DRM : le dilemme du tourniquet

Aujourd’hui, les DRM (Digital Rights Management) sont un peu partout, tellement nombreuses qu’on ne les remarque presque plus. De la vidéo Youtube lisible là-bas mais pas ici à l’ebook acheté légalement mais pas transférable plus d’un certain nombre de fois sur un nombre donné de machines, en passant par le jeu vidéo qui s’efface de votre compte client par enchantement à la voiture qu’on ne peut pas bricoler (car son logiciel tombe sous le coup de la propriété intellectuelle et du copyright), et naturellement par les formats propriétaires et les architectures fermées qui, le plus gentiment du monde, travaillent à fabriquer des prisons dorées dans lesquelles il est tellement confortable de vivre. Ces prisons dorées sont devenues une tendance naturelle dans le design des UI/UX (les interfaces que vous utilisez pour accéder à certains services, l’expérience globale que vous en retirez) : plus c’est facile, plus ça semble évident, plus le succès est au rendez-vous. C’est bien normal et, dans l’absolu, ce devrait être une constante. Sauf que dans la pratique, cette simplicité se paye malheureusement toujours au prix fort : celui de l’enfermement.

Évidemment, je sais qu’un monde sans DRM n’est plus vraiment possible, en tout cas pas à court terme et pas sans intervention forte de la loi, sans doute au niveau européen. Quand on voit les réactions suscitées par le pourtant très mesurée rapport Reda, on doute de pouvoir trouver un terrain d’entente rapidement. Car le flicage des utilisateurs et des internautes est devenu la norme et toutes les politiques de protection du droit d’auteur tournent désormais autour de ce concept : il faut surveiller le consommateur, cet énergumène fébrile qui cherchera par tous les moyens de voler ce qu’il aurait auparavant consommé, internet devenant par extension la onzième plaie d’Égypte.

Je ne suis pas fana du flicage. Pas tant qu’il me gêne au quotidien, bien sûr, puisque tout le monde s’est ingénié à ce que ce flicage s’effectue de la manière la plus douce qui soit, en sous-marin, bien au chaud dans le creux des appareils que nous utilisons quotidiennement. Il me gêne sur un autre plan. Je me sens observé. Filtré. Traqué, parfois, quand j’achète un DVD ou un Blu-Ray chez mon revendeur local et que je dois me taper dix minutes de messages assourdissants pour me rappeler que « Pirater, c’est voler » (en l’occurrence, seuls les gens ayant honnêtement fait l’achat du film se voient infligés ces spots — les pirates eux en sont dispensés, mais passons sur ce détail). Même le watermarking, procédé consistant à imprimer a posteriori votre identité sur les pages d’un livre numérique acheté, m’ennuie. En réalité, toutes ces restrictions partent d’un seul et même principe : « nous pensons que vous êtes un voleur en puissance ».

J’entends l’argument du préventif. Néanmoins, j’aimerais assez peu vivre dans un monde où, à chaque fois que j’entre dans un magasin, un vigile attitré à chaque client me suit sans relâche et m’étudie sous toutes les coutures jusqu’à ce que je sorte (et je sais qu’il y a des personnes à qui ça arrive, ça m’est moi-même arrivé plus jeune et c’est très irritant). C’est du préventif, mais c’est énervant. Parce que le message que cela renvoie est : « Vous êtes peut-être un voleur. Bon, vous n’en êtes peut-être pas un, ok. Mais peut-on vraiment prendre ce risque ? »

Ce qui m’ennuie encore davantage, c’est quand ces verrous numériques sont posés au nom de la défense du droit d’auteur et dans l’intérêt du consommateur. Il existe une règle simple édictée par Cory Doctorow : si quelqu’un pose un verrou “dans votre intérêt” mais qu’il ne vous en donne pas la clef, alors c’est que ce n’est pas dans votre intérêt, mais dans le sien. Certains ayants-droit des industries culturelles sont parmi les plus chafouins, imposant cadenas et serrures sur tout ce qui bouge, jusqu’aux bouches qui parlent trop. De grosses sommes d’argent sont parfois en jeu, notamment quand il s’agit de s’occuper des intérêts d’un artiste décédé. Ces ayants-droit deviennent alors des ayants-intérêt, et cela peut leur faire perdre la boule. Parce que si je veux bien qu’on travaille dans mon intérêt (je suis auteur, j’aime bien l’idée qu’on veuille me protéger), je ne suis pas prêt à accepter qu’on modifie en profondeur la société entière dans laquelle je vis sous ce simple prétexte. Parce que cela influe sur la vie de beaucoup d’autres personnes au quotidien. Vous, vous. Oui, vous aussi, là. Et puis vous.

Nous tous, sommes impactés chaque jour par ces politiques de restrictions, au nom de la protection du droit d’auteur. Mais ce n’est pas ce genre de protection que je veux. Ce que je veux, c’est qu’on s’occupe de la manière dont je remplis mon frigo, pas de celle dont des intermédiaires protègent leurs intérêts financiers.

Nous sommes face à un dilemme : celui du tourniquet.

J’ai vécu pendant douze ans à Paris. Pendant douze ans, j’ai consciencieusement composté mon ticket de transport à chaque fois que je grimpais dans le bus ou que je faisais tourner le tourniquet du métro. Bien sûr, ça n’empêchait personne de sauter par-dessus quelquefois : on a installé des barrières un peu plus hautes derrière les tourniquets, si bien que cela devenait plus difficile de sauter, et désormais la fraude au métro est réservée aux plus sportifs d’entre nous. Ensuite est arrivé le pass Navigo, carte à puce qui d’un simple contact déclenchait l’ouverture du sas. Plus besoin de sortir le ticket du sac : il suffisait de le passer d’un geste gracile sur la borne. Plus de facilité, moins de stress, sans baisser l’efficience de la barrière ou du contrôle. Je m’étais habitué, comme beaucoup d’entre nous.

Et puis j’ai déménagé à Berlin.

Premier choc en entrant pour la première fois dans le métro berlinois : pas de guichet ni de tourniquet. Des machines où l’on peut acheter des tickets, d’un jaune pétant histoire de ne pas les confondre avec un distributeur de boissons, et puis des bornes pour composter, jaunes elles aussi, mais pas de gros yeux pour vous scruter, pas de barrières pour vous empêcher de passer, pas de tourniquets pour contrôler la validité de votre titre de transport. On entre dans le train comme dans un magasin un jour de soldes. En somme… on vous fait confiance. On vous responsabilise.

Berlin U-Bahn typ A3L.71, Mendelssohn-Bartholdy Park, Berlin

Parce que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de tourniquet qu’il n’y a pas de contrôle. Des agents passent régulièrement dans les wagons pour contrôler les billets. Les fraudeurs se font parfois prendre. Ils ont voulu jouer mais ils ont perdu, en tout cas aujourd’hui. Mais ils connaissaient les règles du jeu. Et ils les ont brisées en toute connaissance de cause, en conséquence de quoi ils en assument la responsabilité.

Je ne sais pas s’il y a plus de fraudeurs à Berlin. Je n’ai pas de statistiques. Ce serait intéressant de comparer. En tout cas, ce que je sais, c’est que l’ambiance est moins oppressante. J’ai l’impression aussi d’être considéré comme un adulte, et non pas comme un enfant incapable de s’empêcher de plonger la main dans le pot de confiture. Ça fait du bien.

Les tenants du tout-DRM et de la facilité d’utilisation pourraient intervenir en proposant que chaque citoyen soit désormais doté d’une puce rétinienne invisible, scannée de façon transparente, indolore et invisible à l’entrée du métro, une manière de préserver l’illusion de la liberté tout en contrôlant au mieux. Mais cette illusion de liberté est-elle encore une liberté ? Est-on encore libre quand on condamne tous les chemins de traverse ?

Je n’ai pas de solution définitive au problème des DRM. Ce que je sais en revanche, c’est qu’à considérer tous ses clients comme des voleurs potentiels, on ne fait que déchirer la relation de confiance. Et ça, ce n’est pas le meilleur moyen de bâtir une économie de paix comme disait Thierry Crouzet, un monde plus serein. C’est juste une manière de nous méfier un peu plus de notre voisin, au nom d’intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Photo du bandeau : Christian R. Hamacher, via Flickr (CC NC-SA)

 

10 réflexions sur « DRM : le dilemme du tourniquet »

  1. Ah, c’est du propre, non seulement tu es un auteur frustré de ne pas être publié au point de rejeter en bloc les éditeurs (loués soient-ils), mais en plus tu veux faire tomber la Grande Muraille de Chine du DRM !

    Te voilà donc un traître à la solde des barbares venus des steppes d’Asie centrale et des pirates venus d’Europe du nord !

    Je ne te salue pas, Judas !

  2. Billet très juste. Merci !
    Une remarque : l’univers du DRM commence toutefois à bien se lézarder ! …

  3. Est que tu ne te trompes pas de cible en mettant les ayants droit comme responsable des DRM ? Les plus gros verrous actuels reposent sur la non interopérabilité des services. Quand tes audios wma achetés légalement ne sont pas lisibles sur ton iPod qu’est leader des baladeurs (back to 2008) est-ce à cause d’un verrou des producteurs de disque ou une bataille d’industrielle sur un format propriétaire entre Apple et Microsoft ?
    Idem pour le livre numérique. Est-ce Hachette ou l’auteur de roman les responsables de la non interopérabilité entre un Kindle et une liseuse ?
    Derrière les DRM vilains petits verrous se cachent avant tout des conflit industriels entre géants de l’informatique pour imposer un standard et garder ses utilisateurs fidèle à leur format, des dispositif techniques qui permettent la mise en place de marché légal (Netflix, Spoify, Deezer… ) et, pour la part des ayants droit, dans les eBook actuellement, le DRM de peur de voir son contenu se faire copier. Ce dernier type de DRM, à part dans le livre, on ne le trouve pas vraiment ailleurs. De plus, il est de loin le plus insignifiant et impactant dans les usages. (et en plus il est voué à disparaître comme il a disparu en vitesse record dans la musique).

  4. vivamusica Hachette n’est peut-être pas responsable de la non-interopérabilité entre Kindle et liseuse « epub », mais les DRM posés à leur demande interdisent toute solution technique d’interopérabilité entre les deux.

    De même, ils compliquent singulièrement l’interopérabilité même au sein de « l’écosystème » Epub (bien plus interopérable dans les textes que dans les faits).

  5. @vivamusica:

    (…) est-ce à cause d’un verrou des producteurs de disque ou une bataille d’industrielle sur un format propriétaire (…)

    Le vrai problème est que les DRM sont en train de s’insinuer partout, en passe d’être insérés dans tous les ordinateurs (au sens général du terme, que ce soit votre auto, votre téléphone, votre tablette ou votre PC/Mac, ou encore votre futur appareil auditif), et que nous n’y avons pas accès, alors qu’ils nous concernent directement.
    Pour reprendre Doctorow, les DRM ne peuvent fonctionner que si vos ordinateurs sont conçus pour vous désobéir, pour satisfaire aux ordres de tierces parties (que ce soient une industrie, une marque, un gouvernement): ce n’est pas un futur dans lequel nous voulons vivre, ni que nous souhaiterions à nos enfants.

    (…) pour la part des ayants droit, dans les eBook actuellement, le DRM de peur de voir son contenu se faire copier (…)

    1 - Empêcher la copie grâce aux DRM est une gageure, on peut même dire un échec. Internet est une vaste machine à copier, et il est trivial de faire “sauter” les DRM d’un ebook après une simple recherche.
    2 - Si les DRM sont faits pour empêcher la copie de mes bouquins, alors pourquoi est-il illégal pour moi de les faire sauter sur mes livres, alors que j’en suis l’auteur ?

  6. Article très intéressant, mais je voudrais apporter un peu de contradiction.
    Je souscris à ce qui est dit là :
    « Nous tous, sommes impactés chaque jour par ces politiques de restrictions, au nom de la protection du droit d’auteur. Mais ce n’est pas ce genre de protection que je veux. Ce que je veux, c’est qu’on s’occupe de la manière dont je remplis mon frigo, pas de celle dont des intermédiaires protègent leurs intérêts financiers. »

    Maintenant, laissez-moi vous expliquer ce qui s’est passé dans la musique, et qui a durablement foutu en l’air les chances d’en vivre pour bon nombre de ceux qui auraient pu pourtant le faire il y a moins de dix ans.
    Les « intermédiaires », comme d’habitude, on ne s’en est pas occupés. Ceux qui ont payé, et paient encore le prix de la « liberté » dont on nous parle ici, ce sont les artistes et les labels professionnels les plus fragiles. Et je ne vois pas pourquoi ce serait différent pour le livre aujourd’hui, par exemple.

    C’est pourtant ce que je souhaite - qu’une taxation affecte les fournisseurs d’accès, que l’abonnement internet répercute éventuellement ces taxes sur le consommateur, que Spotify, Deezer ou Izneo reversent une contrepartie forfaitaire obligatoire dès lors qu’un titre est référencé chez eux, qu’Amazon paie une fiscalité équivalente à celle des libraires… Et non que le lecteur, l’auditeur, le consommateur soient devant un flicage intensif.
    C’est ce que ne dit pas votre exemple de Berlin (ou de Bruxelles pour citer un réseau ferré « ouvert » que je connais mieux) : les usagers de ce metro sans tourniquet paient l’infrastructure de transport dans leurs impôts locaux. Et j’ai plus souvent vu des usagers à Berlin ou à Bruxelles voyager sans billet qu’avec. D’une manière générale, si vous croyez que c’est gratuit, c’est qu’en réalité ça vous est facturé ailleurs - ou que quelqu’un paie pour vous.
    Et la limite de la comparaison avec un magasin, une boutique, c’est la dématérialisation. Quand quelqu’un télécharge un fichier, il lui semble accomplir un geste auquel il a droit, puisqu’on lui en propose l’accès sans restriction visible. Quand quelqu’un vole un disque, un livre ou une fringue, ce n’est pas le même geste : il y a une notion de transgression liée à la matérialisation de ce qu’il convoite.

    Le problème du rapport Reda, c’est qu’il fragilise le droit d’auteur en partant du principe que le verrou est là, qu’il faut créer une nébuleuse d’exceptions pour passer les « blocages » et démocratiser l’accès à la culture à moindre coût.
    La réalité est qu’il est plus facile de mettre tous les auteurs dans le même panier que, par exemple, Moulinsart et les bénéficiaires Sacem (pour citer des ayant-droits ou gestionnaires régulièrement désignés comme des requins, souvent à juste titre), plutôt que d’imposer aux diffuseurs et « intermédiaires » un système de reversement - acteurs économiques dont la puissance de lobbying et de chantage économique est d’ailleurs cent fois supérieure à celle du CPE et du SNE réunis. Sans oublier que le problème, dès lors qu’on essaie d’appliquer un système de licence globale forfaitaire (ou de taxation à l’entrée), c’est de répartir les sommes perçues. Mais, il me semble qu’on y arrive avec le droit de prêt et le droit lié à la copie privée, via la Sofia. Donc, ce n’est pas impossible sur le papier, ce système-là - mais comme c’est le chemin le plus difficile économiquement et politiquement, on préfère niveler par le bas et demander aux créateurs de supporter l’assouplissement attendu.

    Il y a dix ans, j’ai joué avec mon groupe de rock dans des festivals et des concerts de soutien à la « licence globale » (common creative licence), convaincu qu’il fallait avant tout que l’art circule et ne soit pas l’objet d’une captation par les habituels prédateurs de l’économie marchande (sans parler du problème éthique des DRM). J’ai vu, en dix ans, les artistes se lançant comme professionnels à l’époque se casser les dents à cause du piratage massif et de ses conséquences, et se mordre les doigts d’avoir, à l’époque, soutenu cette ligne. Je dois préciser cependant que je n’ai jamais cherché à vivre de la musique - mais que je vis des droits d’auteurs dans le secteur du livre, qui n’a d’ailleurs pas de statut intermittent comme branche à laquelle se raccrocher.

    Le fait est que je ne partage pas la vision d’un monde où l’accès aux œuvres serait par principe (ou par commodité) gratuit, par exception payant, si les artistes ne reçoivent aucune compensation par ailleurs. J’ai été halluciné d’entendre l’autre jour chez Hervé Pochon (France Inter) les propos des organisateurs du Festival du Domaine Public. La « gratuité culturelle » a un coût, il faut choisir de le faire peser sur tel ou tel acteur - l’auteur, le diffuseur, le fournisseur de contenu, la société tout entière, il faut voir - le fait est qu’il y a le choix, et que ce choix est politique. C’est faire le choix d’un système libéral ou réglementé. Le prix unique du livre et son rôle dans la dynamique économique du secteur sont la preuve qu’une réglementation non libérale n’empêche pas le fonctionnement du marché. Ou alors, il faut carrément et tout de suite donner les clés - toutes les clés - à Amazon, Free, Apple, Micorsoft et consorts. In fine, c’est ce vers quoi tend ce rapport Reda, qui pourra servir de base argumentaire aux lobbyistes qui préparent l’avènement des accords transatlantiques (Tafta).

    Je me demande s’il ne faudrait pas organiser des rencontres CPE / Sofia / Sacem / SACD etc pour débattre de tout ça, d’urgence…

    Maël - Auteur de bande dessinée, musicien - membre du SNAC

  7. @Mael :

    Merci beaucoup de ta réponse, très intéressant d’avoir un point de vue contradictoire qui ne va pas dans l’insulte, ça fait plaisir. Quelques points sur lesquels j’aimerais te répondre :

    Tu dis :
    « Et la limite de la comparaison avec un magasin, une boutique, c’est la dématérialisation. Quand quelqu’un télécharge un fichier, il lui semble accomplir un geste auquel il a droit, puisqu’on lui en propose l’accès sans restriction visible. Quand quelqu’un vole un disque, un livre ou une fringue, ce n’est pas le même geste : il y a une notion de transgression liée à la matérialisation de ce qu’il convoite.»

    Je ne suis pas d’accord. N’importe quel internaute sait aujourd’hui qu’en téléchargeant, il commet une infraction. La différence tient davantage dans l’impunité qu’il retire de cette action. Il faut éduquer, sensibiliser, c’est important, et ce dès l’école, au fait que les artistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche, mais d’argent, comme tout le monde. Et qu’ils ont le droit d’en vivre. Néanmoins, cette impunité est une réalité, et tant que nous n’aurons pas suffisamment fait entré ce message dans les têtes, les artistes en subiront les conséquences. Les solutions que tu préconises plus haut, je les partage en bonne partie.

    Je suis également d’accord avec toi quand tu dis qu’on fait payer aux artistes le prix de politiques industrielles désastreuses. On préfère niveler par le bas plutôt que de s’attaquer directement là où ça fait mal ; c’est justement là que le rapport Reda entre en jeu. C’est la loi qui doit faire l’économie, pas l’inverse, et il est capital de s’entendre là-dessus, sinon on laisse les monstres de la nouvelle économie écrire les règles du jeu, négocier des traités en sous-main, etc… La loi doit reprendre le pouvoir. Oui, en mettant le pied dans la porte. Oui, en intégrant des séries d’exceptions qui ne sont que le fil qui dépasse du pull et qu’on tire discrètement pour le détricoter en entier. Mais ce n’est pas le droit d’auteur qu’on détricote : c’est le droit des ayants-intérêt. C’est une grosse différence. Car en réalité, derrière le problème du droit de la propriété intellectuelle se cache un autre problème, bien plus grand, bien plus global : celui du projet de société que nous voulons laisser à nos enfants. Il ne faut pas croire ceux qui se cachent derrière l’argument : « on a des choses plus importantes à faire que de s’occuper du droit d’auteur ». C’est faux. De cela (et d’autres choses bien sûr, mais de cela aussi) dépend la vision du futur que nous souhaitons voir imposer. Et ma vision personnelle, c’est qu’il faut rétablir un équilibre — au sens d’équitable — entre industrie, créateur et public. Une situation juste, qui bénéficie à tous et non plus à un seul parti.

    Pour moi, qui suis un artiste et donc directement concerné par ces questions de « gratuité culturelle », je suis face à un dilemme. J’ai choisi d’avoir confiance dans les internautes. Une « société de confiance », c’est très important pour moi. J’ai choisi de ne pas faire peser le poids de mes peurs, légitimes ou non, sur le reste du monde. C’est un choix personnel et je l’assume, quitte à voir certains de mes textes « piratés ». Je l’assume, je l’accepte même. C’est le jeu, internet est une immense machine à copier et on ne peut pas l’arrêter, sauf au prix des libertés les plus élémentaires. Ça ne m’empêche pas de vendre par ailleurs. Certains même téléchargent avant d’acheter. Le tout, c’est de sensibiliser aux besoins des auteurs. Vraiment, il faut que ce soit une priorité. Le problème ne vient pas d’internet, l’outil est — presque — neutre : il vient de la vision que nous, public, avons de la création, et dans un second temps du regard que porte l’industrie sur les créateurs.

    D’où l’importance capitale, selon moi, de ne pas réfléchir en terme économique, mais de projet de société.

    Et je me demande s’il ne serait pas urgent de créer une association chargée de porter ce projet de société — pour et AVEC les artistes de bonne volonté.

  8. Encore un bel article, un de plus.

    Je suis d’accord avec vous ainsi qu’avec @Mael sur de nombreux points.
    Je ne suis que simple lecteur, appréciant les mots (et également la musique) et je pense qu’il faut effectivement moderniser ou trouver des solutions. Le piratage ou vol ou partage non marchant (non autorisé) a toujours existé et il a fait du mal à la musique il y a quelques années lors de la « transition » Musique matérialisée / Musique dématérialisée, mais depuis, des solutions d’achat et d’écoute simples et efficaces, pas spécialement restrictives ont fait leur apparition et l’économie repart.
    Au début de la musique dématérialisée, il y a eu les CD avec dispositif anti copie qui ont nuit à de nombreux acheteurs car les lentilles des lecteurs CD n’avaient pas toujours la possibilité de lire correctement les produits achetés. En même temps, l’offre numérique étaient faible et de qualité moyenne. Le temps que le système d’achat, de liste, de streaming légal…se mette en place, il y a eu des abus, parce que les consommateurs ne trouvaient pas leur compte ! Ensuite, les ventes sont reparties.
    C’est exactement ce qui se passe dans le monde du livre : l’offre numérique, même si elle est conséquente à ce jour, n’est pas claire, n’est pas bien mise en avant et surtout, pourquoi est-ce que j’achèterais des produits (ebook dans ce cas) qui sont de piètre qualité, plus cher que la version de poche, dont je ne suis pas « propriétaire », qui sont compliqués à installer sur ma liseuse (bravo les DRM!!)… Il est plus FACILE de trouver un livre « illégal », il est aussi plus facile de l’installer sur son support de lecture (car on a pas à passer par 2 logiciels), il est au moins d’aussi bonne qualité, voire de qualité supérieure pour les mises en page. Et je ne m’étendrais pas sur les conditions de vente / d’utilisation.

    S’il y avait une offre de qualité, facile à utiliser, à coût correct, en laissant l’acheteur , prêter son livre simplement (cf partage dans le cadre de la famille)… il n’y aurait pas toutes ces questions. J’ai découvert un éditeur (Edition du Riez) qui propose les livres numériques sans DRM, de qualité et à tarif très avantageux (5€ contre 20 pour le livre broché). S’ils vendent de cette manière, j’imagine que c’est qu’ils doivent s’y retrouver. Alors pourquoi est-ce si compliqué avoir la plupart des livres??

    Enfin, concernant le droit d’auteur, mais aussi le droit des auteurs… plusieurs choses me semblent importantes :
    - Le droit patrimonial et la reconnaissance de l’œuvre à son auteur est pour moi quelque chose d’indispensable.
    - l’auteur à partir du moment où il le souhaite, doit être rémunérer, et son travail ne doit pas être spolié.

    Pour les ayants- droits (ou ayants-intérêts : c’est plus parlant), qu’ils aient un certain droit de regard sur l’utilisation des oeuvres (plagiat, utilisation sans accord…) ça ne me choque pas, mais être rétribués parfois gracieusement …ça me dérange un peu plus.

Les commentaires sont fermés.