Du caractère inflammable des livres et de la soi-disant lutte contre la barbarie

Dans la nuit de mercredi à jeudi, une bibliothèque a brûlé. C’était à Nantes. Deux jours plus tôt, un policier abattait à bout portant Aboubakar, un garçon de 22 ans, qui essayait de fuir un contrôle d’identité. Pourtant, à en lire les médias et les réseaux sociaux, ce n’est pas dans ce meurtre que réside la barbarie, mais bel et bien dans la crémation d’un bâtiment municipal qui hébergeait quelques bouquins. Brûler des livres est un sacrilège. Tuer un homme, on peut toujours invoquer la légitime défense ou même la maladresse.

Et les voix de s’élever pour venir au secours de cette Culture qu’on assassine – rassurez-vous, la bibliothèque sera réouverte dans quelques jours, des bouquins on en trouve toujours. Ça ne fera pas revenir Aboubakar, mais on se félicitera de la résilience de la République. On louera le courage des habitants de vivre en résistants dans des quartiers pourris par la violence ordinaire et le fondamentalisme. Politique du Karcher oblige, on annoncera des moyens policiers supplémentaires. On jurera qu’on viendra à bout de la délinquance. L’IGPN annonce que le recours aux armes à feu chez les policiers a bondi de 54 % entre 2016 et 2017 : on est entre de bonnes mains. Et TF1 fera un reportage sur la réouverture de la bibliothèque, victoire des forces du bien contre celles du mal.

En France, on s’émeut davantage du sort de quelques livres que des violences policières, qui pourtant gangrènent la République jusqu’à la moelle. 14 morts cette année, et des centaines de blessés – on pense aux manifestants, aux ZADistes, aux grévistes qui en subissent les assauts en première ligne, mais aussi aux habitants de ces « quartiers difficiles » qui eux le vivent aux quotidiens : contrôles à répétition, intimidation, racisme, on ne leur épargne rien. Là-bas, la police ne rassure plus personne depuis longtemps. Et quand un homme en meurt, c’est la colère enfouie dans les ventres qui déclenche l’incendie, bien avant les premiers départs de feu.

La barbarie que nos livres sont censés combattre est là, devant nos yeux. Nous, auteurs et autrices, avons beau jeu de clamer sur tous les toits que l’empathie est notre première arme, que nous luttons à travers nos mots contre les inégalités et la violence, quand nous ne sommes pas capables de nous intéresser de près à ce qui constitue aujourd’hui la véritable barbarie – celle qu’on inflige aux plus pauvres, aux moins favorisés, aux moins blancs aussi. Pleurer sur ces bibliothèques qu’on brûle n’arrangera rien, au contraire : on ne fera que passer le message à ces gens déjà en colère qu’une poignée de livres vaudra toujours davantage que leur vie. Annoncer aujourd’hui des moyens policiers supplémentaires et la réouverture de la bibliothèque au plus vite – là où des ascenseurs sont en panne depuis des décennies, où les installations municipales sont vétustes et les habitations insalubres, c’est non seulement mettre de l’huile sur le feu, mais se foutre de la gueule du monde.

Alors si les livres sont vraiment capables de changer le monde, c’est peut-être par là qu’il faut commencer : en tant qu’auteurs et autrices, nous devons nous engager aux côtés de celles et ceux qui ont vraiment besoin de notre empathie : pauvres, migrants, victimes de violences, fonctionnaires et travailleurs précaires, franchement ça ne manque pas.

Et si rien ne change et que nous continuons à nous regarder le nombril – c’est vrai qu’il est très beau –, alors peut-être l’ignoriez-vous, mais non contents de bien brûler, vos livres feront aussi d’excellents projectiles.

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Photo : Tom Roberts, via Unsplash

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6 réflexions sur « Du caractère inflammable des livres et de la soi-disant lutte contre la barbarie »

  1. Quand l’État ou les collectivités manquent d’argent, leur variable d’ajustement est la culture. Quand les jeunes se révoltent, leur cible ce sont les équipements collectifs, notamment culturels. Les livres ne sauveront pas le monde, mais brûler des livres est dommage. Il vaudrait mieux brûler des stades de football et tout autre système destiné à enfoncer sous l’eau les pauvres, comme la publicité, les frustrations consuméristes, les stades de foot et les labels de rap. Les livres ne sauveront pas le monde, mais on y trouve des éléments pour progresser et un passe-temps.

  2. Brûler des livres c’est toujours grave car si on ne s’en prend pas à un individu, on s’en prend à l’humanité toute entière.

    C’est effectivement l’injustice et le mépris qui a mis le feu à ce quartier. Dans un certain sens on pourrait se dire que l’échec de notre société tenais l’allumette qui a embrasé cette bibliothèque. Mais j’ai bien peur que la vérité soit ailleurs.

    Mis à part le fait que les incendiaires lors d’un autodafé veulent réécrire l’histoire à leur manière, dans ce cas particulier leurs agissements ont pour conséquence d’augmenter l’inégalité des chances dans leur quartier. L’inertie culturelle qui enferme les défavorisés dans une spirale de l’échec peut justement être combattue par la culture grâce à ces livres. Il ne faut pas sous-estimer leur valeur pour ceux qui n’ont pas eu la chance de naître du bon coté de la ville.

    Ceux qui incendient les bibliothèques savent cela. Je ne pense pas que cet autodafé ai été improvisé sans aucune arrière pensée. Le savoir, la culture, c’est le moyen de mettre en déroute ceux qui propagent une forme d’obscurantisme qui leur permet d’être les seuls à apporter des réponses. Ce n’est pas par hasard si ceux qui poursuivent le même type d’objectif à l’étranger détruisent les plus beaux joyaux culturel de leur histoire. Ne regardez pas seulement du coté des pays arabes, ce phénomène est malheureusement mondial.

    La mort de ce jeune homme est un drame. Quelle vienne des mains de celui qui doit justement garantir la population contre ce type de violence est inacceptable. Mais c’est aussi l’enjeu de récupérations politiques de toutes sortes qui ne font pas honneur à la mémoire de ce jeune homme où à un quelconque esprit de justice…

    L’autodafé est tout aussi inacceptable, même si les livres sont remplaçables et la vie d’Aboubakar ne l’est pas. Celui qui a mis le feu s’en est pris à nous tous. il n’a tué personne, mais s’en est pris à notre capacité collective de survie à long terme. Les populations trop souvent délaissées par nos élites ont besoin de sortir du destin funeste qui semble tracé pour eux. Ils ont besoin de pouvoir imaginer un futur qui nous permettra de vivre tous ensemble sur un pied d’égalité (je vous permet de me traiter de doux rêveur).

  3. Elijaah,

    On ne saurait parler d’autodafé dans un tel cas et cette bibliothèque a brûlé non pas pour ce qu’elle était ou ce qu’elle contenait (des livres) mais plus banalement parce qu’elle se trouvait là où l’émeute a eu lieu. Lors des émeutes de 2005 une école maternelle avait aussi été brûlée et les médias en avaient fait grand cas tant l’aubaine était belle de nier toute légitimité à ces révoltes. Bien sûr, c’est très con de brûler une école maternelle ou une bibliothèque mais cela fait surtout ressortir l’état dramatique dans lequel se trouvent certains quartiers où la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. Dés lors la nuance n’est plus de mise et tout ce qui peut ressembler de prés ou de loin à une institution devient potentiellement une cible à détruire. Il ne s’agit pas d’excuser mais de comprendre à quel point la situation est devenue critique. Et surtout que c’est encore une fois une « bavure » policière qui est à l’origine de cette émeute.

  4. voir un autodafé dans cet incendie, parce que c’est une bibliothèque relève de la prophétie autoréalisatrice. plus vraisemblablement, les jeunes ont jeté des cocktails sur tout ce qui est à portée, bâtiments institutionnels entre autres. Personnellement je n’ai pas de consignes à leur donner sur ce qu’il faut détruire et ce qu’il faut épargner. La colère se manifestant par des comportement irrationnels, face à l’incompréhension que peut générer l’assassinat d’un jeune homme, elle fait des dégâts et devrait nous faire comprendre leur désarroi

  5. C’est évidemment bien plus qu’une bavure policière. Quand il y en a autant, quand la mort de l’autre nous rend aussi indifférent, nous devons nous détourner des « livres » qui masquent les problèmes et nous tourner vers ceux qui les analysent… Petit exemple ici avec les Conversations avec Don Durito du Sous commandant Marcos
    http://www.imagespensees.org/societe/contes-pour-une-nuit-d-asphyxie/article/le-saut-du-tigre?lang=fr
    http://www.imagespensees.org/societe/contes-pour-une-nuit-d-asphyxie/article/l-histoire-comme-une-historiette-mal-ficelee

    ou ces courtes interviews d’Annie Lacroix Riz
    https://www.youtube.com/playlist?list=PLe-PDf4w60sb4IOj3Up802YKUk4DBIP_b

    Merci pour ce beau texte.

  6. Merci Anna ! Effectivement, j’ai commencé à lire les extraits et ça me plait beaucoup. En revanche, je ne le trouve nulle part. Personne n’a songé à l’éditer ?

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