Peut-on offrir son art gratuitement ?

En tant qu’artiste-auteur, je n’ai jamais été à l’aise avec les modèles économiques que l’on me proposait. Comme beaucoup d’autres, je me suis souvent retrouvé à composer avec une situation qui ne me convenait pas – la plupart du temps sans qu’on me donne vraiment le choix, selon le vieil adage de l’édition « C’est comme ça ou rien du tout » (qu’on apprend en général au moment de signer un contrat avec une maison d’édition qui fait partie d’un groupe, qui rédige donc les clauses dudit contrat à l’échelle du groupe, écrasant de ce fait toute marge de négociation).

Je ne dis pas que c’est injuste : les maisons d’édition sont des organismes économiques vivants qui luttent pour leur survie et développent des instincts de prédation de façon assez naturelle, notamment à l’égard des auteurs, qui sont les plus faibles maillons de la chaîne. Les syndicats d’auteurs travaillent d’ailleurs d’arrache-pied pour peser dans la balance des négociations, gloire leur en soit rendue. Mais il faut bien avouer que c’est difficile, et surtout que ça l’est de plus en plus : rares sont les éditeurs qui, au regard de la concurrence féroce qui règne au-dehors, ne vous font pas comprendre qu’ils vous font une faveur en vous publiant.

Quand je signe un contrat d’édition, je me retrouve donc à céder les droits sur mes textes, fruits de mon long labeur, à des presque-inconnus, leur en offrant l’exclusivité jusqu’à 70 ans après ma mort (en somme entre un siècle et un siècle et demi), souvent sans que je reçoive pour autre compensation que l’à-valoir versé (quand il y en a un, parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à ne plus le faire) et la rémunération symbolique du prestige d’être édité. Parce que oui, la rémunération symbolique est capitale dans ce métier : c’est grâce à elle que tu peux fièrement expliquer ce que tu fais dans les soirées entre amis (vous vous souvenez ?), c’est aussi grâce à elle que tu peux intervenir dans des bibliothèques, des librairies, des classes, mais aussi que tu peux prétendre à des aides de l’État. En somme, aujourd’hui, c’est bel et bien l’édition qui fait l’auteur. Pas la littérature, pas le texte : l’édition. On peut comprendre que le modèle suscite quelques réserves.

À côté de cela, il y a les fiers partisans d’Amazon et de l’autoédition. Je les comprends : à trop vouloir tirer sur la corde, l’industrie a fini par émousser les rêves de ceux qui aspiraient à la rejoindre. 8% de droits d’auteur là où le géant de Seattle en propose 70 ? Le deal est alléchant. Bien entendu, à ce prix, n’espérez pas bénéficier d’un retour éditorial, du travail d’une graphiste ou d’une correctrice, des services d’un attaché de presse : face au relevé de ventes mensuel, la solitude sera totale. Mais si, à force de persévérance et d’acharnement, on finit par atteindre le top des ventes, alors on reboucle avec une forme de rémunération symbolique : celui du succès public. Et on gagne de l’argent sans avoir besoin de le réclamer au service compta, ce qui ne gâche rien : chaque mois, le virement tombe. Mieux encore, on conserve ses droits. Et, réussite suprême, on n’est pas à l’abri de se faire repérer par un éditeur, un vrai, de ceux qui scrutent les listes de best-sellers numériques à la recherche de la perle rare : l’auteur avec un public déjà conquis.

Mais il y a beaucoup d’obstacles avant cela : le parcours de l’auto-édité ressemble tout de même beaucoup à celui de l’auteur édité, si ce n’est qu’il remplit à lui seul toutes les tâches habituellement dévolues à l’éditeur. Il faut être un peu commercial dans l’âme, un peu graphiste, un peu correcteur, ou bien avoir de l’argent de côté pour pouvoir se payer leurs services – un luxe, en somme, ou une injustice, car il faut dès lors avoir de l’argent pour gagner de l’argent. Le serpent se mord la queue, et puis on enrichit Jeff, qui n’en a pas forcément besoin.

Je ne me sens à l’aise dans aucun de ces deux mondes. Bien sûr, j’ai un pied dans chacun : plusieurs de mes textes ont été publiés à compte d’éditeur, et j’en ai également autopublié un certain nombre. Il me semble que cela fait partie de l’ordre des choses de composer avec ces deux extrêmes aujourd’hui, surtout quand on ne gagne pas beaucoup d’argent ni avec l’un, ni avec l’autre. Parfois, un gros contrat tombe, mais c’est rare. Souvent, on racle les fonds de tiroirs, on cherche, on se débrouille, on est aidé aussi. De mon côté, je donne des cours. Je fabrique des livres numérique pour d’autres. Tous ces petits boulots cumulés font que ça passe, la plupart du temps. C’est juste. Mais ça passe.

Est-ce que la situation me satisfait pour autant ? Bien sûr que non. Parce qu’obnubilé par les questions de survie, j’en oublie parfois pourquoi cela fait des années que j’écris et publie des textes sur internet : parce que je crois en d’autres modèles, d’autres possibilités, d’autres horizons. Et que pris dans la tornade, j’ai parfois tendance à l’oublier.

Parce qu’il existe une autre option : celle de la gratuité.
Ça peut paraître antithétique, de prôner la gratuité de l’art lorsqu’il est question, finalement, de gagner sa vie, et je comprends que pour certains ces propos puissent passer pour de la provocation. Pourtant, et paradoxalement, c’est un modèle dans lequel je me sens à l’aise, justement parce qu’il ne s’agit pas d’un modèle économique, mais d’un modèle de distribution/diffusion basé sur l’ouverture, mais aussi et surtout sur la confiance.

Confiance en qui ? D’abord en soi, quelque part, puisqu’en proposant certaines de ses œuvres gratuitement on se coupe toute reconnaissance possible : économique d’abord (c’est gratuit, donc on ne gagne rien), symbolique ensuite, puisque la gratuité est souvent considérée avec dédain, voire mépris : si c’est gratuit, c’est que c’est forcément mauvais. La gratuité en elle-même n’ouvre aucune porte, aucun sérail. Elle n’est correctement considérée que lorsqu’elle est exceptionnelle, qu’elle est une aubaine en somme, un moment de grâce commerciale. La gratuité consentie pour mieux vendre ensuite est aussi tolérée, car elle n’est finalement rien d’autre qu’une publicité pour des services payants.

Je m’interroge : qu’est-ce qui fait que seule la transaction commerciale « valide » la respectabilité d’une œuvre ou d’un artiste ? Comment en sommes-nous rendus là, à chercher à la reconnaissance dans une certaine quantité d’argent échangée ? Attention, je ne cherche pas à déconnecter l’argent de l’existence, ce serait complètement utopique (et idiot) : on a évidemment BESOIN d’argent pour vivre. Je parle simplement de reconnaissance, de rémunération symbolique : pourquoi un « vrai » artiste est-il, au regard de la loi et de ses contemporains, un artiste qui gagne suffisamment d’argent avec son art pour pouvoir en vivre de façon exclusive ? La question reste en suspens, et j’invite chacun à se la poser. Personnellement, je n’ai pas envie de déléguer cette responsabilité à quelqu’un d’autre : j’essaye de puiser la légitimité de ce que je crée avant tout dans le regard que j’y porte (même si c’est dur, et parfois impossible). J’essaye de déconnecter les deux composantes du problème : d’un côté l’art, de l’autre côté sa légitimité.

Mais je parlais un peu plus haut de la gratuité comme d’un modèle de confiance, car c’est ce en quoi je crois fondamentalement : internet comme un lieu d’échange et de confiance, avec des personnes qui en comprennent les enjeux. Les licences libres jouent ainsi un grand rôle dans mon travail : je n’offre pas seulement des textes, des podcasts, des vidéos – je les mets à disposition. Je suis assez vieux pour avoir connu l’internet d’avant l’an 2000 : il y régnait un esprit de liberté et de gratuité qui ne m’a jamais quitté, où nous versions tout dans un grand pot commun, en somme, et où il n’était pas encore vraiment question d’argent. Nous construisions quelque chose d’autre, un autre continent. Et je ne suis pas le seul à être encore animé de cet esprit : il y en a beaucoup d’autres, notamment dans le domaine de la littérature. Mais je pars en digression.

Parlons économie du gratuit.

Hein ?

Oui oui.

Je crois que le gratuit n’est pas foncièrement incompatible avec le fait de gagner sa vie. D’ailleurs, c’est même devenu quelque chose de communément admis, sitôt qu’on parle des YouTubers par exemple : même si on ne peut pas parler de gratuité totale, les vidéastes mettent à disposition gratuitement des œuvres audiovisuelles sur internet. Pourquoi on ne parle pas de gratuité totale ? Parce que la rémunération se fait d’une autre manière, à travers la publicité : le spectateur « paye » en mettant son cerveau à disposition (en le faisant travailler) pour un écran publicitaire de quelques secondes, et une partie de la rémunération qui en découle auprès de l’opérateur (YouTube) est versée à l’auteur. Il y a tout de même transaction commerciale systématique (sauf pour les créateurs qui offrent leur œuvre sans publicité, mais ils prennent dans ce cas le risque d’être relégués au fin fond des recommandations de l’algorithme).

Dans mon cas, où je considère la gratuité non pas comme un dommage collatéral, mais comme une façon à part entière de mettre son travail à disposition, je prends souvent l’exemple des arbres. Vous saviez, vous, que les arbres produisent des centaines de millions de graines durant leur vie ? Pourtant, statistiquement, une seule de ces graines arrive à maturité et donne naissance à un arbre complet. Oui, vous avez bien lu : une seule. Les autres ne poussent pas, ou pas suffisamment longtemps avant d’être dévorées par les animaux. En matière de création, je me considère donc plus ou moins comme un arbre : je sème beaucoup, et j’ai confiance en une forme d’intelligence collective pour qu’un certain ordre économique en ressorte de façon naturelle.

Ainsi, certains de mes textes sont à la fois vendus sur les plateformes en ligne et offerts sur mon site. Je n’attends pas un équilibre particulier, mais je considère que l’important est avant tout dans l’échange. Aussi, j’ai ouvert une page Tipeee. Je crois, comme Amanda Palmer, que le micro-financement est une grande chance pour les artistes sur internet : il permet à ceux qui le veulent et qui en ont les moyens de « remercier financièrement » et d’atteindre, je le crois, un équilibre. Bien sûr, tous ceux qui « profiteront » des œuvres de l’artiste en question ne paieront pas. En réalité, une très faible minorité le fera, 1%, peut-être moins. Mais ces 1% de soutiens financiers feront en sorte, par leur don, de faire exister la ressource pour les 99 autres %, de pérenniser sa mise à disposition. Je n’attends pas de « contreparties » – d’ailleurs je n’en propose plus sur ma nouvelle page Tipeee, car je pense qu’on peut vite entrer dans une relation commerciale déguisée sinon. Je n’attends pas de visibilité particulière, je ne fais pas mon intéressant : je propose, les autres disposent. Et je suis convaincu du bien-fondé de ce modèle, basé de façon quasi-exclusive sur la confiance : on sème, et on attend de voir ce qui va pousser. Et quelque part, la nature est bien faite. Je suis persuadé que quelque chose finit toujours par pousser. C’est une sorte d’acte de foi, bien sûr, un saut dans le vide. Mais je garde en mémoire les mots de Ray Bradbury, qui conseillait d’apprendre à se jeter dans le vide et de prendre le temps de la chute pour se fabriquer des ailes.

Voilà la manière dont je considère les choses. Notez que je ne dis à aucun moment que ces modèles doivent s’exclure les uns les autres : ce que je dis, c’est qu’ils peuvent se compléter, même si un jour, l’un ou l’autre peut prendre le dessus. C’est en tout cas le choix que j’ai fait, et que j’assume. Parce que je crois qu’au fond, c’est le seul choix véritablement « politique » (même si je n’aime pas beaucoup ce mot, trop souvent dévoyé) à faire, dans une société comme la nôtre, où chacun aspire au changement sans véritablement être en capacité – ou en volonté – d’y contribuer.

À ma mesure donc, en proposant une voie de traverse, j’essaye de contribuer.

Photo par Sam Dan Truong via Unsplash

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7 réflexions sur « Peut-on offrir son art gratuitement ? »

  1. Ça laisse effectivement matière à réfléchir. J’ai tendance à tout partager gratuitement sur internet (qu’il soit question de mes écrits ou de mes dessins – mon job à temps plein), mais je n’ai jamais fait le grand saut et proposé un soutien quelconque de mon « audience », je crois que je ne me fais pas assez confiance quand à la qualité de ce que je propose.

    1. @Alice : Justement, c’est là toute l’idée : il n’est pas question de penser qu’on « vaut » quelque chose, mais de laisser aux autres la possibilité de soutenir – sans forcément que ce soit corrélé à la qualité intrinsèque de l’œuvre à un instant T. Voir l’encouragement comme ce qu’il est : un encouragement, une incitation à persévérer.

  2. C’est marrant cet article fait écho à mon cheminement depuis quelques temps et à la décision de basculer du côté de la gratuité, il y a une semaine. J’ai publié un article pour l’expliquer sur mon blog.
    Le chemin n’est pas encore bien déblayé car certains de mes textes existent et vont continuer d’exister chez des éditeurs.
    Par contre, c’est l’esprit totalement libre que je vais écrire mes textes à venir.
    Je m’interroge sur la création d’un Tipeee, mais votre expérience m’y encourage. Je dois cependant étudier la formulation de ce futur objet : je pense comme vous, que cela doit juste être un moyen pour le lecteur de pouvoir remercier l’auteur, l’encourager.

  3. Je ne te surprendrai sans doute pas en disant que je te soutiens dans ce modèle économique de la gratuité.

    Au reste, il n’y a pas que Tipeee comme outil pour encourager dons et mécénat; c’est sans doute le plus visible dans le monde francophone aujourd’hui, mais on pourrait aussi citer Liberapay, uTip et d’autres.

  4. Chouette article
    Au delà du micro financement, depuis peu j’ai une page itch.io ou je vends mes jeux indépendants en pay what you want
    C’est le début, mais eu plus de payements en un mois que toute la vie de ma page tipeee^_^
    Tu penses parler du pay what you want dans un futur article ? Ce que tu en penses m’interesse

  5. Très intéressant billet auquel j’adhère plutôt beaucoup.

    J’ai la chance et la malchance d’avoir un travail à côté, chance parce que salaire, malchance parce que du coup, j’ai du mal à me consacrer à la création pour laquelle je dois me séparer des tracas du boulot quotidien, ce qui n’arrive pas si souvent au final (le boulot est intéressant, son quotidien pas souvent simple).

    J’ai commencé depuis quelques années à passer la mise à disposition de mes photos sous licences libres (principalement CC-BY-NC-SA et certaine sans la clause NC), la libre utilisation dans un contexte non marchand me semble essentielle, sinon à quoi sert-il d’essayer de créer quelque chose si ce n’est pour le partager.

    Les idées comme quoi le gratuit dévalorise me hérissent le poil… Je doute que ce qui se vend soit vraiment en lien avec sa qualité. Il suffit de lire, voir ou écouter certains succès. Ton point de vue sur « ouvrir la possibilité à ceux qui le peuvent de contribuer sans culpabiliser ceux qui ne le peuvent pas » me fait penser à certain artistes qui sur bandcamp mettent leurs créations à télécharger son le modèle de « tell your price » 0$ pouvant être le prix que l’on y met.

    Aujourd’hui, la création est mise à mal je trouve, et tend parfois à devenir de l’entertainement pour peu que l’on veuille en vivre (en y réfléchissant, c’est un peu ce qui se passe avec la politique), et tout cela favorise le courant « mainstream » et la création de temps de cerveau disponible publicitaire (et la politique de façade).

    Pourtant, aujourd’hui, on aurait des moyens de changer les choses, un certains nombre de métiers ne servent pas à grand chose (parfois ils servent à gérer les problèmes qu’on a nous même créer fictivement), mais plutôt que de se dire qu’en partageant les richesses et on pourrait s’ouvrir à une forme de travail qui contribuerait à la société sans contrepartie directe, on maintient le statu quo.

    L’idée d’un revenu de base me séduit quelque part, pour peu que sa mise en place ne soit pas uniquement pour satisfaire les ambitions néolibérales de certains de ses partisans. Ou alors un revenu de base destiné aux personnes contribuant à des sortes de communs (ESS, bénévolat, Créations sous licence libres etc.). Et cela permettrait aussi de ne pas se bloquer sur un type d’activité, parce que parfois c’est aussi dans la polyvalence que l’on apporte le plus.

    Voilà quelques réactions/idées.
    Merci pour ce billet. (et merci à ceux qui auront lu jusqu’au bout 😉 )

  6. Très intéressant comme article. Je m’attendais à quelque chose sur le «libre» mais c’est bien de gratuit que tu parles, et du coup je comprends mieux ta question de sondage sur twitter.
    Et du coup, je trouve ton questionnement intéressant. J’avoue que, focalisée sur le côté libre, je ne me suis pas trop posée la question du modèle économique. Et la façon de poser les choses : tu proposes et les autres disposent m’interpelle.
    J’aime bien aussi la métaphore de l’arbre, étant très branchée permaculture en ce moment, je fais ça dans mon jardin, je sème et je vois ce qui pousse. Du coup, j’aime bien l’idée de faire pareil avec les écrits.

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