivité comme tu l’as si bien décrit. Même sans avoir un parcours aussi fouillé que le tien (ni les mêmes embûches : la trentaine, je ne la rencontrerai qu’à la fin de l’année, et les enfants ne sont pas au goût du jour–heureusement vu l’emploi du temps), je m’y retrouve un peu…

      Je t’ai suivi dans tes tentatives d’innovation, ou de retour aux sources, de plateformes en plateformes, sans pour autant me manifester (j’avoue tout, alors que je suis la première à dire que le retour des lecteurs est souvent important pour celui qui écrit, honte à moi), et j’ai vraiment admiré ta persévérance et ta volonté de faire du nouveau. J’avoue eu avoir un gros faible pour la newsletter. Mea culpa pour ne pas y avoir assez réagi.

      Mais finalement je suis arrivée à la même conclusion que toi. Fermer Tipeee, écrire pour s’amuser. Finalement, c’est la fanfiction qui m’a remise à l’écriture, avant de repartir vers la fiction originale avec beaucoup moins de pression. Comme quoi…

      En tout cas, ça me fait plaisir de retrouver Page42, un blog qui m’a mine de rien beaucoup guidée sur mon propre cheminement d’écrivain. Bienvenue chez toi (« Okaeri nasai » comme on dit en japonais me semble-t-il, ou juste « Welcome home » ? Je n’arrive pas à trouver un équivalent avec autant d’impact en français, « bon retour » me semble plus faible)…

      Je te suivrai toujours avec joie, quelle que soit la plateforme, et je serai heureuse de voir vers quoi tu te tourneras pour t’amuser. Et je te souhaite tes futures aventures d’être sans pression, sans syndrome d’imposteur, juste de quoi t’épanouir !

  5. Marrant, j’ai l’impression d’être dans une période similaire (sans les enfants ^^) pour la musique… J’ai du mal à me fixer une ligne directrice, à trouver l’énergie, à me rassembler pour m’investir dans quelque chose de nouveau. C’est pas l’envie qui me manque, j’ai l’impression de carburer dans ma tête assez souvent, mais quand je « dois » m’assoir et formaliser, c’est le grand vide.

    Bon c’est pas la première fois que ça m’arrive, et je sais qu’il suffit d’un déclencheur, un début, une impulsion pour mettre la machine en branle, mais c’est déstabilisant. Frustration, perte de confiance, dévalorisation…

    Bon, nos situations sont différentes, je parle d’un loisir et toi tu souhaites vivre (au moins en partie) de ton art, les enjeux ne sont pas le même, mais le sentiment d’impuissance doit être similaire.

    Toujours réconfortant de voir que tout ça est finalement assez banal pour un créatif.

    Merci pour ce témoignage !

  6. les carapaces sont durs à s’affranchir. pour ma part, un mal fou à la percer. c’est ce fameux lâcher-prise qui fait défaut avec les années, et me bloque. on s’identifie à toi même si on a pas le même age, parcours et sexe, mais je sais qu’il suffit de pas grande chose pour reprendre, vraiment, goût à la création. peut être écouter le battement de son coeur, dormir mieux et pas s’en faire pour la communication de ses écrits. si ça dort dans tiroir, tant pis, tant mieux, ça voudrait dire que le trou a commencé à s’agrandir…
    <3

  7. Et on est là. À voir les commentaires avant moi, on est plusieurs à être resté tes lecteurs, followers sur twitter ou autre. Peut importe. Si tu écris je serai contente de te lire. Si tu n’écris pas… pareil 🙂
    L’arrivée des enfants remet, je pense pour tout le monde, beaucoup de choses en question. Et deux d’un coup, j’imagine pas ! Parce qu’ils deviennent la priorité. Notre priorité absolue. Devant qui tout s’efface. Trop parfois et l’équilibre est dur à trouver. On n’était pas prêts 🙂
    Mais, et ce n’est que mon avis, une période comme ça, si elle n’est pas « productive » au sens où on l’entend habituellement, n’est pas stérile pour autant. Déjà au sens premier du terme, tu as fait des enfants, tu les élèves, c’est beaucoup. C’est un travail à temps plein (un vrai temps plein je parle, 24h/24). J’ai détaillé ça un peu dans mon dernier article de blog si ça t’intéresse (http://marianneprofeta.fr/index.php/2020/01/23/travail-choisi/)
    Et ensuite, ton cerveau tourne à toute vitesse, il emmagasine beaucoup, beaucoup, d’expériences nouvelles, qui forcément alimenteront ton art par la suite. Et personnellement, je trouve que c’est une belle chose. Dure des fois, car on se remet en question assez violemment, mais belle 🙂
    Je suis consciente de généraliser ici mon cas perso, mais je me dis que ce sont des réflexions qui peuvent t’intéresser.

    En tout cas contente de retrouver Neil Jomunsi sur la toile.

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