Dans piratage, il y a partage

 

En tant qu’auteur, je me pose forcément la question du piratage. À l’instar de tous mes confrères éditeurs et écrivains, le piratage est quelque chose qui me fait peur. Je ne gagne pas beaucoup d’argent avec mon écriture, autant dire que je vis chichement (ce qui en soi n’est pas une mauvaise chose) et j’ai l’espoir de pouvoir me rémunérer correctement et de pouvoir prendre soin de ma famille avec mes mots à plus ou moins courte échéance. Normal donc de nourrir quelques craintes à ce sujet.

On m’a toujours présenté le piratage comme une spoliation. En effet, lorsque quelqu’un décide de mettre l’un de mes livres en ligne sans mon accord, il contrevient aux politiques de droits d’auteur qui exige que pour chaque utilisation de mon oeuvre, je sois rémunéré à hauteur de cette même utilisation, qu’il s’agisse d’un téléchargement unique ou de streaming. C’est de ces téléchargements que je tire mon maigre revenu. Il est donc parfaitement compréhensible que je m’inquiète quand on me prive de ce revenu.

Je ne sais plus qui disait à propos des écrivains qu’ils n’étaient pas là pour donner des réponses, mais pour poser les bonnes questions. Je trouve que cette définition me sied. Je n’aime pas les réponses toutes faites, même lorsque, comme pour la question qui nous anime, la réponse semble toute trouvée, à plus forte raison, même. “Piratage = pas bien. Droits d’auteur = bien.” Voilà l’axiome.

Mais voilà, je suis un hacker du livre dans l’âme et j’aime déconstruire les problèmes pour trouver mes propres réponses, surtout quand celles-ci me sont servies sur un plateau par une industrie vieillissante en panne de modèles économiques. Le numérique a bouleversé la donne, c’est un euphémisme. Lorsqu’on évoque le divertissement audiovisuel, difficile d’esquiver la question du peer-to-peer, par exemple. Qu’il s’agisse de films, de séries ou d’albums musicaux, nouveautés et fonds de catalogue se retrouvent instantanément sur les réseaux d’échange, à la disposition du premier venu. Alors bien entendu, on a essayé de bloquer le processus en menaçant de poursuites judiciaires et en verrouillant le contenu avec des DRM — des verrous numériques — qui, il faut bien le dire, n’embêtent que les gens qui ne savent pas se servir d’un ordinateur et qui donc, payent pour leurs contenus. Si ces serrures fonctionnaient aussi bien, les réseaux d’échange ne fleuriraient pas autant. Les DRM ne contraignent que les honnêtes gens. Pas les pirates.

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Je ne crois pas vous en avoir déjà parlé mais j’aime assez la philosophie wabi-sabi, une conception zen matinée de taoïsme venue droit du Japon qui nous enseigne que les choses vieillissent et qu’on ne peut rien y faire : juste le constater avec modestie et en accepter le sens, tout en appréciant sa beauté. J’ose les comparaisons hasardeuses : la France était prête pour le Mariage pour Tous, quoi qu’en disaient les opposants. Elle n’était pas prête de façon consciente, mais inconsciente, l’idée infusait depuis longtemps dans le thé de nos peurs et de nos angoisses et s’y était fait une place. Je pense que l’idée du piratage s’infuse dans le même thé inconscient.

Il serait inutile et, au final, inconscient, de chercher à supprimer le piratage. Nous subissons déjà trop d’invasions de nos vies privées. Au nom de la protection des droits d’auteur, on s’arroge le droit de pénétrer notre intimité numérique en bafouant les libertés les plus élémentaires. Nous sommes déjà suffisamment traqués comme cela. Nous aurons beau écarter les bras le plus loin possible, on ne peut pas arrêter un fleuve. Un fleuve est une force naturelle impossible à stopper que même les plus gigantesques barrages ne font que contenir un temps, et les idées sont aussi puissantes que les fleuves. Elles le sont même sans doute davantage, et c’est ce qui fait leur beauté. Une certaine catégorie d’utilisateurs — consommateurs, lecteurs, mélomanes,  cinéphiles et sérivores — ne reviendra plus en arrière : le piratage est un acquis pour elle. Encore une fois, je pense qu’il est inutile de se battre contre le fleuve. Wabi-sabi.

Comme je le disais plus haut, le piratage prive une partie des créateurs du fruit de leur création. C’est on ne peut plus vrai. Mais la suite de la question est : “Quels créateurs ?” D’instinct (et je doute que les faits me détrompent), je dirais qu’il s’agit surtout des créateurs qui gagnent déjà beaucoup d’argent avec leur création, et à juste titre puisqu’ils déplacent les foules enthousiastes dans les salles de cinéma, les amphithéâtres et les librairies. Les films, les disques et les livres les plus piratés sont évidemment aussi les plus achetés. Ce n’est pas le petit auteur ou le petit musicien qu’on spolie en priorité, ce sont les gros, ceux qui ont réussi, dont la carrière a explosé.

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J’entends bien l’argument : si tout le monde piratait, ces créations n’existeraient plus. Dans un monde robotique à la rationalité exacerbée, ce postulat serait envisageable : pourquoi acheter quelque chose quand je peux le trouver gratuitement. Mais voilà le truc : nous vivons dans un monde humain où même les pirates les plus teigneux ont un coeur. Les gens qui téléchargent illégalement aiment les fichiers dont ils profitent. Ils en portent l’écho. Nous connaissons tous autour de nous une ou plusieurs personnes qui téléchargent de cette façon, et l’on ne peut pas dire qu’ils soient des abrutis ou des salauds. Ce sont des gens comme nous, des homo divertissus, qui trouvent une raison d’être et de vivre dans l’art. Qui se plaindrait de ce dernier postulat ?

Car voilà, ceux qui piratent achètent aussi: des coffrets DVD, des CD, des livres, en cadeau pour faire découvrir ce qu’ils ont piraté ou pour eux-mêmes, parce que quoi que nous puissions en dire, nous sommes des créatures pour qui l’objet a encore une signification, voire même une âme. Nous aimons posséder. Nous aimons être en présence de ces créations qui nous animent. Elles nous accompagnent. La plupart de mes livres préférés ont disparu de ma bibliothèque, parce que je les prêtais tant et tant que j’ai fini par les perdre au profit de lecteurs peu scrupuleux sur ma propriété. J’ai été piraté, en somme. J’ai racheté. Et re-prêté. Et racheté. Et re-prêté. À des gens qui après avoir lu le livre en question, l’ont acheté à leur tour, pour eux, pour leurs amis. Il s’agit des prémices du piratage, non ? Sauf que lorsqu’il s’agit d’objets matériels, on appelle ça “la transmission du savoir et de la passion”. Concernant le domaine de l’immatériel, il s’agit de “vol des ayant-droits”.

Nous sommes des créatures partageuses que rien n’empêchera de continuer. Comme me l’a fait remarquer l’un de mes abonnés Twitter hier, dans “piratage”, il y a “partage”. C’est une coïncidence aussi réelle que troublante.

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Alors en bon auteur, je me pose la question : le piratage est-il mauvais en soi ? J’en suis de moins en moins convaincu. Les ventes de disque, après avoir chuté, remontent en flèche grâce au téléchargement légal, tout comme la VOD pour le cinéma. Les blockbusters battent chaque année de nouveaux records d’entrée : de fait, on n’est jamais autant allé au cinéma, malgré le piratage. La situation est différente pour le livre, car lire est une activité qui nécessite un certain effort et ne peut pas être exécutée passivement. Mais le petit auteur inconnu que je suis se pose la question : que vaut-il mieux ? Que je vende dix livres à 1€ à un public de toute façon acquis à ma cause, qui me suit et me soutient, et basta, ou que je vende ces mêmes dix livres avec, en parallèle, un circuit offshore sur lequel mes ouvrages se téléchargent « illégalement », multipliant non plus les ventes, mais les lectures ? En tant qu’auteur, je cherche mon lectorat. Certains ne sont pas prêts à me faire confiance : ils veulent juger sur pièce. Pourquoi ne pas leur faire confiance à eux (je sais, la confiance n’est pas à la mode) et partir de ce principe :

  • s’ils n’aiment pas mes livres, ils ne les téléchargeront plus (ils ne sont pas masos, non plus)
  • s’ils les aiment, ils continueront de les télécharger et les conseilleront à leurs amis, leurs parents, leurs collègues. Sans le téléchargement, ces gens n’auraient jamais entendu parler de mon livre, à moins qu’il ne soit soutenu par une grande maison d’édition. Parmi eux, certains téléchargeront. Et d’autres l’achèteront, parce qu’ils savent que derrière, quelqu’un travaille à leur divertissement et que comme eux, il a besoin de payer ses factures.

Je sais que la confiance n’est pas à la mode, mais faire confiance est dans mon caractère. Faire confiance aux gens, aux lecteurs mais aussi à l’avenir. Le numérique nécessite de repenser les modèles économiques anciens pour les remplacer non pas par des rustines, mais par de nouveaux modèles, plus adaptés. Pourquoi ce que l’on appelle piratage aujourd’hui ne deviendrait pas une donnée intégrée au modèle économique de demain, écrite à la ligne promotion/publicité/solidarité des business plans futurs ? A part ses factures, on ne payera jamais une chose pour laquelle on n’a pas envie de payer. Laisser le choix, si l’opération comporte des risques, sera peut-être le premier pas vers une nouvelle économie, plus égalitaire et aux richesses mieux réparties.

Là-dedans, comment gagnerai-je ma vie ? En vendant des livres à un lectorat de plus en plus nombreux qui comprendra et soutiendra mes efforts de création, bien sûr. Mais aussi en participant à des rencontres, des conférences, en animant des ateliers, en faisant appel au crowdfunding (l’abonnement au Projet Bradbury est déjà en soi un appel au crowfunding et au mécénat, plutôt qu’une véritable souscription), bref, en me diversifiant et en allant à la rencontre de ceux qui me lisent.

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Comme je l’ai dit, je ne suis qu’un écrivain. Je pense avec mes propres données. Ma réponse n’est pas celle de la majorité mais elle a le mérite d’être la mienne. Ce que je pense n’appartient qu’à moi, contrairement à ce que pourrait dire la NSA. Je sais que nombre de mes collègues éditeurs et auteurs ne penseront pas comme moi, et je respecte parfaitement leur point de vue. Je n’ai qu’une vie (jusqu’à preuve du contraire) et celle-ci offre des telles opportunités (quelle chance d’être né en même temps que le web) que je m’en voudrais de me fermer des portes parce que je n’ai pas voulu me remettre en question.

Car je pense qu’à terme, on enlèvera très certainement une lettre au mot PIRATAGE pour le transformer en PARTAGE.

 

Crédits photo CC-BY-2.0 : Bandeau Pumpkin — Steenbergs,
Pirate Puppet — Uncle Catherine,
Mini Flag — Kainr,
Mine/Yours — Oackley Originals,
Sky Pirates Group — UK National Archives