Écouter ses personnages raconter leur propre histoire

 

J’adore la manière dont Ray Bradbury parle de ses personnages.

Dans un petit essai intitulé The Secret Mind, il évoque  l’expérience d’un voyage en Irlande — il avait été embauché par John Huston pour y écrire le scénario de Moby Dick — et avoue y avoir passé quelques mois plutôt déplaisants. Cet enfant du soleil, né en Californie et bercé au son des vagues de l’Océan Pacifique et de Venice Beach, s’est retrouvé du jour au lendemain plongé dans le quotidien sombre, voire carrément sinistre, d’une petite ville irlandaise mangée par la bruine et le brouillard. Lorsque sa journée se terminait, il appelait Mike, son chauffeur de taxi attitré, et ils parcouraient ensemble la campagne à la recherche de l’inspiration.

Lorsqu’il rentra au pays, Bradbury raconta qu’il n’avait pas aimé l’Irlande et qu’il n’avait trouvé rien de bon à en tirer pour ses histoires.

Quelques années s’écoulèrent et, un jour qu’il cherchait dans son expérience et sa mémoire — comme à son habitude — le terreau pour y faire pousser une histoire, Mike lui réapparut et l’évidence le frappa.

« Un après-midi pluvieux, Mike — son véritable nom est Nick— le chauffeur de taxi s’assit dans le champ de vision de ma mémoire. Il me taquina gentiment et m’invita à me rappeler de ces trajets que nous avions effectués ensemble à travers les marécages, le long du fleuve Liffey. Tout en manoeuvrant le volant de sa vieille épave qui déchirait le brouillard, il me parlait, nuit après nuit, et me  ramenait chaque soir à l’hôtel Royal Hibernian. De tout ce grand pays vert et sauvage, Mike était le type que je connaissais le mieux  […]
— Raconte ma vérité. Écris-la exactement comme elle est, avait alors dit Mike.
Et soudain j’avais une nouvelle et une pièce de théâtre. La nouvelle était vérité et la pièce était vérité. C’est arrivé comme ça. Cela n’aurait pas pu se passer autrement.

Dans un autre texte, Bradbury explique que lorsqu’il a écrit Fahrenheit 451, il n’a pas spécialement songé à la trame de l’histoire. Il avait les personnages, le contexte et c’est à peu près tout. Lui s’est contenté de « rencontrer » les personnages — de les invoquer en somme — et de leur demander une seule chose : « Raconte-moi ce qu’il t’est arrivé. » À plusieurs reprises, Bradbury présente ses personnages comme les véritables auteurs de ses livres : lui n’est que l’auditeur attentif, celui qui retranscrit. Ce n’est pas lui qui raconte son histoire : ce sont ses personnages.

Comme souvent avec Bradbury, ce sont les choses qui semblent les plus évidentes qui cachent les vérités les plus fortes. De prime abord, cette approche peut paraître naïve à celui ou celle qui n’entend pas ce qui se cache derrière ce postulat. J’ai testé cette méthode pour mon dernier texte et je dois avouer que cela fonctionne plutôt bien. Un personnage. Un lieu. Un contexte. On invoque ce personnage dans sa tête et on lui parle. On lui dit simplement : « Raconte-moi ton histoire. Ce qu’il t’est vraiment arrivé. Sans mentir. Sans dissimuler. »

Et là, le miracle se produit : le personnage parle. Il se raconte sans détours, il explique ses états d’âme, il agit d’une manière que l’on n’aurait jamais pu imaginer, pense des choses que l’auteur ne pense pas. Il se construit, quelquefois même en opposition avec son créateur. Et surtout, il cherche sa propre vérité.

Car dans la méthode de Bradbury, il s’agit de créer une distance avec son personnage, de lui donner corps — pour de vrai — et de l’enjoindre à prendre vie. Grâce à cette distance factice, ce faux dialogue entre l’auteur et son personnage, on simule un éloignement salutaire qui permet de passer le relais au véritable auteur de toute oeuvre littéraire : l’inconscient. Pas forcément dans sa dimension psychanalytique, mais dans celle du caché, du dissimulé, du secret. Ainsi mis à l’écart, comme désolidarisé des inhibitions de son créateur, ce secret est libre de se révéler.

Je ne peux que vous inviter à tester cette méthode. Pas forcément pour écrire une histoire entière, mais juste pour essayer : brisez les chaines de vos personnages, enlevez-leur leur bâillon et laissez-les s’exprimer. Vous verrez que vous ne le regretterez pas.