Écrire et être sincère

À l’heure où les participants s’apprêtent à commencer le Nanowrimo, une petite réflexion en guise de fil rouge avant le grand marathon. Une fois n’est pas coutume, je vais faire court — mais pas trop non plus, histoire de creuser une discussion tenue sur Twitter il y a quelques heures et de revenir sur la lecture d’un article qui m’a bien plu.

L’article en question est un entretien avec Nicolas Ancion, un confrère dont j’aime beaucoup le travail et qui a la particularité d’avoir une conception rafraîchissante du métier d’écrivain, dans laquelle je me retrouve en beaucoup de points. Un passage m’a particulièrement touché :

« Mais tous les enfants font ça, tous les enfants quand ils jouent avec une poupée, avec un bout de bois, avec une petite voiture, ils inventent une histoire. Personne ne se met d’abord, il n’y a pas d’enfant qui se dit “je vais réfléchir, à quoi je vais jouer cet après-midi ». Il commence à jouer. Et si on les laissent jouer, ils jouent trois heures, quatre heures, cinq heures. Et puis on leur dit “A table”, et qu’est-ce qu’ils font? Ils descendent, ils vont manger. Le jeu s’est arrêté. J’écris comme ça. J’écris comme les enfants jouent. Tout le monde peut le faire quand il est petit, et puis on n’y arrive plus après parce qu’on croit savoir ce que c’est la littérature, on croit savoir que c’est des choses compliquées, qu’on doit réfléchir. Et moi je crois que dans des choses très spontanées qui sortent, il y a aussi des choses très profondes. »

Là où Nicolas a raison, c’est qu’on oublie parfois — et moi le premier — qu’une bonne histoire est quelque chose de spontané, d’arraché au flot du temps. C’est comme de puiser un verre d’eau dans un fleuve et d’essayer d’y capturer l’essence du courant. C’est une action rapide, simple, quelque chose d’essentiel et de tristement banal en somme, mais le vrai se cache presque toujours derrière le simple.

Quand j’écris une histoire, j’essaye de garder en tête une règle simple : rester sincère. Ça n’a l’air de rien, comme ça, ça semble même plutôt évident, voire carrément stupide, mais je vous assure que ça ne l’est en rien.

Nous sommes tentés de croire les formules, les trucs, les astuces, les listes de conseils, les recettes qui transformeront un roman potable en futur prix Nobel, et ce n’est pas ça qui manque sur internet. Quelque part, cette sincérité est elle aussi un “truc” que personne n’est obligé d’écouter ou d’appliquer — mais j’imagine que si vous lisez ces lignes, c’est que vous êtes au moins un minimum curieux. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas facile de se débarrasser de tout ça, de faire place nette dans sa tête et, face à la feuille de papier ou à l’écran, de se dire : ici, je laisse les autres derrière et je deviens moi. Qui c’est, moi ? La somme de nos rencontres, de nos discussions, de nos colères et de nos angoisses, quelque chose de multiple bien sûr, mais cette somme, cette addition, vous est personnelle. Il n’y en a qu’une comme la vôtre, et c’est la vôtre.

Les conseils d’écriture, c’est bien. L’idéal, c’est de se fabriquer les siens, souvent à partir des autres, des trucs qui marchent pour vous et peu importe si ça fonctionne pour les autres (si on est sympa, on les partage, mais ce n’est pas une obligation). Mais il ne faut pas que ça devienne une loi. La seule loi dans un livre, c’est son auteur qui l’impose. Et il n’y a pas que les conseils d’écriture : il y a aussi le marché du livre, la mode, ce qui fonctionne au cinéma, les journalistes qui parlent d’une chose plutôt que d’une autre, tout ça fait qu’on est tenté d’écrire ça plutôt que ça parce que tu vois, ça pourrait mieux fonctionner. C’est là que la sincérité intervient. Être sincère quand on écrit, ce n’est pas seulement l’être vis-à-vis de ses lecteurs : c’est surtout l’être vis-à-vis de soi.

Réfléchissez-y. Ce n’est pas si facile d’écrire seulement ce qu’on a envie d’écrire, et pas ce que la mode, la société, la famille ou les conseils nous imposent et nous soufflent. Ce n’est vraiment pas facile, à bien y penser. Ça demande de s’interroger en dedans, de se boucher les oreilles, de rester concentré. Voilà ce que j’appelle être sincère. Ça n’a rien de mièvre, c’est au contraire très brutal, quelquefois violent.

Voilà. Si je n’avais qu’un conseil, ce serait celui-ci : rester sourd au monde et écrire  ce fichu livre comme si personne n’allait jamais le lire.

6 réflexions sur « Écrire et être sincère »

  1. Top ! Je suis complètement en phase, et pour moi aussi, la sincérité dans l’écriture est l’étape la plus difficile de l’apprentissage. Tout part de là. Je suis d’accord avec les exemples que tu donnes, et j’y ajouterais qu’il faut être impitoyable avec les clichés. Les clichés sont absolument partout, et on ne les remarque pas la plupart du temps. Ils vont jusqu’à remplacer, comme des formules simplificatrices, la complexité et la singularité de notre pensée. Non seulement on parle avec des clichés, mais on finit par penser avec des clichés. Quand je veux parler de tristesse et de mélancolie, plutôt que d’examiner ce qui en moi est triste et mélancolique, plutôt que d’avoir le courage (car c’est réellement du courage) de creuser, de me mettre face au problème et de m’écouter parler, j’utilise spontanément ce qui a déjà été dit mille fois sur la tristesse et la mélancolie, dans les termes où ça a déjà été dit.

    D’où le ramassis de foutaises relevées par Slate, dans un article que j’ai tweeté hier, sur quelques romans de la rentrée. D’où « Malou aime regarder les gens, regarder passer la vie », qui ne signifie strictement rien de concret, n’évoque rien, n’appelle aucune image, ne résonne avec aucune expérience réelle. C’est une facilité. C’est vide et creux, c’est une forme de pensée pseudo-poétique à la mode, que tout le monde est capable d’écrire sans réfléchir, et qui ne réussit à se donne un air de profondeur que parce qu’on entend ce genre de truc partout. Au contraire : si on l’entend partout, c’est qu’on est en train de se planter, il faut absolument aller ailleurs. La difficulté étant de se rendre compte qu’on n’est pas sincère : je suis persuadé que l’auteur de cette citation croyait y croire. Seulement cette phrase pue le chiqué, c’est du carton.

    La sincérité, c’est épouvantablement difficile. C’est du travail, et du travail acharné, du travail de cinglé, pour donner une forme à sa propre pensée (et peut-être déjà prendre l’habitude de se demander ce qu’est sa propre pensée - parce que le bain constant d’informations qu’est Internet ne nous aide pas à prendre du recul). Penser sans les autres, écrire sans les autres, c’est le seul moyen de dire la vérité.

  2. D’ailleurs ça me rappelle que dans le journal qu’il écrivait pendant la rédaction de son formidable « Evangile selon Pilate », dans lequel il fait parler Jésus Christ à la première personne, Eric-Emmanuel Schmitt raconte qu’il passait quelques fois une demi-heure devant son écran, sans rien écrire, faisant le vide, cherchant au fond de lui l’exactitude, la sincérité totale et dépouillée, qui lui permettrait de parler pour le Christ avec honnêteté. J’adore ce genre de chose. C’est incroyablement difficile et contre-intuitif, ça s’oppose à l’écriture au kilomètre, aux phrases jetées à l’instinct, mais au final ça donne vraiment des choses qui méritent d’être lues.

    Et puis il y a aussi cette citation de Flaubert que je me répète souvent :
    « L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines sans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours. « 

  3. Cette analogie avec les enfants c’est ce que j’appellerais « faire sérieusement mais sans se prendre au sérieux ».
    Parce qu’avant tout ça doit rester un plaisir, de raconter et écrire une histoire, un truc de gosse justement ! Tu imagines, tu sautes d’idées en idées et même si c’est un peu bancale tant pis : tant que c’est aussi bon qu’un chocolat chaud en hiver et que ça te donne envie d’aller plus loin c’est que c’est le bon chemin.

    Mais c’est hélas de plus en plus difficile à faire comprendre aux gens, j’ai l’impression… :-/

  4. Ben Angel, d’un autre côté, tu te fais plaisir en racontant comme un enfant, mais les histoires que se racontent les enfants pendant trois heures sans y penser ne sont pas très intéressantes à écouter. « Et alors après, il se passe ça, et puis après ça, et après le monsieur fait ça, et après il arrive ça… »

    La structure, le langage, les symboles, ça aide à raconter des choses intéressantes, qui disent quelque chose du monde. Il ne faut pas se laisser castrer par les règles, mais se calquer sur la naïveté de l’enfance ne te fera du bien qu’à toi. Ca peut être ton but, mais disons qu’il faut savoir ce qu’on veut.

  5. Suis-je la seule à rire ou à pleurer comme une madeleine, le soir, seule dans mon lit parce que je m’imagine vivre toutes sortes d’histoires ?
    De ces histoires-là, je n’en tirerai sans doute jamais aucun roman. Je ne sais pas pourquoi car, après tout, elles pourraient, mais ce sont « mes histoires à moi ».
    Je ne pense pas que cela se perde vraiment à l’âge adulte (ou alors, il faudrait m’enfermer…) : les jeux des enfants ne disparaissent pas, ils deviennent fantasmes en grandissant. Nous en avons tous, nous en imaginons tous. Il faut juste s’en apercevoir.

    A propos de la sincérité et le fait d’ »écrire pour soi », je me suis rendue compte avec ce début de NaNo (alors que je viens de recevoir le retour d’un bêta-lecteur sur un autre roman) que l’on ne peut pas écrire sincèrement si l’on veut plaire à tout prix. On s’angoisse si facilement dès qu’il s’agit de recevoir un avis sur un texte que l’on avait écrit avec son cœur, il est parfois plus « facile » d’écrire en pensant à ce retour, en espérant le rendre favorable. Même si c’est un leurre, évidemment, cela au contraire peut garantir de mauvais écho par manque de sincérité.

    Peut-être que les « non-sincères » n’ont pas encore dépassé cette peur de déplaire que, moi-même, j’ai du mal à la surmonter a posteriori même lorsqu’il s’agit juste d’ouvrir un mail ? Je pense que ce sont surtout des gens qui croient être sincères mais n’ont pas encore coupé les liens sociaux et les « habitudes » qu’ils ont depuis toujours : ils écrivent pour être lu ou être publié, ils écrivent pour ce qu’ils pensent correspondre au goût des autres, pour donner telle image d’eux-même (car il s’agit aussi de cela). Ils écrivent « à la manière de » mais n’ont pas encore abandonné les leçons bien apprises pour se remettre à jouer…

Les commentaires sont fermés.