Doit-on laisser crever la littérature ?

Ça sent le sapin. À en croire les dernières tribunes de Michel Onfray, Martin Hamis et de Will Self, la littérature telle que nous la connaissons a un pied — sinon les deux — dans la tombe : ventes en berne (en dehors des best-sellers qui, pour le coup, se vendent de mieux en mieux), désintérêt pour la littérature et pour le li(v)re en général, dédain des classiques, chute de l’attention, etc. À croire qu’ils se sont passé le mot.

 

Ça sent le sapin. À en croire les dernières tribunes de Michel OnfrayMartin Hamis et de Will Self, la littérature telle que nous la connaissons a un pied — sinon les deux — dans la tombe : ventes en berne (en dehors des best-sellers qui, pour le coup, se vendent de mieux en mieux), désintérêt pour la littérature et pour le li(v)re en général, dédain des classiques, chute de l’attention, etc. À croire qu’ils se sont passé le mot.

J’ai mon avis personnel sur le sujet : je le développe au fil des semaines dans les pages de ce blog. Je conçois qu’on ne soit pas d’accord avec moi : d’ailleurs, ça me fait plutôt plaisir de défendre mon point de vue. C’est pourquoi je ne suis pas étonné qu’un peu partout sur le web, tant sur les réseaux sociaux que sur les blogs des principaux intéressés (lire par exemple la tribune de Claro en réponse à Hamis), des avis contraires s’élèvent. Martin Amis souffrirait d’une peur maladive du futur relevant presque de la sénilité. Ou bien ses relevés de ventes en berne l’inciteraient au pessimisme, selon Claro. Michel Onfray est un cuistre passéiste, lui-même producteur de best-sellers. Michel Onfray ne lit pas de littérature contemporaine, comment pourrait-il se vanter d’y connaître quoi que ce soit ? Quant à Will Self, c’est un paranoïaque assumé : qui irait écouter les prédications apocalyptiques d’un paranoïaque ?

Entre les deux camps, mon coeur balance. Je suis du genre à prendre mon temps (ou plutôt mon cerveau) avant de pencher en faveur de l’un ou de l’autre : j’aime entendre les arguments de chacun avant de me décider, même si comme tout le monde, j’ai des intuitions. Mon intuition me dit que ces grands pontes de la littérature ont toutes les raisons de s’inquiéter. Mais des voix contraires s’élèvent, dont certains que j’estime beaucoup, pour me dire le contraire : on s’est inquiété de tout temps pour la littérature et, au final, elle ne s’en est pas trop mal tirée. Tout cela relèverait donc d’une crainte de climatologue pour lequel le réchauffement serait une réalité subjective. Bien sûr, Amis, Onfray et Self ne représentent pas à eux seuls les écrivains. Mais leur avis est digne de considération.

Voilà ce que je sais : j’ai travaillé sept années en librairie. Pendant sept ans, j’ai vu peu d’adolescents dans le rayon littérature. De fait, j’ai vu peu d’adolescents en librairie tout court, à part quelques jeunes gens en bandes dessinées, un peu en SF et pas mal au rayon jeunesse (surtout des préados, jusqu’à 10-11 ans). Bien sûr, je schématise. Mais je tire des conclusions de mes propres observations, et aussi de mes souvenirs. La situation ne date pas d’hier : lire n’est pas cool (l’a-t-il jamais été ?). Quand j’étais ado, lire était considéré comme un loisir d’asocial, d’intello, de grosse tête, de geek. Les garçons et les filles cool (swaaag) écoutaient plutôt de la musique et lisaient les Inrocks. Ça ne m’a jamais empêché de lire, mais je suis certain que ça en a empêché certains.

J’entends quelques voix me dire « Ce n’est pas vrai, les adolescents s’intéressent à la lecture : la preuve, quand on fait des rencontres en classe, ils sont tous très enthousiastes ». Je passe sur le fait qu’on leur a forcé la main : bien souvent, on leur a demandé de façon expresse de lire le livre dont l’auteur va venir parler. C’est bien normal. Mais il ne faut pas négliger le fait que pendant ces heures de rencontre, on fait autre chose que suivre bêtement un cours. Honnêtement, quand j’avais quinze ans, j’aurais été ravi qu’un expert comptable vienne m’expliquer son boulot si j’échappais à deux interminables heures de mathématiques. Mais on va dire que je suis pessimiste. Je répondrai qu’au contraire, j’ai un assez bon souvenir de mes sentiments d’adolescent (c’est pourquoi j’écris souvent en leur nom dans mes nouvelles) : je me rappelle cet âge douloureux, où l’on voudrait pouvoir se fondre dans les murs, posséder un pouvoir de réplication pour se cloner les uns les autres.

Je ne dis pas que la situation est pire ou meilleure qu’avant. Ce désamour au global (car je ne parle pas des quelques élèves qui aimeront toujours lire, mais de tout ceux qu’on laisse sur le bas-côté, à savoir la majorité) existait quand j’avais quatorze ans, qu’il existe aujourd’hui ne m’apparaît pas comme délirant. Internet est arrivé entre temps, avec ses lolcats et ses jeux en réseaux, et si je suis moi-même le premier défenseur d’internet en matière de culture et de divertissement, on ne peut pas dire qu’il agisse en facteur incitatif à la lecture de livres de prime abord (dans un second temps, peut-être, avec un peu de curiosité).

Je ne sais pas si la littérature meurt. Je ne crois pas, puisque j’essaye à ma manière de la faire vivre, et avec moi beaucoup d’autres auteurs aussi vivants que talentueux. Mais j’écoute les avertissements. J’ai en tête les avertissements sur le changement climatique d’il y a quinze ans. Je me souviens d’une époque où personne n’écoutait. Je ne dis pas qu’il faille paniquer. Ce que je dis, c’est qu’il ne faudrait pas sombrer dans une coolitude de bon ton qui consisterait à railler ces voix pessimistes en leur disant qu’elles ont peur pour de mauvaises raisons, c’est tout. La relation au livre est bancale. Je ne voudrais pas qu’elle flanche. Aussi, même si je suis loin d’être aussi pessimiste qu’eux, j’écoute Amis, Onfray et Self. J’entends ce qu’ils ont à me dire. Je garde ça dans un coin de ma tête, en espérant qu’un jour, dans une cour de récréation, un ado entre la tête haute avec un exemplaire de Don Quichotte à la main et que la cour entière réagisse comme s’il venait d’acheter un nouvel iPhone.

Je voudrais plus de passion. Je voudrais plus de livres. Je voudrais que lire devienne une affaire de gens cools comme de rats de bibliothèques : une affaire pour tout le monde. Comme l’évoque si bien Martin Page dans son Manuel d’Écriture et de Survie, à quel moment a-t-on décrété que lire un livre était une prise de tête ? Ce sont juste des mots, bien sûr, mais ils décident à eux seuls de la manière dont nous voulons voir l’avenir.

Je ne m’inquiète pas. Pas trop. Pas encore. Mais je suis vigilant.

3 pensées sur “Doit-on laisser crever la littérature ?”

  1. Je comprends ton inquiétude Neil. Je ne la partage pas (je suis déjà bien occupé par mes névroses). Et comme toi, j’ai vécu ça ado. Et ça ne change pas. On trouve ce genre de discours à chaque génération tu ne crois pas ? Amis, Onfray, et Self sont trois écrivains de plus ou moins soixante ans qui en fait parlent de leur vieillesse et de leur mort.
    C’est aussi en ça que c’est important d’aller dans les classes, pour changer l’image de la littérature et des écrivains. D’aller partout. De porter une littérature belle et puissante.
    Bien d’accord : « Je voudrais plus de passion. Je voudrais plus de livres. Je voudrais que lire devienne une affaire de gens cools comme de rats de bibliothèques : une affaire pour tout le monde. »
    La littérature c’est du plaisir. Un des plus grands donnés par sur cette Terre.

  2. Ce qui me fait marrer c’est que les mecs supposés à la pointe, puisqu’ils écrivent sur les “devenirs du roman”, ont, au XXIe siècle, le Tome 1 « Produit épuisé » (http://www.inculte.fr/catalogue/devenirs-du-roman/) et pas en ligne (si on se trompe please fwd), et le tome 2 pas en numérique mais en “livre” à 22€ (tu parles d’u n intérêt pour la question sociale, Rancière et l’émancipation des masses… “the medium is the message”?) et leur mentor François Bon (en tout cas pour son travail au XXe siècle (puisqu’ils le lâchent au XXIe (comme (l’excellent) Amo Bertina le dit https://www.youtube.com/watch?v=3iWMCiCL10U) ils ne vont pas jusqu’à dire “the book is dead” quand même faut pas déconner, si no livre alors comment être “Auteur”, y a des limites au “collectif” (créons une maison d’édition!)) qui dit “Les choses économiques ne m’intéressent pas. “ Mais qui en a l’esprit, l’humeur et les tweets envahis par “comment joindre les 2 bouts à la fin du mois”.
    Avec ça la littérature française en « devenirs » est bien barrée.
    Souviens-moi de ne pas oublier que, c’est fait depuis 2013, la littérature en livres durs est un luxe: LVMH est dans Gallimard, donc chez Yves Pagès.
    Qui va créer les éditions horizontales? Qui justement flinguent ce reliquat d’ancien régime: les maisons d’éditions du VIe et VIIe. (Inculte dans le Vème c’est qd même plus collectif.)
    Bravo à Neil pour les posts à la pointe, à Martin Page d’en discuter, et à tous et François Bon (vraiment à la pointe) d’être accessibles sur Internet.

  3. Nous pouvons être des passeurs de mots auprès des jeunes et …des plus vieux aussi. La littérature ne s’éteindra pas tant qu’il y aura une personne assise sur une petite chaise face a des petites bouilles de momes sur leurs petites chaises aussi 🙂 Dans une école de mes enfants, un jour j’ ai lancé cette idée dune bibliothèque. Nous l’avons montée de toutes pièces, les livres de mes enfants y sont encor. Et avec les instit de CP nous avons eu la belle surprise d’entendre un petit récalcitrant du début, nous demander si sa maman pourrait venir aussi car il n’arrivait pas a lui raonter l histoire, et celui qui planquait 2 livres a emporter, parce « tu comprends un seul c’est pas assez… Bref, partager ce que l’on aime ouvre les horizons. Le pessimiste ne devrait permettre que d’anticiper le contournement des problèmes pour en faire de beaux projets.

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