Trop de conseils d’écriture tue le conseil (et l’écriture) ?

Après avoir longtemps pensé le contraire, je crois qu’il n’y a pas de recettes pour écrire une bonne histoire. Si une telle chose existait, alors les éditeurs ne feraient jamais faillite. Aucun studio hollywoodien ne sortirait jamais un film sans âme non plus. Nous aurions la technique et nous posséderions le savoir-faire. Nous ne pourrions plus nous tromper.

Bien sûr, ça n’empêche pas qu’un nombre phénoménal de conseils d’écriture soit prodigué, en librairie comme en ligne. Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les motivations aussi. Certains prônent le dur labeur, d’autres la liberté créative. Certains découpent leurs structures narratives en arcs, en twists et en cliffhangers, traçant les contours de géographies dramaturgiques complexes. D’autres laissent courir, écrivent au fil de l’eau. Parfois, certains jugent les autres, considérant qu’eux seuls ont la bonne méthode. C’est discutable.

Les conseils d’écriture, je m’en suis longtemps nourri. Ils ont été ma lumière dans les ténèbres, parce que je me sentais perdu et que j’avais besoin qu’on m’aiguille, qu’on me donne une direction. J’étais prêt à suivre n’importe quel gourou, pour peu qu’il me dise comment résoudre un problème de caractérisation ou comme donner du souffle à mon acte deux. Ces livres s’entassent aujourd’hui sur mes étagères. Je les ai tous lus, et j’en ai retenu quelques évidences, bien sûr : tout cela n’a pas été lu en vain. Mais j’en ressors aujourd’hui avec le sentiment de m’être noyé sous les conseils. Et cette profusion a fini par me paralyser. À tel point que j’ai commencé à en donner, des conseils. C’est une bonne chose quand on arrive plus à écrire soi-même : donner des conseils aux autres. On se sent moins seul. Mieux, les autres nous remercient.

Il y a autant de conseils que d’auteurs, au fond. Et au bout du compte, j’ignore s’ils sont vraiment utiles (les conseils, pas les auteurs). Il y a une impulsion masochiste dans la manière dont on envisage parfois l’écriture, comme une épreuve dont il faut toujours sortir meilleur, pour laquelle il faut souffrir pour mieux faire. Il faut accumuler les lettres de refus pour prouver sa valeur, montrer qu’on n’abandonne pas – une façon imagée de montrer ses cicatrices, de faire le cake. La tendance à désirer la professionnalisation ne fait qu’accélérer le phénomène : si l’on veut écrire, alors il faut le faire bien, de façon professionnelle. Sinon on n’est « bon qu’à publier sur Wattpad », et on entend parfois le dédain dans la bouche de certains quand il s’agit d’évoquer Wattpad.

Je crois qu’il n’existe pas de manière d’écrire de bons romans – seulement des manières d’écrire des romans vendables à une industrie culturelle, à un instant T, dans un contexte socio-culturel Y. Ça ne veut pas dire que c’est mal : on a tout à fait le droit de vouloir s’intégrer à la chaîne (même si elle est un peu rouillée parfois, la chaîne), de désirer être un best-seller, de vouloir le statut d’écrivain, sans lequel on se sent un peu illégitime, un peu menteur au fond. C’est tout un système qui nous pousse à penser ainsi, et je serais bien mal placé pour critiquer celles et ceux qui, comme moi, s’y sentent inexorablement attirés. La littérature est une institution qui génère ses propres codes, ses propres outils de légitimation.

Alors ça colle le vertige de se dire qu’il n’y a peut-être pas de truc. Que c’est peut-être une question de temps, de hasard, de passage dans une rue au bon moment, et pas que de travail acharné – noter aussi que parfois le travail acharné est aussi un outil de déligitimisation de l’autre, qui n’a « pas assez travaillé » pour recevoir sa récompense, une manière de créer des hiérarchies subliminales. Ne faites pas les étonnés : on a tous jugé l’un de nos pairs un jour ou l’autre pour « travail bâclé ».

Bon.

Je crois qu’au fond, tous les conseils d’écriture peuvent se résumer en quelques mots : prêter attention au monde. Ça n’a l’air de rien, dit comme ça, mais c’est plus profond que ça en a l’air. Prêter attention, ça veut dire user de ses sens, au temps présent. Ça veut dire penser les mots, penser leur sens, leur place, penser les informations qu’ils véhiculent, parfois leur musicalité. Quand je prête attention, je vois ce qui cloche, ce qui a été écrit pour l’esbroufe, ce que j’ai placé là sans comprendre pourquoi je l’avais placé là. Je vis, aussi. C’est pas mal, de vivre.

Il faut je crois résister à la tentation de l’uniformisation. Les récits des Aborigènes ou des Inuits n’obéissent pas aux mêmes dramaturgies que la nôtre, ils possèdent la leur propre, et pourtant ils existent, sont valides et aimés. Simplement, ils ne nous touchent pas de la même manière que ceux qui s’inscrivent dans notre culture. D’où la tentation de standardiser.

Je sais qu’on travaille tous dur, et qu’on se dit que ça finira par payer. Mais si le travail était la chose la plus importante, au fond, alors pourquoi nos romanciers préférés persistent à écrire des livres moins bons que leurs tous premiers ? S’il suffisait de bosser pour s’affiner, les romans devraient être de mieux en mieux, non ? Et le dernier serait toujours une apothéose… Et aucun adolescent n’écrirait jamais un roman éternel… Non, je crois qu’il y a autre chose que la technique, que le labeur… Il y a une énergie. Et cette énergie, elle se trouve peut-être tout entière contenue dans l’attention que nous portons au monde.

Chacun fait comme il veut, bien sûr, et si les différentes techniques d’écriture aident, c’est très bien. J’ai simplement le sentiment parfois qu’à vouloir à tout prix produire le meilleur, on finit par oublier ce qui fait l’idiosyncrasie de la chose écrite, sa spontanéité. Car au fond, il n’y a qu’une règle : prendre ce qui fonctionne pour soi. Parce que « soi-même », c’est toujours le point de départ de l’histoire à naître. Et que j’aime quand les récits sont les miroirs de ceux qui les écrivent, avec leurs qualités… et leurs défauts. C’est ça, le point de départ de l’écriture. Alors il ne faut pas trop se perdre soi-même de vue en chemin, et ne pas oublier la raison pour laquelle on a pris la plume (ou le clavier) la première fois.

Illustration : Jen Theodore via Unsplash

 

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