De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée

L’Afrique peine encore à trouver sa place en science-fiction – tout simplement parce qu’on ne la lui a pas laissée. Longtemps cantonné au rôle de terre de mystères et de dangers – et contrairement à l’Asie où la culture mainstream puise de nouveaux codes et inspirations –, le continent a le plus souvent été simplement et soigneusement effacé de la carte.

Mais les choses sont en train de doucement changer. Et il ne faut pas s’y tromper, ce revirement n’est pas à l’initiative des studios hollywoodiens, des maisons de production ou d’édition : ce sont les voix des militant·e·s pour une meilleure représentation qui ont pesé dans la balance, et on ne saurait les remercier assez pour leurs efforts et les tempêtes bravées. Car il faut du courage aujourd’hui pour aller à contre-courant de la culture mainstream – occidentale, blanche, hétérosexuelle, citadine, tous ces qualificatifs qui sonnent comme des insultes aux oreilles des personnes concernées (et au sein desquelles je me compte) et qui pourtant ne font que refléter la réalité d’un paysage culturel bien peu varié. Et ces pressions incessantes commencent enfin à porter leurs fruits en terme de visibilité, et par conséquent de curiosité du public. De nouvelles œuvres voient le jour, et surtout – c’est toute la différence – elles sont mises en lumière.

Binti fait partie de ces œuvres mises en lumière : cette courte histoire écrite par Nnedi Okorafor et publiée en 2015 a successivement remporté le Nebula Award pour la meilleure novella en 2015 et le Hugo Award en 2016 dans la même catégorie. Désormais dotée de deux suites, Binti raconte l’histoire d’une jeune Himba – Binti donc – qui dans un futur plus ou moins proche décide de fuir sa famille et sa terre pour aller étudier à la Oomza Uni, une gigantesque et prestigieuse université intergalactique. Mais le vaisseau spatial est pris en otage par un groupe de Méduses, une race d’extraterrestres particulièrement crainte. Le commando souhaite pénétrer dans l’université pour y récupérer un artefact précieux qui a été dérobé à son peuple. Et Binti va leur servir d’ambassadrice.

J’ai beaucoup apprécié la lecture de Binti, et j’ai d’ores et déjà téléchargé la suite, qu’il me tarde de découvrir. Mieux, ce livre, par sa richesse thématique, me donne envie d’élargir mon cercle de lecture : c’est presque comme une urgence. L’autrice, américaine d’origine nigériane, puise dans sa culture pour mieux y transposer les codes de la SF et produire des visions marquantes : s’en dégage un sentiment de nouveauté et de fraîcheur vraiment réjouissant.

Alors que j’ai sans cesse l’impression de relire les mêmes livres et de revoir les mêmes films, Binti m’a secoué par son intrinsèque inventivité. Mais aussi par son sous-texte. Car Okorafor en profite naturellement pour glisser des thèmes propres à sa sensibilité et à son histoire, comme par exemple celui des peuples autochtones. Son personnage principal est une jeune Himba, un peuple qui n’a pour le coup rien de science-fictionnesque puisqu’on le trouve (encore) au nord de la Namibie. Ces peuples autochtones sont souvent réduits à cette imagerie d’Epinal de gentils – ou de méchants – sauvages et considérés à tort comme « primitifs », « non civilisés » ou « hermétiques au progrès ». Et c’est avec une certaine malice qu’Okorafor place l’insulte dans la bouche desdits « primitifs », pour mieux désigner le monde qui leur a volé leur place. Et pas seulement leur place, mais aussi leur honneur et leur dignité.

Car d’honneur, de dignité et de respect, il en est question dans Binti. Car les Méduses n’agissent pas sans raison – ce serait justement les placer dans la peau du « méchant sauvage ». On les a volées, spoliées, et ce deuxième thème abordé dans Binti – celui de la spoliation – y occupe une place centrale. L’objet volé – au nom de l’étude et de la science bien sûr – n’est pas qu’un objet : c’est une part même du peuple auquel il appartient.

On pensera par exemple à l’affaire des masques Hopi qui avait défrayé la chronique il y a quelques années : vendus aux enchères chez Drouot malgré les protestations du peuple concerné (les Hopi sont une tribu amérindienne) et des associations de protection des droits des peuples autochtones, les masques Hopi sont dans leur culture d’origine considérés comme bien plus que des masques : ils sont des « amis ». Mais la vente a bien eu lieu, et avec elle continue le cortège des spoliations dont nos ancêtres se sont rendus coupables du temps des colonies et dont nos musées regorgent aujourd’hui. À ce titre, celui du Quai Branly est littéralement rempli d’objets volés à leurs peuples et la France refuse régulièrement des demandes de restitution.

On a fini par l’oublier avec l’insupportable succession de licences de super-héros interchangeables, mais la science-fiction a des choses à dire et à nous apprendre. C’est un genre qui est aussi là pour prévenir les générations futures, un genre engagé politiquement et qui doit le rester. Encore faut-il que nous écoutions ce qu’elle a à nous dire, et d’autant plus quand elle n’est pas imprégnée de culture occidentale et aseptisée dans la foulée. C’est justement le sujet central de Binti : la culture, notre culture, ce qu’elle nous lègue et ce que nous lui devons, la force qu’elle nous donne et les responsabilités qu’elle nous confère.

En somme, c’est à nous de donner à ces œuvres l’espace qu’elles méritent. Bref… lisez Binti.

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Crédits illustration : Tor.com, pour la couverture de Binti : Home

3 réflexions sur « De la diversité dans la culture mainstream : « Binti », science-fiction consciente et engagée »

  1. J’espère qu’on me pardonnera de faire un petit peu de pub, mais en français de Okorafor, outre la ré-édition de « qui a peur de la mort » chez ActuSF, le podcast Coliopod (dont je suis l’éditeur) propose la version audio en téléchargement gratuit de la novellete « La fille aux mais magiques ».

    Le tout en deux parties :

    http://coliopod.com/episode-006-la-fille-aux-mains-magiques-de-nnedi-okorafor-1er-partie/

    http://coliopod.com/episode-007-la-fille-aux-mains-magiques-de-nnedi-okorafor-2eme-partie/

    Et sinon il faudra sans doute que je relise Binti, car j’en ai gardé le souvenir d’une novella très simpliste, bien en dessous du reste de l’oeuvre de l’autrice….

  2. Ça n’a beau ne pas être de la SFFF, et ça date du mi-XXe, mais je ne peux que recommander Things Fall Apart de Chinua Achebe, qui mérite amplement sa place dans les classiques anglophones.

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