Donner ou mendier : plusieurs manières de tendre une main

J’ai 33 ans. De l’avis de certains, c’est plutôt jeune. Selon d’autres, j’ai déjà un pied dans la tombe. Selon moi-même, c’est un peu des deux et ça dépend pas mal de l’humeur du moment. Si je prends Jean d’Ormesson comme point de comparaison, il est certain que la balance penche plutôt du côté  »jeune écrivain ». Mais quand, une heure plus tard, je lis une ribambelle d’articles où des auteurs âgés d’à peine vingt ans publient déjà leur troisième ouvrage, je sentirais presque mes joues fondre et ma barbe s’étirer. La vérité, c’est que même si j’écris depuis presque vingt ans, ma carrière d’artiste (si tant est qu’on puisse accoler ces deux mots) ne fait que commencer. Elle est encore jeune, et je ne suis même pas sûr qu’on puisse se sentir un jour autre chose qu’un débutant. Je pense qu’à 90 ans, si je suis encore là, j’aurais toujours l’impression d’avoir quelque chose à commencer. C’est une idée qui me réjouit assez.

Quoi qu’il en soit, comme tout débutant, je me pose des questions sur la manière de faire. Personne n’a songé à écrire un mode d’emploi, ou plutôt des tonnes de gens ont écrit des modes d’emploi qui au final ne s’appliquent qu’à eux-mêmes. Je veux dire, personne n’a encore écrit mon mode d’emploi. Ce qui est un peu normal, vu que je serais le mieux placé pour le faire, mais vous comprenez l’idée. Le chemin que je prends, même si je peux m’inspirer des gens qui m’inspirent, je suis le seul à pouvoir le dégager (à la machette, souvent). Ça implique pas mal de questionnements, notamment sur l’idée même de l’art et de ce qu’on appelle un artiste. J’écris des histoires, mais cette réflexion pourrait aussi s’appliquer à un sculpteur, un musicien, un artiste de rue, un dresseur de puces ou un clown. Je tâtonne, pas dans le noir complet puisque d’autres ont déjà traversé cette forêt dense et qu’ils ont laissé des consignes sur le chemin, mais j’essaye de ne rien prendre pour argent comptant et de me fier à ma propre expérience.

Pourtant, les phares dans la nuit sont légions. Sur le web, ils hurlent leurs titres scandaleux dans mon flux Twitter, mon mur Facebook et certains sites spécialisés. Dans le désordre :

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  • Comment multiplier par 10 le nombre de vos fans Twitter [CLIQUE !]
  • Le truc simple pour vendre 100.000 exemplaires de son roman [CLIQUE !]
  • Le jour où j’ai gagné mon premier million avec mes livres [CLIQUE !]
  • Les sujets tendance qui raviront le cœur de vos lecteurs [CLIQUE, BORDEL !]

C’est vrai que quand je lis ces articles — ça m’arrive de les lire, ne jouez pas les innocents, nous les lisons tous… quelquefois même, nous les écrivons — j’ai l’impression qu’être artiste aujourd’hui requiert davantage d’avoir suivi les cours d’une école de commerce qu’une vraie sincérité. Tout tourne autour du marketing, de la viralité, des tendances économiques, des “trucs et astuces” qui feront de votre dernière rédaction de cinquième le prochain best-seller. J’entends peu de gens relativiser tous ces conseils, expliquer qu’en fait, on ne sait pas vraiment comment ça marche et qu’au fond, c’est peut-être juste une histoire de sincérité et de passion, et qu’on ne réussit pas en tant qu’artiste comme on réussit en tant que commercial ou en tant que banquier. Il n’y a pas vraiment d’échelle de respectabilité, même si on voudrait nous faire croire que des chiffres de vente qui crèvent le plafond valident la qualité intrinsèque d’une œuvre. En fait, la réussite artistique, c’est quelque chose d’éminemment subjectif et personnel. Bref, les conseils marketing me gonflent, et pas qu’un peu.

Alors on va nous dire qu’aujourd’hui, nous sommes dans une économie de l’attention. Que des tonnes de gens veulent aussi leur part du gâteau et qu’il faut être impitoyable si on veut se faire une place au soleil. C’est amusant (façon de parler) comme on associe la réussite artistique au succès, alors qu’au final, ça n’a pas grand-chose à voir, sauf bien sûr si on prend pour mètre-étalon Rising Star ou NRJ. Nous vivons une époque où l’économie ronge la moindre parcelle de notre vie privée et professionnelle, et nous avons laissé l’argent contaminer l’idée même que nous nous faisions d’une œuvre d’art. C’est bizarre. Parce qu’au final, nous exigeons quelque chose des gens — de ce public potentiel — alors que le mouvement devrait se faire dans l’autre sens.

Je suis en train de lire The Art of Asking d’Amanda Palmer. Jusqu’ici, c’est une très bonne lecture. Une fille sincère qui parle sincèrement de son parcours artistique, qu’elle a voulu à son image : sincère (vous suivez ?). J’aurai sans doute l’occasion de revenir sur le bouquin, qui véhicule des idées qui me sont chères et auxquelles je m’efforce de me dédier. Il y a un passage que j’ai retenu, que je me permets de vous traduire sans aucune autorisation, mais c’est pas grave, on a le droit.

Après ma conférence TED, j’ai commencé à discuter de mon expérience d’artiste de rue sur mon blog (NB : elle jouait les statues vivantes) et j’ai été étonnée du nombre de gens qui expliquaient dans les commentaires : “Avant d’entendre votre conférence, j’avais toujours considéré les artistes de rue comme des mendiants. Mais maintenant, je les vois comme des artistes et je leur donne de l’argent.”

Quelle est la différence entre mendier et demander?

Beaucoup d’internautes relataient leurs expériences avec leurs propres « performers » locaux : ils voyaient l’argent qu’ils mettaient dans le chapeau non pas comme une aumône, mais comme paiement pour un service.

Si demander est une collaboration, mendier est une demande moins connectée. Mendier ne donne pas de valeur au donateur : par définition, cet acte ne suppose pas d’échange. Voici les mots qu’ont employés les internautes pour définir le verbe Mendier : manipulation, désespoir, toucher le fond, animal, dernier recours, manipulation, culpabilité, honte. Les mots-clef qui apparaissaient quand il s’agissait de Demander étaient : dignité, collaboration, échange, vulnérabilité, réciprocité, respect mutuel, consolation, amour.

Un des commentaires les mieux notés, écrit par un lecteur qui s’appelait Marko Fancovic, a tapé dans le mille : “Demander, c’est comme faire la court. Mendier, on est déjà à poil et essoufflé.”

Demander est un acte d’intimité et de confiance. Mendier procède de la peur, du désespoir, de la faiblesse. Ceux qui doivent mendier demandent notre aide. Ceux qui demandent ont foi dans notre capacité d’aimer et dans notre désir de partager. […] Une communication honnête engendre un respect mutuel, et ce respect mutuel sépare ceux qui demandent de ceux qui mendient.

Où est-ce que je veux en venir, avec tout ça ?

À trop vouloir mendier de l’attention, on finit par en oublier l’essentiel : donner. Les artistes sont des gens qui donnent, souvent sans compter (ce qui leur joue parfois des tours avec leur banquier, certes). À trop vouloir appliquer des trucs, des gimmicks, on en finit par développer une sorte de sentiment de confort et d’exigence, comme si ce succès dont nous rêvons tant et qui finit par prendre une place démesurée dans la manière dont nous considérons notre art nous était, quelque part, dû. Mais personne ne nous doit rien. Personne n’est obligé. On peut juste espérer donner le plus possible et espérer que cela touchera quelques personnes. Ce qui recoupe d’ailleurs, cela m’y fait penser, le conseil de John Green.

Il y a plusieurs manières de tendre une main. On peut la tendre pour supplier, pour mendier, pour exiger, certes. Mais on peut aussi la tendre pour étreindre, pour proposer, pour donner. Quand nous ouvrons nos paumes, ce choix s’offre à nous. Les artistes ont souvent plus de deux mains et toutes se tendent vers les autres.

poulpeamains

Un peu plus loin dans le bouquin, Palmer raconte l’expérience d’une autre artiste : Dita Von Teese, la célèbre performeuse burlesque. Celle-ci lui racontait la chose suivante. Dans les premiers cabarets où elle a travaillé, les filles se déshabillaient entièrement devant un parterre de cinquante âmes esseulées et ramassaient 50$, soit 1$ par spectateur. Dita, elle, faisait son show comme elle l’entendait et s’effeuillait progressivement pour finir en sous-vêtements. 49 types ne lui donnaient rien, mais l’un d’entre eux lui donnait 50$. Ce type-là était son public. Les autres ne l’intéressaient pas.

Le public, comme le succès, est quelque chose de rare et d’absolument pas garanti. Mais si l’on peut faire preuve d’honnêteté, de respect mutuel et de volonté de donner quelque chose, d’être dans l’échange, alors on laissera peut-être plus de place à l’humain dans le processus de création. J’ignore si mes livres plaisent à 10, à 50 ou à 600 personnes. Au final, peu importe, c’est à eux que j’essaie de m’adresser en priorité. Et peu importent les articles racoleurs, les promesses de succès, les recettes magiques et insupportables : il n’y a que dans cette relation réciproque que je me vois poursuivre ce chemin.

3 réflexions sur « Donner ou mendier : plusieurs manières de tendre une main »

  1. Je ne peux qu’abonder dans ton sens. Je débarque dans le monde de l’édition, et quand je vois le bordel que c’est, j’ai toujours envie de dire « mais moi, je voulais juste vous raconter des histoires ».

  2. Oui, je suis d’accord, je fais le même constat. Je voudrais juste ajouter que ce qui est sous-entendu dans ce que tu appelles le marketing est une erreur d’interprétation que font beaucoup d’auteurs. Le marketing pour un auteur, c’est d’abord d’informer les lecteurs que ses livres pourraient leur plaire. C’est aussi comprendre que communiquer sur ses livres, ce n’est pas parler de soi. Je cite Joanna Penn : « Writing is about you. Publishing is about the book. Marketing is about the reader. » Il ya tout à faire, tout à inventer, nos erreurs nous mènerons là ou nous devons aller. Bon courage. Chris

  3. Oh, c’est génial ce post, je suis bien contente d’être tombée dessus! Merci beaucoup! Effectivement, à force de voir partout ces articles qui nous promettent qu’en appliquant leurs recettes, on aura le succès, ou encore d’autres qui ne parlent que de statistiques de ventes, d’argent, de chiffres, on a tendance à se retrouver totalement perdu et presque à oublier pourquoi, à la base, on voulait écrire!
    Merci encore et bonne soirée!

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