Devrons-nous quitter Internet ?

Ces dernières années et plus particulièrement encore ces derniers mois, les attaques en règle contre Internet se sont multipliées. Et si ce n’était que le début ?

Ces dernières années et plus particulièrement encore ces derniers mois, les attaques en règle contre Internet se sont multipliées : neutralité du net mise à mal, lois de surveillance iniques, marchandisation des données personnelles, intrusions répétées dans la vie privée, offensives de l’industrie du copyright promouvant responsabilisation des intermédiaires et sanctions accrues en cas d’infraction, centralisation des services, systèmes propriétaires… il faut dire qu’on est gâtés. Et si ce n’était que le début ?

En quoi Internet leur fait-il si peur ? Si on en croit les attaques répétées des politiques et des industriels contre le réseau, on peut en effet se demander ce que le net — et avec lui ses usagers — a bien pu faire pour mériter un pareil sort. Inutile de dresser la liste de ces impitoyables assauts, il suffit d’ouvrir le premier journal ou le premier site d’information qui passe (si tant est qu’on parvienne à y lire quoi que ce soit sous l’avalanche de pop-up publicitaires et de tentatives d’extorsions de données personnelles).

Mais la peur n’est qu’une des données de l’équation. Le web est menacé, dans son intégrité même, par des personnes qui connaissent sa puissance et souhaitent aussi en tirer parti, comme une arme à feu qui dort dans un placard et dont l’attrait magnétise.

En bon pharmakon, Internet est autant le poison que le remède. D’abord cantonné à un public de connaisseurs, le net a fini par devenir un incontournable social, un passage obligé, une autoroute que nous empruntons tous les jours. Les grands axes sont stratégiques : rien de plus normal, donc, que les puissants cherchent à s’en assurer le contrôle.

Internet fut d’abord un outil de dissidence — pas nécessairement de résistance, mais un chemin de traverse néanmoins, parcouru par des utilisateurs qui aspiraient à d’autres voies que celles que leur offraient les schémas traditionnels de circulation de l’info. Inutile de pleurer sur ce paradis perdu : il est parti depuis longtemps. Les multinationales, corporations et gouvernements ont bien vite compris que le réseau se densifiant sans cesse, en laisser la maîtrise à ses utilisateurs revenait à autoriser des espaces de liberté : une anarchie, au sens d’absence de lois, que l’ordre social et culturel ainsi établi ne pouvait évidemment cautionner. Il faut désormais contrôler, faire payer, réguler, responsabiliser, comme si la pérennité du net ne passait que par eux.

Mais sous couvert d’améliorer, de sécuriser, il s’agit bel et bien d’étendre une hégémonie. Ne laisser aucun chemin à une possible dissidence. Car nos décideurs le savent : leur statut est volatil. L’équilibre sur lequel ils reposent leur système est précaire. S’ils autorisent tel ou tel usage, rien ne dit qu’ils conserveront le contrôle de l’ensemble. Garder le contrôle, tel est le leitmotiv qui agite nos puissants et les empêche de trouver le sommeil. Se sachant menacés, ils rivalisent d’ingéniosité pour épier notre vie privée, pour contraindre nos mouvements virtuels, peut-être demain nos paroles ou nos actes, au nom du maintien de l’ordre, de la pérennité de tel ou secteur de l’industrie ou de la sécurité des citoyens.

Les citoyens, parlons-en… La plupart sont dupes et contribuent même activement à l’existence de ce Jeu des Trônes, par leur passivité souvent, par leur explicite collaboration parfois. « Pourquoi devrais-je m’en faire, puisque je n’ai rien à cacher ? » dit le bon citoyen face au grondement de la révolte. Rien pour l’instant, mon bon monsieur, ou peut-être simplement ne réalisez-vous pas à quel point la subordination aux autorités peut entraîner le plus innocent dans la spirale des abus de pouvoirs. Quand votre réputation, votre intégrité, tiendra au fil d’un algorithme, qui vous défendra alors ? Ne comptez pas trop sur la loi : les pratiques a-légales existaient avant la Loi Renseignement, et ce ne sont donc pas un amendement, un décret ou un quelconque texte modifié par le Conseil constitutionnel qui restreindront leur usage. La politique déploie son écran de fumée, invente des lois hors-la-loi… mais le vrai jeu se déroule en coulisses.

Garder le contrôle. Garder le pouvoir. Nos élites en sont malades, gangrénées par la peur ou assoiffées de profits, et jouent sur l’état de crise permanente pour asseoir leurs positions : qui oserait s’opposer à la surveillance générale, au contrôle des trajets, au relevé des positions géographiques, quand plane la menace terroriste ou la crise économique ? Ne soyons pas les dupes de ce jeu : aucune surveillance, si généralisée soit-elle, aucun robot-copyright, aucune loi d’urgence ne nous protègera du chaos qui couve. Existe-t-il seulement, ce chaos, ou est-il lui-même l’invention de ceux qui prétendent nous protéger de son imminence ? La politique, ce jeu de pompier pyromane…

Rien ne sert de protester dans son coin : « personne n’a jamais gagné une guerre en signant une pétition. » La mobilisation des esprits n’a qu’un temps, le premier, celui de la coalition. L’action doit suivre.

En attendant, que faire ? Devrons-nous abandonner Internet aux politiques et aux corporations, apprendre à nous en passer ? Peut-être, oui, si le terrain devient par trop miné. Déplacer ses serveurs dans un autre pays ? C’est déplacer le problème, temporiser seulement : tôt ou tard, ils sauront vous trouver, nous trouver. Fonder d’autres réseaux, plus locaux ou plus secrets, utiliser d’autres tuyaux, connecter des “Piratebox” les unes aux autres, apprendre à se connecter en certains temps seulement, et en certains lieux… Tout est imaginable. Mais Internet n’est qu’un champ de bataille parmi d’autres : il serait illusoire de croire ce conflit cantonné au réseau. Ce dernier n’a que l’importance que nous lui donnons, et c’est ce qui explique sa visibilité.

Ce qui se joue ici, c’est la pérennisation d’un pouvoir. Nous courons sur un fil, à toute vitesse, à bout de souffle. Qu’on ne se méprenne pas : c’est bel et bien une guerre qui se déroule devant nos yeux. Nous en sommes les témoins passifs. Pourtant, dans ce conflit, nous sommes l’ennemi. Leur ennemi.

Nous n’avons rien décidé. Ce sont eux qui nous ont déclaré la guerre.

À nous de savoir comment nous comptons leur répondre.

Une réflexion sur « Devrons-nous quitter Internet ? »

  1. chouette papier bravo.

    Je ne suis toutefois pas sûr que vous ayez bien ciblé les « fautifs »…. Si « fautifs » il y a bien sûr. Précisions donc sans doute nécessaires dans un futur papier sur « À nous de savoir comment nous comptons leur répondre. »… Je cherche un peu aussi de mon petit côté. Compagnons de galères, unissons nos rames ?

    Bien à tous.

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