#48 | La boucle du relieur

 

Je ne m’en cache pas. D’ailleurs, ce n’est plus un secret pour personne : même si je suis fier d’avoir participé à la création de Walrus, l’une des premières maisons d’édition françaises 100% numériques, je ne suis pas pour autant un gourou du numérique ou un ayatollah de l’ebook. De fait, c’est même plutôt le contraire : j’essaye de prôner la modération en la matière. Le numérique est une opportunité formidable pour faire entendre d’autres voix, pour révéler des talents et mettre en avant des littératures que les lignes éditoriales des majors de l’édition ont tendance à délaisser. Mais ça ne m’empêche pas de m’intéresser au papier, loin de là. D’ailleurs, « La Boucle du relieur » est une ode à ce medium que je chéris quelquefois plus que de raison.

Voici La Boucle du relieur, la 48ème nouvelle du Projet Bradbury.

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Quelques mots pour vous la présenter :

Le jour où le jeune Lorenzo entre en apprentissage dans l’atelier de reliure du célèbre Signore Gianni Casarotto, il n’imagine pas que son voyage l’entraînera bien au-delà des couvertures poussiéreuses qui s’amassent dans la bibliothèque de son maître : au coeur du désert d’Accona se dresse le « Monastero », un endroit où les plus grands artisans d’Europe partagent leur savoir et perfectionnent leur art. Mais les plus beaux chefs-d’oeuvre dissimulent quelquefois des secrets inavouables.

Il y a un peu plus de deux ans, je me suis pris de passion pour la reliure d’art, au point que j’ai voulu commencer à m’y coller. Bien entendu, n’ayant pas fait d’études en ce sens — la reliure est un art qui, à l’instar de tous les autres, s’apprend et se perfectionne au contact des professionnels —, ma pratique demeure celle d’un amateur. C’est plus fort que moi, j’ai toujours aimé le papier. J’ai passé ma jeunesse dans les bibliothèques, mais aussi dans les greniers et les brocantes. Davantage que l’odeur du papier — un cliché parmi d’autres —, c’est celle de la poussière que j’aime : il y a quelque chose de solennel dans l’odeur d’oubli qu’un objet peut dégager. Heureusement que je ne suis pas asthmatique. Deux aspirations se combattent en moi : d’un côté le technophile, le geek, et de l’autre le passionné de vieux trucs décollés et qui tombent en lambeaux (je ne parle pas des zombies, quoique). La preuve que ces deux pôles ne sont pas incompatibles, c’est que je vis bien avec : la reliure est devenu un hobby auquel je ne consacre sans doute pas assez de temps, mais ça reviendra peut-être un jour.

Comme tout artisanat, la reliure a son vocabulaire : j’avais envie de me trouver une bonne raison de le réemployer dans une nouvelle. Les mots spécifiques à un métier, à une corporation, sont toujours une sucrerie à utiliser pour un écrivain : les gouttières, les chasses, les plats, les comètes et les têtes le disputent aux scies de grecquage, aux plioirs en os, aux marteaux à endosser, aux colles de pâte et aux pointes à tracer. Vous n’avez aucune idée de ce dont je veux parler ? Pas très grave : cette histoire est aussi une occasion de se plonger dans un univers dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, ou tout du moins que vous n’avez jamais eu l’occasion de fréquenter. Pour moi, les livres sont des objets vivants :  « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? », disait le vieux gars Lamartine et il n’avait pas tort, en tout cas en ce qui me concerne. Vous qui lisez régulièrement ce blog savez à quel point j’aime les livres : ce passe-temps n’est rien d’autre qu’une continuation logique. Quand on aime quelque chose, on s’intéresse à tous ses aspects. La fabrication en fait partie. Une chose toute bête : toute mon enfance, j’ai vu un bouquin à moitié terminé sur l’étagère de la bibliothèque. Il s’agissait d’un recueil de poésies que mon père, alors enfant, avait relié en cours de travaux manuels. Les feuillets étaient cousus, le dos collé : ne manquait que la couverture et l’habillage. Je suis donc très content d’avoir pu terminer l’ouvrage de mon père presque 40 ans après qu’il l’ait commencé. Les objets sont des supports, et pas seulement à la poussière : ils véhiculent des souvenirs, mais ils sont aussi poreux aux sentiments. C’est en tout cas ce que je crois.

Rassurez-vous, La Boucle du relieur n’est pas qu’un simple traité de reliure : c’est aussi une histoire qui parle d’apprentissage, de passion dévorante et de quête de sens. À sa manière, c’est aussi une sorte de variation sur le métier d’écrivain : est-ce qu’en racontant des histoires, on ne finit pas par devenir son propre livre ? L’un de mes abonnés m’a fait la très juste remarque que la fin, quoique surprenante à sa manière, est un peu attendue. J’en suis très content. Pour cette nouvelle, à la manière de Lovecraft, j’ai juste voulu faire monter la mayonnaise de l’inévitable. « Toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin », aurait écrit le gentleman de Providence : ce n’est justement pas la surprise que l’on cherche à créer, mais le chemin implacable qui mène à la seule issue possible. Quelque part, c’est une fin un peu cruelle. Vous aurez peut-être l’occasion de m’en toucher deux mots si vous en faites la lecture.

La Boucle du relieur est disponible chez KoboSmashwordsAppleAmazon et Youscribe pour 0,99€. Vous pouvez aussi vous abonner à l’intégralité des nouvelles pour 40€ et devenir mécène du Projet Bradbury. La couverture est toujours signée de la talentueuse Roxane Lecomte.