De l’effacement comme odyssée

Les personnes qui me suivent régulièrement savent combien est grande en moi la volonté d’effacement. J’ai fait plusieurs tentatives en ce sens, la plupart infructueuses. Pour ceux qui se demanderaient encore de quoi je parle, je ne suis pas en train de vous dire qu’il m’arrive de penser au suicide (bande de nouilles). C’est d’internet dont il est question.

En deux ans, le web a changé. Plus dense, plus rapide, plus violent aussi (dans un précédent article, je parlais de la colère permanente qui lubrifie le réseau, le maintient d’un seul bloc). D’un côté, je l’aime toujours autant, de l’autre il me convient moins comme ça. Thierry Crouzet me disait, dans un échange par mail, qu’internet en tant que système se rapprochait désormais de la télévision de la grande époque, celle d’avant le réseau où la lucarne était encore toute puissante. Je pense qu’il a raison : la manière dont nous avons minutieusement tricoté les fils de nos connexions autour des réseaux sociaux et des grandes boîtes du web — Facebook bien sûr, Twitter, mais aussi les grands réseaux d’information en ligne — fait que la course à l’audience est désormais la condition primordiale à l’existence. Sans notoriété, sans influence, il n’y a pas de salut. C’est dommage. Existeront toujours, j’espère, ces espaces intersticiels que sont nos blogs — et que je vais continuer d’utiliser comme un rempart, une tour de vigie. Nos propres morceaux de web façonnés d’une main d’artisan, mis en concurrence avec des fleuves d’information au débit torrentiel, impossible à arrêter. Ça ne risque pas de s’arranger.

Je ne voudrais pas qu’on se méprenne : il n’y a là ni mélancolie ni nostalgie d’un passé glorieux. Si passé glorieux il y a eu, je ne l’ai pas vraiment connu. Pour moi, internet a vraiment commencé à avoir un intérêt avec l’avènement des réseaux sociaux — et c’est aussi ce qui fait que vous et moi pouvons discuter ensemble aujourd’hui. C’est un lien, de l’hypertexte chevillé au corps de chacun. C’est à la course à l’audience, à la popularité, à la célébrité que j’ai décidé de renoncer. Ça sonne idiot dit comme ça, bizarre, un peu pompeux aussi. Je sais bien. Reste qu’on est tous à regarder nos followers sur Instagram ou sur Wattpad, à compter notre nombre de vues sur le blog, à se demander si on est lus, vus, entendus… C’est une voie incompatible, pour moi (peut-être pas pour toi), avec l’idée que je me fais de la création, qui exige du temps et du recul. Le réseau est devenu gourmand — je me rappelle l’époque d’Altavista où on galérait sincèrement à trouver une info sur le web — et plus il mange, plus son appétit grossit. Paradoxalement, mon blog n’a jamais été plus visité que ces derniers mois. Peut-être aussi parce que j’ai beaucoup publié : la manière dont le tricot fonctionne exige un rythme de publication soutenu, quasi ininterrompu (un journal américain dont j’ai oublié — sans doute à dessein — le nom a annoncé qu’il publierait bientôt via Facebook des milliers de news par jour). La durée de vie d’un tweet n’excède pas 30mn, celle d’un article sur Facebook un peu moins d’une journée. Se bâtir une identité numérique, c’est faire le vœu d’instantanéité. Ce qui est assez paradoxal, puisque nous n’avons jamais été aussi peu dans le présent qu’aujourd’hui. J’ai parfois la sensation d’avoir le cerveau au bout des doigts, de ne plus appartenir à cette temporalité — d’être dans un ailleurs juste derrière l’écran, plus vraiment dans mon corps, comme décalé. Alors oui, ma vie va changer d’un jour à l’autre avec l’arrivée imminente des jumeaux ; ils ne sont sans doute pas étrangers à ce que je suis en train d’écrire. Mais ça me travaille depuis longtemps quand même.

Depuis le début du Projet Bradbury fin 2013 — et jusqu’à aujourd’hui avec sa poursuite —, j’ai considéré le travail de création comme un métier d’artisanat, avec tout ce que cela comporte de ratures, d’erreurs, mais aussi d’épiphanies. Mais ce travail d’artisan doit aujourd’hui s’accompagner d’un effort de communication titanesque pour que ledit travail soit visible — et l’effort est de plus en plus grand, car nous sommes de plus en plus nombreux à courir après l’Attention, ce nouvel eldorado. Les journées durent toujours 24 heures, mais les “contenus” (quel vilain mot, mais en même temps quel autre ?) se multiplient de façon exponentielle. Nous sommes les affluents qui se greffent sur le fleuve, un fleuve qui ne fait que grossir, que monter. Je n’ai plus envie de contribuer à la croissance de ce flot autant qu’avant.

Outre les (vraies) problématiques d’alimentation des serveurs, de plus en plus nombreux et exigeants, je suis de plus en plus convaincu qu’internet est un endroit qu’on peut polluer. Qu’il convient d’avoir, avec le réseau, la même démarche écologique qu’on a avec la forêt. Bien sûr, c’est incompatible avec la manière dont il fonctionne aujourd’hui, et dont il fonctionnera sans doute à l’avenir. J’en prends mon parti. Reste que ces enfants me donnent une bonne excuse — une excuse valable, crédible, à laquelle on ne m’opposera pas une quelconque méconnaissance du web ou un passéisme malvenu — pour m’effacer enfin un peu. Le Projet Bradbury continue, il continuera sans doute pendant un bon moment, avec ou sans le web, mais je compte donner la priorité à ce qui se passe autour de l’écran, pas derrière. Dans le travail aussi. Il y a beaucoup à faire, et il me semble qu’être un peu rare ne peut que me faire du bien sur ce plan.

La rareté est un concept émouvant. Elle doit pouvoir trouver sa place dans le processus de création, je crois.

6 pensées sur “De l’effacement comme odyssée”

  1. Rare, d’accord, mais pas trop.
    J’aime bien te lire, moi, même si mon clic n’est jamais qu’une petite unité sur tes multiples compteurs.
    Et une vraie lecture, pas une simple visite, a bien plus d’épaisseur que des centaines de likes indifférents, je crois. Mais j’en suis réduit à me dire que c’est une question de croyance, aujourd’hui, car je ne peux pas le démontrer… chiffres à l’appui.

  2. @Nicolas : Et c’est justement à ce genre de lecteurs — attentifs et fidèles — que je compte désormais m’adresser. Ça ne veut pas dire que j’arrête de publier sur le net — juste que je publierai mieux, et différemment, et plus lentement j’espère.

  3. Le web comme l’univers sont indifférents de nos émois. Il faut le savoir. La violence du web apparente est la résultante de nos sentiments, donc notre fabrication. Parce que nous y trouvons des opinions qui pourraient être les nôtres et qui nous confortent. Mais aussi , oh ! Horreur ! L’opinion et les émois de gens que nous aimons détester. Et quand dans le confort de nos foyers, et derrière notre écran, nous voyons deux opinions que nous abhorrons se congratuler mutuellement à propos de concepts qui pour nous sont hérésies, nous le prenons en pleine face. Et l’identifions comme « violence », sans se poser la question que nos « bons » propos à nous, ceux dont nous sommes fiers, sont une vraie souffrance pour d’autres. La rareté est un luxe pour les esprits patients. Attendre des mois Noël, pour manger du foie gras, la Saint Valentin pour émuler notre amour en chocolat. Et savourer des huîtres au nouvel an, alors que ces « produits » sont disponibles à l’année longue. Là juste au coin de chez nous. Pourtant on n’y pense pas. Pourquoi ? Car il n’y a pas l’esprit du temps comme écrin.
    Je suis toujours amusé de lire les tweets sans destinataires de Neil, car j’ignore à qui il parle. Je suis donc désemparé comme quelqu’un qui écoute avec intérêt une autre personne au téléphone sur un sujet qui nous touche. Quand je suis trop intrigué je vais faire une exploration de TL dans l’espoir d’en savoir plus. Certains on cultivé cet art de l’attirance qui s’appelle désormais le buzz. Lever le pied sur le gazouillis ? Non ! Trop tard ! Mais rassembler une ou des idées quotidiennes, hebdomadaires, ou mensuelles et leur tailler un écrin comme esprit du temps, Oui ! On veut te lire souvent, mais on veux juste savoir, « quand » tu publies. Un gazouillis au milieux d’autres gazouillis, peut éventuellement être entendu. Mais le chant du rossignol seul dans le silence de la nuit est toujours émouvant.

  4. Votre billet me rappelle un peu celui que j’ai écrit à l’occasion du « blog day » le 31 août dernier (http://david.noirat.fr/2015/08/31/blog-day/), même si le mien est plus « emporté » à cause de mes foutues origines latines 🙂 J’ai d’ailleurs rédigé deux ou trois billets dans la même veine sur ce thème.

    Pour ma part, j’ai de plus en plus de mal avec ces réseaux sociaux. Ce ne sont pas les outils que je fustige, mais l’usage que nous en faisons. L’analyse de monsieur Crouzet est tout à fait pertinente d’ailleurs : le web d’aujourd’hui, c’est comme la télé d’hier. Internet est devenu un média de masse organisé et animé par quelques multinationales qui ont bien compris les travers de nos modes de vie et de notre nature profonde… Chacun de nous aspire à la reconnaissance voire à la célébrité, chacun de nous voudrait devenir une personne plus importante, plus écoutée, plus respectée. Facebook est probablement le réseau qui a le plus exacerbé ces sentiments : je poste des photos de mes soirées, de mes vacances, de mes enfants pour faire voir au monde entier que je suis un mec heureux, un gars qui voyage, un type génial entouré de plein de gens géniaux. Je ne suis pas un de ces abrutis « no life » qui se pignole devant Youporn après une journée de merde à l’usine. Quant à Twitter, même s’il semble s’adresser à un public plus cultivé et plus « hype », il sombre dans les mêmes travers peu à peu. Quel intérêt de poster 300 tweets par jour ? Y’a rien de mieux à faire « autour de l’écran » comme vous dites ?

    Bien sur que si, et heureusement. Il y a des gens à rencontrer dehors, il y a des chemins et du macadam à piétiner, des lieux à visiter, des aventures à vivre, des livres à dévorer, des histoires à raconter ! Cessons de croire qu’Internet est un lieu magique dans lequel nous devrions passer nos journées. Internet c’est le réseau qui nous permet de faire circuler l’information, de promouvoir nos créations et nos contenus, de partager quelques idées et de recueillir d’éventuels avis. Ce n’est pas un passe-temps ou un loisir. C’est un outil. Un fabuleux, un incroyable, un merveilleux outil à notre disposition. Rien de plus. La richesse que chacun d’entre nous peut apporter au monde se trouve dans nos têtes et dans nos mains. Et le web n’est qu’un des moyens pour la faire connaître et circuler.

    Au moment d’allumer ma télé, je fais toujours en sorte de savoir pourquoi je l’allume et ce que je viens y chercher. Et je m’efforce désormais d’agir de la même façon avec Internet et les réseaux sociaux. L’objectif n’est pas d’être rare, mais plutôt d’essayer d’être pertinent (ce qui n’empêche pas qu’on puisse s’amuser un peu, bien entendu).

  5. C’est très vrai. J’avoue avoir un peu peu lorsque je constate que dans le groupe auteurs indépendants sur Facebook, la course à la popularité leur semble plus importante que le contenu de leur livre, que la beauté de la couverture qui l’accompagne pour redonner un peu de matérialité à sa digitalité. Bon courage pour mener de front ton nouveau métier avec l’ancien 🙂

  6. Hello !

    D’abord, j’espère que tout se passe bien avant la « livraison » des jumeaux (la maman, le stress que ça peut générer, l’entraînement au maniement des couches culottes et du double-biberon…).
    Devenir papa c’est la plus belle des aventures !

    Ensuite, je suis d’accord avec ton propos et en même temps, je ne le suis pas. L’internet c’est un peu comme la Télé de Papy, sauf que TF1 et Antenne 2 ont été remplacés par Facebook, Twitter, Google, etc… (Tout le monde déteste, mais tout le monde regarde…).
    Tu donnes l’impression que nous sommes démunis face à « la déferlante », ton article est empreint d’une forme de fatalité (légitime certes, mais le constat n’arrange en rien).
    Personnellement, je pense que nous sommes libres d’accepter ou pas. De désactiver les notifications, d’enlever les modules statistiques des blogs et des sites, de publier quand on le veut ce que l’on veut, que cela plaise ou non ; nous sommes libres de réagir, de ne pas suivre cette course infernale à l’audience (dont personne ne sort de toute façon gagnant) ; nous sommes libres de progresser au rythme qui nous convient.

    Thierry aussi - dont j’apprécie les points de vue et le travail - donne ce sentiment d’une sorte de polarité : être connecté ou se déconnecter. Je ne souscris pas à cette logique de 1 / 0. Il existe à mon sens une infinie variétés de « postures numériques » et non pas une : « celle qui consiste à faire du follower, des articles à clicks, à liker, à surveiller ses stats… ».
    C’est, je crois, à chacun de régler le curseur sur la « puissance » qui lui convient et finalement, l’internet devient plus une radio qui permet aussi de vaquer à mes occupations plutôt qu’une télé.

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