De l’intérêt des maisons portatives

Il y a des jours avec et des jours sans.

Dans les jours avec, les murs tombent : le monde est un territoire à conquérir, brillant de lumière et fourmillant d’énergie. Mais les jours sans ressuscitent le besoin de rebâtir les murs, de s’enfermer, d’occulter la lumière.

Ces derniers jours, je crois que j’ai fait une overdose de réalité, une sorte d’indigestion à laquelle je ne parviens pas à m’arracher. Malgré le soleil radieux dont les rayons réchauffent Berlin, j’hésite à sortir, comme si la ville était un fleuve qui menaçait de m’emporter dans son flot rageur. Les mots peinent à venir. Je me les arrache à moi-même.

J’ai certaines qualités, mais je connais mes défauts : l’un d’entre eux est de ne pas être très résistant aux contrariétés. J’envie ceux qui traversent l’existence comme si le simple fait de porter un ciré permettait d’oublier la pluie. Dans ces moments, chaque souci — aussi minime soit-il — est un grain de sable supplémentaire qui dérègle mon raisonnement, ma rationalité, si tant est qu’elle existe. Il y a les problèmes de santé — les miens et ceux des personnes que j’aime —, l’incertitude, les tracasseries administratives, le manque d’argent, la fatigue aussi (mes mains me font mal, ce qui rend l’écriture pénible), l’actualité, et toutes ces petites choses d’habitude supportables mais qui, soudain, deviennent juste un peu trop lourdes à porter. Ce n’est pas écrasant, ni insupportable, juste un peu trop lourd. Je déteste cette sensation, et même si je sais qu’elle finit toujours par passer, j’ai l’impression de me heurter à un mur. Je voudrais être ailleurs, ou ne plus être là du tout, devenir invisible, silencieux.

Nous avons tous des mécanismes de défense qui nous sont propres. Pour ma part, ce mécanisme prend la forme d’un livre, un vieil exemplaire de Bilbo le Hobbit au Livre de Poche, imprimé en 1990 (et sans doute acheté et lu la même année). Je devais avoir neuf ou dix ans quand j’ai lu ce bouquin, que j’ai gardé avec moi toutes ces années et porte avec moi le poids du temps qui passe. Tel le portrait de Dorian Gray, il a quelque part vieilli avec et pour moi : parcouru de rides et de plis, jauni sur la tranche, les pages légèrement décollées et flétries, il finira ans doute par mourir, par s’émietter et se désagréger lentement. Pourtant, il est encore vaillant. Et quand je me sens étranger au monde, je l’ouvre et le relis. Cela ne résout aucun problème, mais cela les éloigne un temps.

J’ignore combien de fois j’ai pu le lire. Je ne les compte plus. Comme une arme secrète, j’espère le garder près de moi encore longtemps, mais ne pas avoir à trop souvent l’utiliser, car il s’agit de ma porte vers des pensées plus légères. Je suis plutôt du genre numérique, comme garçon, mais ce livre est pour moi davantage qu’un objet : si j’étais un enfant, il serait mon animal en peluche. Mais comme je suis un adulte et que je suis une personne sérieuse, très sérieuse, j’emploierai un mot sérieux et riche de sens : c’est un totem.

Bilbo le HobbitBilbo le HobbitBilbo le Hobbit

Bilbo le Hobbit

Bilbo le Hobbit